« Quand le tirage des journaux devint plus important, passant de quelques centaines à quelques milliers d’exemplaires, en même temps que le format s’agrandissait et que le nombre de pages augmentait, un problème se posa. L’ingénieur [anglais Charles] Stanhope avait bien construit en 18071 la première presse à imprimer métallique : la vitesse de production était montée à 200 feuilles à l’heure. Mais cela ne supprimait pas complètement la difficulté. Prenons l’exemple d’un journal d’une seule feuille tirant à 12 000 exemplaires : il aurait fallu soixante heures pour l’imprimer en totalité.
« La solution trouvée fut la suivante : le texte d’un même numéro était composé deux, voire trois fois. Un premier typographe composait d’après le manuscrit. Dès qu’il avait terminé un paragraphe, on en tirait une épreuve, on la corrigeait si nécessaire et on la confiait à un deuxième typographe qui composait le même paragraphe ; éventuellement, on renouvelait l’opération avec un troisième compositeur. On obtenait ainsi deux – ou trois – jeux des pages ; le temps de roulage sur deux – ou trois – presses s’en trouvait réduit d’autant.
« Plus tard, en 1814, la presse à vapeur de l’Allemand [Friedrich] Koenig – la première fut installée au Times, de Londres – allait faire franchir un nouveau seuil : 1 100 feuilles à l’heure.
« Enfin, en 1865, l’ingénieur français [Hippolyte] Marinoni inventait la presse rotative à bobines qui, avec la composition mécanique, allait permettre, à la fin du siècle, la naissance et le développement de la presse à grand tirage. »
Presse rotative de Marinoni, 1883. Source : Wikipédia.
Je ne connaissais pas cette histoire de duplication de la composition typographique, même si l’astuce est assez évidente. Elle peut expliquer de petites différences (voire des erreurs) entre deux exemplaires de la même édition d’un journal.
Source : Louis Guéry, Visages de la presse. La présentation des journaux des origines à nos jours, éd. du CFPJ, 1997, p. 69.
Plus probablement, quelques années auparavant. La date est incertaine. ↩︎
Dans les années 1850, Le Tintamarre, hebdomadaire satirique, relevait les fautes typographiques parues dans la presse, dans une rubrique intitulée, le plus souvent, « Typographie française » et sous-titrée « Distractions de correcteur ». Voici un échantillon des perles publiées :
« Quand votre beurre est fondu, mettez votre oreille dans la casserole. »
« Ce monsieur Basset était un enragé. Le docteur l’avait toujours regardé comme le plus redoutable de ses chiens. »
« Cette femme avait eu quatre maris et était encore neuve. »
« La jolie voyageuse voulait absolument monter sur le cocher. »
« On ne put retrouver Alfred. La cuisinière l’avait haché dans un énorme pot à beurre. »
« À peine Lucile lui eut-elle fait le singe dont ils étaient convenus, qu’il se hâta d’accourir. »
« Alors, en ennemis généreux, ils lui crièrent : Pendez-vous, et il ne vous sera fait aucun mal. »
« Les lièvres le prirent pendant qu’il était à la chasse, et le menèrent si bon train qu’il en mourut. »
« Cette pommade est incomparable pour les riens. »
« Le marquis fit entrer son plus jeune fils dans la narine. »
« Il fut un des terribles conquérants de la Pastille. »
« Alors passant ses beaux bras autour du cou son amant qui voulait partir, elle lui dit doucement : Peste. »
Trouvez-vous ce qu’il fallait lire ? Sinon, les solutions se trouvent plus bas.
Je publie une dizaine d’autres extraits en images.
Extraits de la rubrique « Distractions de correcteur », Le Tintamarre, années 1850.
Je ne peux garantir l’authenticité de chaque coquille. Les journaux d’alors inventaient aisément ce qui manquait pour combler une colonne. Cela ne nous empêche pas d’en rire.
Explication de l’extrait publié en haut de l’article :
« Le prote rédowait au Château-Rouge » : le chef d’atelier dansait la redowa (danse lente à trois temps, parente de la mazurka) au cabaret Au Château Rouge (situé 57, rue Galande, dans le quartier Maubert, Paris 5e). Pure calomnie, bien sûr !
À gauche, Jules-Adolphe Chauvet, Le Cabaret du Château rouge rue Galande, dessin, 1894 (source : Gallica/BnF) ; à droite, Eugène Atget, Les quartiers Pauvres – Le château Rouge – Rue Galande, photographie, 1898 (source : Paris Musées).
J’ai une nouvelle invitée ! Amélie Chastang, biographe et correctrice, m’a écrit à propos du roman Une relation dangereuse, de Douglas Kennedy, qu’elle venait de relire : elle avait redécouvert que l’héroïne y corrigeait des livres de musique, de cinéma et de beaux-arts.Autant qu’elle nous en fasse profiter.Je lui ai donc proposé de prendre la plume.
Auteur qu’on ne présente plus, Douglas Kennedy a écrit plus de trente livres, du roman au récit de voyage et à l’observation de son pays natal, les États-Unis. Je n’en citerai que quelques-uns comme L’Homme qui voulait vivre sa vie, Le Désarroi de Ned Allen ou À la poursuite du bonheur.
J’ai lu nombre de ses ouvrages et, si celui-ci était le deuxième de la liste, c’est qu’il est ancien : Une relation dangereuse. Alors qu’une bonne centaine de livres attendent patiemment dans ma bibliothèque que je les ouvre enfin, j’ai eu une envie irrépressible de le relire, vingt ans après ma découverte.
J’avais le souvenir d’un livre angoissant, poignant, palpitant, mais je n’avais pas tout gardé en mémoire. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise de redécouvrir que Sally, la narratrice dont le mari lui a enlevé leur fils alors qu’elle souffrait d’une dépression post-partum aigüe, embrassait une carrière de correctrice pour une maison d’édition spécialisée dans les livres « techniques » de musique, de cinéma et d’autres arts.
Un rythme soutenu
Si je me suis demandé comment elle pouvait tenir un tel rythme, rester concentrée en relisant « trois pages par heure, deux fois quatre heures avec une pause de trente minutes au milieu » – la masse à corriger est exprimée en nombre de pages plutôt qu’en signes espaces comprises, sans doute pour ne pas emmêler le lecteur –, l’évocation du métier m’a semblé très juste.
La question de la cadence à tenir pour respecter des délais courts – Sally doit passer en revue plus de 1 500 pages pour son premier contrat en free-lance – est abordée, tout comme le souci du respect « des particularités de la langue anglaise telle qu’elle est pratiquée en Grande-Bretagne » ainsi que la spécificité technique du guide, qui nécessite une connaissance des codes appliqués dans les catalogues. Bien entendu, en France, nous connaissons les mêmes contraintes de respect de chartes, du langage souhaité par l’auteur, voire des régionalismes.
“J’apprends plein de choses”
Ce que j’ai trouvé amusant – au milieu de la situation ubuesque, effrayante que lui fait subir son mari –, c’est la réflexion de sa sœur, réflexion qui, il faut bien le dire, doit traverser l’esprit de nos proches : « Ça doit te rendre folle de relire mot par mot tout ce fourbi de musicologues […]. » Et elle de répondre : « Non, ça me plaît, je dois dire. Parce que j’apprends plein de choses […]. » De quoi rassasier sa curiosité de journaliste.
Douglas Kennedy glisse ici un précieux rappel : la lecture que nous pratiquons en tant que correcteur est en tout point différente de la lecture de loisir. Mais elle nous permet de renforcer notre culture générale ou de réformer nos idées.
La description du métier pratiqué par Sally, qui a intégré la maison d’édition sur recommandation, n’apparaît qu’en page 464 de ma vieille version France Loisirs, qui en compte 596 ; elle n’est donc pas centrale dans l’intrigue, mais je laisse quelques surprises à celles et ceux qui voudraient entamer la lecture de ce page-turner dont on ne sort pas indemne.
Douglas Kennedy, Une relation dangereuse, trad. par Bernard Cohen, éd. Belfond, 2003, 405 p. ; Pocket, 2005 [plusieurs rééd.], 533 p.
Restaurant Chez Vincent, rue des Dominicains, à Bruxelles. Photographie, début xxe. Archives de la Ville de Bruxelles. Source : Ville de Bruxelles (Facebook).
J’ai terminé l’article précédent sur deux exemples où l’enseigne commençait par une préposition : Chez Chablin et Au Rendez-vous des Cheminots. Le cas est fréquent. Comme l’écrit Alain Frontier1, « la préposition à […] fait [de l’enseigne] un complément circonstanciel de lieu : Au rendez-vous des pêcheurs ; le syntagme prépositionnel est déjà tout prêt à être intégré dans l’énoncé que le limonadier souhaite que produise son destinataire (c’est-à-dire l’éventuel client) : Allons boire un verre au Rendez-vous des pêcheurs… ».
Nous avons vu, dans l’article précédent, que chez Zola l’enseigne Au Bonheur des Dames, quand elle est intégrée à la phrase, passe en romain et perd sa préposition d’origine : « le Bonheur des Dames », « du Bonheur des Dames », « au Bonheur des Dames ». C’est ainsi qu’on parle naturellement et donc qu’on écrit. (Les grammairiens ajouteraient que, dans dîner chez ou aller à, la préposition est régie par le verbe.)
Sur son blog2, le correcteur Stéphane Lamek liste trois enseignes : « Le café Chez Jules, le restaurant À la Table ronde, l’Hôtel de la clé d’or », qu’il glisse ensuite dans une phrase, en suivant les règles prescrites : « Nous avons bu un soda chez Jules, nous avons mangé à la Table-Ronde, nous avons dormi à la Clé-d’Or. »
Chez Jules ? Quel Jules ?
Les deux derniers exemples, équivalents à celui du Bonheur des Dames, ne présentent aucune difficulté. Mais l’énoncé « Nous avons bu un café chez Jules » n’est-il pas (ou ne risque-t-il pas d’être) ambigu ?
Bien sûr, quand l’enseigne est, comme ici, composée de la préposition chez suivie d’un prénom, le contexte permet, le plus souvent, de décider de quel lieu il s’agit : par exemple, si « dîner chez Colette » signifie être invité à la table de la célèbre écrivaine ou se rendre au restaurant Chez Colette.
De même, si un Lyonnais vous propose de « dîner chez Georges », il y a de fortes chances qu’il pense vous emmener à la célèbre Brasserie Georges (ou brasserie Georges)3. Mais il pourrait également songer au Petit Bouchon « Chez Georges »4. L’ambiguïté fait partie de la vie quotidienne.
Les noms de famille, surtout prestigieux (dîner chez Ledoyer, chez Lasserre, chez Drouant…), sont moins susceptibles d’occasionner un doute.
L’idéal est, évidemment, de préciser sa pensée, comme le fait Georges Perec dans La Vie mode d’emploi (ch. VIII) : « […] même son petit déjeuner, il préférait aller le prendre chez Riri, le tabac du coin de la rue Jadin et de la rue de Chazelles5. »
Des cas plus épineux
Mais des confrères m’ont récemment soumis des cas plus épineux, tirés de romans. Dans le premier cas, l’auteur avait choisi d’écrire « dîner Chez Papa » (enseigne de restaurants parisiens de cuisine du Sud-Ouest6). On ne peut écrire « dîner chez Papa » sans risquer l’ambiguïté. (L’option « dîner chez Papa » me paraît à peine plus compréhensible.) Donc soit on suggère à l’auteur de reformuler par « dîner au restaurant Chez Papa » (mais ce n’est sans doute pas son souhait), soit on admet la capitale à chez.
Le second roman contenait nombre d’occurrences d’un bar nommé Chez Charlie. L’auteur écrivait de ses personnages : « ils vont chez Charlie », se donnent rendez-vous chez Charlie », « passent derrière chez Charlie », etc. On peut l’admettre aisément si Charlie est le patron du bar où ils ont leurs habitudes. Mais ce n’était pas le cas. J’ai donc recommandé d’écrire « Chez Charlie ». Ainsi, on supprime l’ambiguïté7.
Voici un exemple équivalent dans un roman récent8 :
Autre exemple, cette fois signé de Michel Houellebecq (et en italique) : « […] ils s’arrêtèrent pour boire quelque chose Chez Claude, rue du Château-des-Rentiers, qui devait plus tard devenir leur café habituel […]9 »
L’enseigne est glissée sans chichi dans la phrase. On comprend aussitôt de quoi il s’agit. Nombre d’auteurs aiment ainsi bousculer la syntaxe avec un titre d’œuvre ou un nom d’enseigne.
Souci d’exactitude
C’est une pratique observable surtout dans des textes où le respect de l’intégrité de l’enseigne est important : livres d’histoire, guides touristiques, messages publicitaires (acheter un bouquet Au Nom de la Rose10). Ainsi, dans Le Roman de Bruxelles11, on peut lire, à propos de Jacques Brel :
La préposition est intégrée à l’enseigne, c’est un fait. Est-ce vraiment gênant de l’y laisser, quand c’est la meilleure solution ? La capitale, associée ou non à l’italique, guide la lecture. De même, on distingue sans problème « parcourir le monde » de « parcourir Le Monde » ou « lire sur la route » de « lire Sur la route ». L’enseigne, comme le titre d’œuvre, est à lire d’un bloc.
La Grammaire du français, Belin, 1997, p. 345. ↩︎
Précisons tout de même que cet énoncé laisse dans l’incertitude quant à l’enseigne réelle : Riri (ou Henri) peut n’être que le prénom du patron. ↩︎
Restaurant Au Rendez-vous des Camionneurs, 30, rue Riquet, Paris. Carte postale, s.d., sous la licence CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons.
Les règles de composition typographique des noms d’enseignes commerciales (magasin, hôtel, auberge, restaurant, bar, café, etc.) sont connues des correcteurs. Wikipédia1 les résume bien :
L’italique est obligatoirement utilisé […] pour les noms d’enseignes commerciales lorsqu’ils sont cités intégralement (abrégés, ils sont composés en romain et les mots conservés sont reliés par des traits d’union ; de même, dans une phrase, l’italique n’est pas obligatoire quand on reproduit intégralement l’enseigne et que celle-ci comporte un nom commun désignant le type de commerce).
Exemples : en France, l’Auberge des Templiers est un hôtel-restaurant ; on peut manger et dormir aux Templiers (sous-entendu « à l’Auberge des Templiers ») ; le magasin Au Bon Marché, le magasin du Bon-Marché ; dans le cas des enseignes « Grand Hôtel » et « Auberge des Templiers », il est ainsi possible d’écrire « j’ai dormi au Grand Hôtel puis à l’Auberge des Templiers » ou bien « j’ai dormi au Grand Hôtel puis à l’auberge des Templiers » (cette seconde option — en romain — est préférée car elle est plus simple2).
C’est plus compliqué que cela
Contrairement à ce que laisse penser ce résumé, « les usages orthotypographiques flottent beaucoup pour cette catégorie de dénominations » (Colignon, 20193), qu’il s’agisse de la place des capitales, de l’usage de l’italique ou de l’emploi du trait d’union.
C’est au cabaret Au franc buveur (ou : Au Franc Buveur, ou : Au Franc-Buveur, ou : C’est au cabaret « Au Franc Buveur », ou C’est au cabaret « Au Franc-Buveur », mais : le cabaret du Franc[-]Buveur)4.
À la différence des titres d’œuvres (ex. : À la recherche du temps perdu), « [l]es noms des enseignes commerciales prennent [généralement] des capitales au mot initial, aux noms et aux adjectifs importants ». Ex. : « l’auberge Au Cheval Blanc » (IN, p. 76).
Dans les faits, les variantes sont infinies. On trouve aussi bien Au rendez-vous des artistes, Au Rendez-vous des artistes, Au Rendez-vous des Artistes ou Au Rendez-Vous des Artistes.
En ce qui concerne le trait d’union dans les enseignes abrégées, Colignon5 donne : « Le cabaret du Piment noir (ou : du Piment-Noir) », « le cabaret de la Belle Angélique (ou : de la Belle-Angélique) » ou encore « le cabaret du Cheval furieux (ou : du Cheval-Furieux) ». Pour ma part, cette règle me semble peu connue et rarement appliquée6.
Dans leurs ouvrages typographiques respectifs, Brossard (19347) écrit « l’auberge du Canon d’Or », tandis qu’Auger (20038) compose « Il est descendu au Bon Accueil ». Italique chez l’un, romain chez l’autre, trait d’union chez personne.
Cette fluctuation de l’usage se retrouve, bien sûr, observée par Grevisse (§ 88 d) :
La salle du Petit-Passe-Temps […] (DUHAMEL, Deux hommes, V). — La clientèle de la Boule d’Or […] (JOUHANDEAU, Chaminadour, p. 188). — […] les draps minces du Cheval-Blanc (CAYROL, Froid du soleil, p. 41). […] l’hôtel des Deux Chamois (TROYAT, Tendre et violente Elisabeth, p. 10). — À côté du café de Flore (J. DUCHÉ, Elle et lui, I). — […] à l’hôtel de la Poste (COLETTE, Maison de Claud., XVII). — […] à l’hôtel de la Boule d’Or (BEAUVOIR, Force de l’âge, p. 17).
Chez Zola (Au Bonheur des Dames, chapitre premier9), seule l’enseigne stricto sensu est en italique. Quand Jean la lit, c’est le sens des mots qui compte. Puis l’enseigne, intégrée à la phrase, est en romain :
Deux figures allégoriques, deux femmes riantes, la gorge nue et renversée, déroulaient l’enseigne : Au Bonheur des Dames. […] — Au Bonheur des Dames, lut Jean avec son rire tendre de bel adolescent, qui avait eu déjà une histoire de femme à Valognes. […] Il était là, le sang aux yeux, la bouche contractée, mis hors de lui par les étalages du Bonheur des Dames […] Sa face bilieuse s’était éclairée, il n’avait plus les yeux saignants dont il regardait le Bonheur des Dames. […] Et, malgré son bon cœur, ses yeux retournaient toujours au Bonheur des Dames […].
Et ce n’est pas tout
Le rôle de mise en évidence de l’italique est parfoistenu par les guillemets, comme l’a déjà montré Colignon plus haut et comme dans d’autres exemples donnés par Grevisse (§ 134 b 1°) :
Après avoir déjeuné au restaurant de la Cité, ou « chez Chablin10 » (BEAUVOIR, Mém. d’une jeune fille rangée, p. 334). — Il prend un bock au « Rendez-vous des Cheminots » (SARTRE, Nausée, M. L. F., p. 12).
Étant donné cette anarchie, « il ne faut pas hésiter à trancher arbitrairement afin d’appliquer une marche de travail constante », conclut Colignon.
☞ Sur le problème que peut poser une enseigne commençant par une préposition comme le dernier exemple ci-dessus (Au Rendez-vous des Cheminots), voir l’article suivant.
« Conventions typographiques ». L’article se fonde sur les règles données par l’Imprimerie nationale (p. 76-77) et par Louis Guéry (Dictionnaire des règles typographiques, p. 86). Pour les références de ces ouvrages classiques, voir La bibliothèque du correcteur. ↩︎
« Plus simple » mais discutable : l’Auberge des Templiers n’est pas l’auberge Aux Templiers, de même que leCafé de la Paixn’est pas le caféLa Paix. ↩︎
Dictionnaire orthographique moderne, Paris : CFPJ, s.v.cabarets. ↩︎
Mon confrère et ami Raphaël Watbled me confirme « ne jamais croiser de textes où ce principe est appliqué ». ↩︎
L.-E. Brossard, Le Correcteur typographe, t. II : Les règles typographiques, Impr. de Châtelaudren, p. 379. ↩︎
Daniel Auger, Grammaire typographique, t. I, Paris : l’auteur, p. 196. ↩︎
G. Charpentier et E. Fasquelle, 1883 — Wikisource. ↩︎
Je n’ai pas réussi à vérifier si « chez Chablin » faisait effectivement partie de l’enseigne du restaurant ou s’il s’agissait là seulement d’une manière de le désigner par le nom du patron. ↩︎
Vous avez pris conscience du temps perdu sur les réseaux sociaux et de leur effet néfaste sur votre moral ? Vous souhaitez les quitter ou, du moins, en limiter strictement l’usage — par exemple, pour retrouver du temps pour lire ? Sur Internet, vous trouverez aisément des recommandations pour amorcer ce désengagement1. Mais si vous souhaitez réfléchir plus profondément à votre rapport au monde, empêché ou troublé par les réseaux sociaux, je vous propose quelques lectures intéressantes.
Quand on coupe la fin d’une citation en utilisant des points de suspension entre crochets, faut-il conserver le point final de la phrase, comme ceci : « […]. » ?
La réponse est oui.
Colignon (Un point, c’est tout !, p. 99) donne l’exemple suivant :
« Thiers est une des grandes figures du xixe siècle et le premier protecteur qui soit resté membre de la Compagnie. […] Fondateur du journal le National, il est le véritable auteur de l’accession au trône de Louis-Philippe. » (Duc de Castries, la Vieille Dame du quai Conti, Perrin, Paris, 1978.)
Puis il explique :
Dans le texte qui précède, nous avons retranché une phrase entière, se terminant par un point. C’est donc très logiquement que nous avons respecté le point après « Compagnie », et qu’il n’y a pas de point après le crochet fermant.
Dans un autre exemple, il écrit : « Si l’on veut couper la dernière remarque […]1, on indiquera comme suit le retranchement du texte : « … reine[…]. »
Le point final de la phrase tronquée est bien respecté.
On trouve confirmation de la règle chez Drillon (Traité de la ponctuation française, p. 284) :
« Les crochets doivent respecter scrupuleusement la ponctuation originale, et se placer exactement à l’endroit de la partie retranchée : ni trop tôt ni trop tard. »
François Cavanna (photo de quatrième de couverture) et Bête et méchant, Belfond, 1981.
La commémoration, dix ans après, de l’attentat contre Charlie Hebdo vient de me rappeler que François Cavanna (1923-2014), cofondateur du journal (avec Georges Bernier, alias le professeur Choron), parle de la correction dans un de ses récits autobiographiques. En janvier 1954, alors qu’il est venu proposer des dessins au magazine Zéro, tout juste créé par Jean Novi, il en devient rédacteur. Le patron lui commande un premier article, puis lui propose d’en corriger les épreuves lui-même à l’imprimerie.
Sur place (8, rue Vicq-d’Azir, Paris 10e), « curieux comme un chiot », Cavanna découvre le fonctionnement d’une linotype (machine à composer), dont il voit sortir les lignes de plomb représentant son article. Une épreuve en placard (sur une seule longue colonne) en est tirée. Cavanna doit affronter un exercice nouveau pour lui…
« Pour corriger de l’imprimé, une bonne orthographe ne suffit pas. Il y faut encore un œil infaillible. Surtout quand on corrige son propre texte. L’œil distrait voit la faute, mais le cerveau corrige avant qu’elle n’arrive à la conscience parce qu’instinctivement nous supprimons ce qui nous déplaît1. Enfin, moi, ça me fait ça. Je croyais avoir été implacable, je m’aperçois à ma honte que j’ai laissé passer une foule d’énormités. Maurice, le gars de la linotype, m’explique :
« — Il faut que tu apprennes à oublier la phrase, juste te concentrer sur le mot. Tu suis de la pointe du crayon, tu t’obliges à ne penser à rien d’autre qu’au mot. Surtout, ne t’intéresse pas à ce qui est raconté !
« Pas facile. Je me gargarise de mes belles phrases, moi. J’en déguste l’enchaînement rigoureux, l’harmonieuse envolée… Se voir imprimé, ça fait quelque chose, tiens. Tant que j’y suis, je perfectionne. Je m’aperçois que j’ai une tendance à forcer sur l’adjectif, à enfiler les épithètes à la queueleuleu, comme des perles. Je biffe. Et puis, il me vient des expressions plus heureuses. Je change. Je tends les épreuves à Maurice, qui saute en l’air.
« — Eh ben, dis donc, t’es pas vache avec l’ouvrier, toi. Tu te rends compte : t’as pas laissé dix lignes sans retouches ! Autant tout refondre, ça ira plus vite.
« Il regarde de plus près.
« — Et presque tout en corrections d’auteur2 ! Ah, non, là, ça ne va pas, mon petit père ! Faut que j’en parle à Guichard [l’un des trois associés de l’imprimerie]. Je veux bien corriger mes coquilles, c’est réglo, rien à dire, mais si tu te mets à récrire entièrement ton papelard, c’est plus possible, la maison en serait de sa poche. Et de toute façon, moi, à sept heures, je me tire.
« Tout penaud, je dis :
« — Bon, je savais pas, moi. Laisse tomber les corrections d’auteur, comme tu dis.
« — Un peu, que je les laisse tomber !
« Il se penche vers moi.
« — Et ce litron, tu le paies ?
« J’aurais pu y penser tout seul. Décidément, je n’en loupe pas une. »
Cavanna, Bête et méchant, Belfond, 1981, p. 124-125.
C’est pourquoi il est préférable de faire appel à un correcteur professionnel. ↩︎
C’est-à-dire des modifications par rapport à la copie d’origine. ↩︎
Ma consœur Caroline Abolivier m’a récemment informé que le dernier roman d’un auteur britannique à succès mettait en scène une correctrice. Je lui ai donc proposé de rédiger elle-même un compte rendu de sa lecture. C’est la première fois que j’ai une invitée et j’en suis ravi.
L’auteur britannique David Nicholls a séduit des millions de lectrices et de lecteurs avec Un jour, adapté en film, puis en série. Dans son dernier roman, You Are Here (non traduit en français à ce jour), son héroïne, Marnie, est une correctrice et relectrice de 38 ans. « Indépendante, seule », malheureuse en amour, mais non dénuée d’humour, elle part randonner dans un décor (et sous un climat) typiquement anglais.
Marnie considère que son travail consiste à faire preuve de précision, à « combler autant que possible les nids-de-poule susceptibles de rendre la lecture cahoteuse ». Elle se sait « conseillère, effacée, mais indispensable, signalant à l’auteur, par un geste discret, le morceau d’épinard coincé entre ses dents ». Les projets se suivent et, « de même qu’un dentiste ne se réveille pas en pleine nuit pour se demander si ses patients se sont bien brossé les dents, elle vérifie rarement si ses recommandations ont été suivies ».
Marnie observe que les jeunes auteurs « délaissent les guillemets » et qu’« il y a des modes dans l’usage des minuscules ». Elle regrette « le recours excessif aux points virgules qui transforme la lecture en une course de saut d’obstacles » et s’interroge : à quand une IA capable de corriger un roman à sa place, « en une nanoseconde » ? Elle repère les « adeptes du terme “éponyme” » et les « triples “mais” dans une même phrase ». Surtout, elle sait distinguer une « construction fautive » d’un « choix stylistique ».
Malgré « un maigre salaire », bien que « la notion même de congé soit extravagante, et la crainte de tomber malade bien trop prégnante », Marnie aime son métier. D’ailleurs, elle y excelle. Pour preuve, éditeurs et auteurs « la réclament, comme on réclamerait une coiffeuse ou un chirurgien en particulier ». Ils l’implorent comme on supplierait « un assassin d’accepter une ultime mission. Résultat, voilà trois ans qu’elle n’a pas pris de vacances. » Et, lorsqu’elle se décide enfin à partir randonner, elle profite de son trajet en train pour corriger un roman particulièrement sulfureux, « terriblement soulagée de n’avoir pas de voisin ». Un texte aussi riche en personnages qu’en péripéties orgiaques.
L’acte sexuel peut-il avoir un goût d’océan ?
À tel point que la voilà qui « doit prendre des notes sur sa serviette en papier pour comprendre qui fait quoi, traçant un enchevêtrement de flèches et d’initiales, telle une représentation de la bataille d’Austerlitz ». Après avoir vérifié l’emploi indifférencié (et douteux) de « PVC » et « latex », elle prend soin d’effacer son historique de recherche. Professionnelle, elle procède « de façon méthodique, se demandant si l’acte sexuel peut vraiment avoir un goût d’océan et, dans ce cas, si c’est positif. La réponse dépendant peut-être de l’océan dont il est question. Car qui voudrait boire l’eau de la Manche ? »
Alors que « sa deadline » approche, Marnie « trouve son tempo, elle enchaîne les chapitres, les scènes de sexe et de meurtre, anticipant l’identité du coupable (l’agent secret), goûtant une forme de plénitude dans son rythme, accédant au stade de la correction-relecture à l’état pur et suprême, comme une gamine face à un jeu d’arcade », dégommant les lettres superflues et traquant « les yeux gris devenus verts ».
Au gré d’une plume pince-sans-rire et ciselée, David Nicholls prend plaisir à confronter la solitude de son héroïne à la nature anglaise et aux interactions sociales nées de la randonnée. Un voyage propice à la découverte de soi et de l’autre, loin du refuge de l’appartement qui sert aussi, bien sûr, de bureau à Marnie.
David Nicholls, You Are Here, éd. Sceptre, 2024, 368 pages.
Ayant toujours vécu entouré de livres, j’aime alimenter ma passion en lisant des éloges de la lecture. En voici une sélection.
Carrière, Jean-Claude, et UmbertoEco [entretiens menés par Jean-Philippe de Tonnac], N’espérez pas vous débarrasser des livres, Grasset, 2009 ; Le Livre de poche, 2010.