
Un petit livre (63 pages) de 1962, À Albert Camus, ses amis du Livre, regroupe des témoignages de typographes et de correcteurs ayant côtoyé l’écrivain dans ses activités de journalisme, le compte rendu de sa participation, à la fin de l’année 1957, à un groupe d’étude créé par le Syndicat des correcteurs, ainsi que les impressions qu’a gardées de cette rencontre Nicolas Lazarévitch. Extraits.

Lemoine, ex-typo à Paris-Soir, correcteur au Figaro au moment de son témoignage :
J’ai connu Albert Camus en 1940, au mois d’août, à Lyon. Avec Paris-Soir [dont Camus était secrétaire de rédaction], nous étions d’abord passés par Clermont-Ferrand, puis nous nous sommes transportés à Lyon. C’est là que j’ai travaillé avec Camus. J’étais de service de nuit et Camus se trouvait au marbre aux mêmes heures que moi. Quel garçon charmant et agréable ! Pas fier pour deux sous, on pouvait lui faire toutes les réflexions possibles à propos de la mise en page, lui faire observer que, pour des raisons techniques, ce qu’il demandait était impossible, il était tout de suite d’accord, avec la plus extrême gentillesse, et tout allait pour le mieux.
Rirette Maîtrejean (1887-1968), « correctrice retraitée » (anarchiste, ancienne compagne de Victor Serge et correctrice à Paris-Soir pendant la guerre) :
Il s’attardait volontiers au marbre, au milieu des typos qui l’aimaient bien. Il était à la fois cordial et un peu ironique, toujours un charmant camarade. Nous ne savions pas encore qu’il était déjà un auteur important, cependant nous comprenions qu’il dépassait tout à fait sa condition du moment.
Georges Roy, typographe à France-Soir :
J’ai connu Albert Camus à la libération, à Combat, au mois d’août 1944, quand Combat est sorti au grand jour. […] c’était vraiment un gars du marbre, on pouvait le considérer comme un ouvrier du livre. Il avait adopté nos méthodes particulières, notre vocabulaire, nos qualités et nos défauts. Il était au marbre comme chez lui, plein d’animation et de gaieté, blagueur et « dans le coup », bref en plein dans la tradition.
Compte rendu de l’entretien de 1957 :
À une première question qui lui est posée à propos des relations entre l’écrivain et les correcteurs, Camus nous assure qu’en ce qui le concerne, il tient compte avec la plus cordiale attention des suggestions qui lui sont présentées par le correcteur en matière de sens et de syntaxe, et il précise que, huit fois sur dix, il donne raison au correcteur. Leurs rapports sont donc parfaitement courtois.
Regard de Nicolas Lazarévitch (1895-1975), militant anarcho-syndicaliste, ouvrier, puis correcteur d’imprimerie, sur ce moment de l’entrevue :
Nous, devenant petits, méticuleux, tatillons, à force de chasser le détail dans les textes ; il nous disait que pourtant il en avait connu quelques-uns, d’entre nous, chez qui la grandeur humaine n’avait pas été tout à fait étouffée par la petitesse du travail ; que certains d’entre nous lui avaient évité des laideurs et qu’il les remerciait du fond de son âme, qu’avec d’autres il avait discuté comme avec des égaux ; qu’il s’était séparé d’eux restant dans le désaccord, mais reconnaissant de lui avoir fait entrevoir combien les domaines les plus sûrs ont encore de coins inexplorés ; et puis aussi, il avait senti, douloureusement, comme nous-mêmes, ce qu’il y a encore de cuistre en nous, de petite et mesquine fierté à chasser l’erreur ; un autre homme a même parlé de « cuistres anarchistes », pensant au panache de « rouspétance » (et non de révolte) qui sévit, carnavalesque, dans notre métier.
Camus n’a pas dit, et n’aurait pas dit cela.
« Je crois qu’en fin de compte l’imprimerie était un des endroits où il se sentait heureux », commente Roger Grenier.
À Albert Camus, ses amis du Livre, Gallimard, 1962, p. 11-12, 14, 17-18, 42, 60-61. Avant-propos de Roger Grenier.