Albert Camus vu par des correcteurs de presse

Albert Camus au marbre de "L'Express quotidien", s.d.
Albert Camus au marbre de L’Ex­press quo­ti­dien, s.d. [entre le 13 octobre 1955 et le 1er mars 1956]

Un petit livre (63 pages) de 1962, À Albert Camus, ses amis du Livre, regroupe des témoi­gnages de typo­graphes et de cor­rec­teurs ayant côtoyé l’é­cri­vain dans ses acti­vi­tés de jour­na­lisme, le compte ren­du de sa par­ti­ci­pa­tion, à la fin de l’année 1957, à un groupe d’étude créé par le Syn­di­cat des cor­rec­teurs, ain­si que les impres­sions qu’a gar­dées de cette ren­contre Nico­las Laza­ré­vitch. Extraits.

couverture du livre "À Albert Camus, ses amis du Livre"

Lemoine, ex-typo à Paris-Soir, cor­rec­teur au Figa­ro au moment de son témoignage : 

J’ai connu Albert Camus en 1940, au mois d’août, à Lyon. Avec Paris-Soir [dont Camus était secré­taire de rédac­tion], nous étions d’abord pas­sés par Cler­mont-Fer­rand, puis nous nous sommes trans­por­tés à Lyon. C’est là que j’ai tra­vaillé avec Camus. J’étais de ser­vice de nuit et Camus se trou­vait au marbre aux mêmes heures que moi. Quel gar­çon char­mant et agréable ! Pas fier pour deux sous, on pou­vait lui faire toutes les réflexions pos­sibles à pro­pos de la mise en page, lui faire obser­ver que, pour des rai­sons tech­niques, ce qu’il deman­dait était impos­sible, il était tout de suite d’accord, avec la plus extrême gen­tillesse, et tout allait pour le mieux.

Rirette Maî­tre­jean (1887-1968), « cor­rec­trice retrai­tée » (anar­chiste, ancienne com­pagne de Vic­tor Serge et cor­rec­trice à Paris-Soir pen­dant la guerre) :

Il s’attardait volon­tiers au marbre, au milieu des typos qui l’aimaient bien. Il était à la fois cor­dial et un peu iro­nique, tou­jours un char­mant cama­rade. Nous ne savions pas encore qu’il était déjà un auteur impor­tant, cepen­dant nous com­pre­nions qu’il dépas­sait tout à fait sa condi­tion du moment.

Georges Roy, typo­graphe à France-Soir :

J’ai connu Albert Camus à la libé­ra­tion, à Com­bat, au mois d’août 1944, quand Com­bat est sor­ti au grand jour. […] c’était vrai­ment un gars du marbre, on pou­vait le consi­dé­rer comme un ouvrier du livre. Il avait adop­té nos méthodes par­ti­cu­lières, notre voca­bu­laire, nos qua­li­tés et nos défauts. Il était au marbre comme chez lui, plein d’animation et de gaie­té, bla­gueur et « dans le coup », bref en plein dans la tradition.

Compte ren­du de l’entretien de 1957 :

À une pre­mière ques­tion qui lui est posée à pro­pos des rela­tions entre l’écrivain et les cor­rec­teurs, Camus nous assure qu’en ce qui le concerne, il tient compte avec la plus cor­diale atten­tion des sug­ges­tions qui lui sont pré­sen­tées par le cor­rec­teur en matière de sens et de syn­taxe, et il pré­cise que, huit fois sur dix, il donne rai­son au cor­rec­teur. Leurs rap­ports sont donc par­fai­te­ment courtois.

Regard de Nico­las Laza­ré­vitch (1895-1975), mili­tant anar­cho-syn­di­ca­liste, ouvrier, puis cor­rec­teur d’im­pri­me­rie, sur ce moment de l’entrevue : 

Nous, deve­nant petits, méti­cu­leux, tatillons, à force de chas­ser le détail dans les textes ; il nous disait que pour­tant il en avait connu quelques-uns, d’entre nous, chez qui la gran­deur humaine n’avait pas été tout à fait étouf­fée par la peti­tesse du tra­vail ; que cer­tains d’entre nous lui avaient évi­té des lai­deurs et qu’il les remer­ciait du fond de son âme, qu’avec d’autres il avait dis­cu­té comme avec des égaux ; qu’il s’était sépa­ré d’eux res­tant dans le désac­cord, mais recon­nais­sant de lui avoir fait entre­voir com­bien les domaines les plus sûrs ont encore de coins inex­plo­rés ; et puis aus­si, il avait sen­ti, dou­lou­reu­se­ment, comme nous-mêmes, ce qu’il y a encore de cuistre en nous, de petite et mes­quine fier­té à chas­ser l’erreur ; un autre homme a même par­lé de « cuistres anar­chistes », pen­sant au panache de « rous­pé­tance » (et non de révolte) qui sévit, car­na­va­lesque, dans notre métier.
Camus n’a pas dit, et n’aurait pas dit cela.

« Je crois qu’en fin de compte l’imprimerie était un des endroits où il se sen­tait heu­reux », com­mente Roger Grenier.

À Albert Camus, ses amis du Livre, Gal­li­mard, 1962, p. 11-12, 14, 17-18, 42, 60-61. Avant-pro­pos de Roger Grenier.