Un correcteur anarchiste dans “Le Transfert”, de Jean Vuilleumier

"Le Transfert" de Jean Vuilleumier

Je viens de lire Le Trans­fert (Lau­sanne, L’Âge d’Homme, 1999), roman de l’écrivain gene­vois Jean Vuilleu­mier (1934-2012), parce qu’il y est ques­tion d’un cor­rec­teur de presse. Une jour­na­liste du Temps résume ain­si le thème du récit :

Com­ment conti­nuer à vivre dans un monde régi par des rap­ports de force, qu’il s’a­gisse de la vie pri­vée ou publique ? À cha­cun sa réponse, choi­sie ou impo­sée par les évé­ne­ments et à pro­pos de laquelle le roman­cier se garde bien de conclure : mort acci­den­telle (ou non), retrait volon­taire du monde, obs­cur che­mi­ne­ment mys­tique1.

Ce court roman (115 pages) ne m’a pas mar­qué et, sur­tout, sa repré­sen­ta­tion du métier m’a lais­sé sur ma faim. Sur l’emploi (« qu’il sup­po­sait pro­vi­soire », p. 32) de Chris­tophe Bache­lard comme cor­rec­teur à La Dépêche, jour­nal fic­tif de Genève, nous ne sau­rons que ceci :

Plu­sieurs pièces en enfi­lade, sépa­rées par des cloi­sons vitrées, menaient au bureau des cor­rec­teurs. De loin, le pre­mier jour, Julien avait aper­çu Chris­tophe, pen­ché sur une épreuve (p. 36). 

Julien et Chris­tophe étaient deux cama­rades d’université. C’est grâce à Chris­tophe que Julien, le pro­ta­go­niste, trou­va son emploi à la rédac­tion. Nous sommes alors au début des années 1970, puisque sont men­tion­nées la bande à Baa­der et les Bri­gades rouges (p. 49).

Cor­rec­teur de presse n’était pas une voca­tion chez Christophe : 

Pour sa part, il dau­bait la futi­li­té du milieu jour­na­lis­tique. Il se réser­vait pour le ser­vice d’une cause plus exal­tante que celle d’un jour­nal à voca­tion régio­nale, impli­ci­te­ment inféo­dé à la classe diri­geante. Selon lui, les pro­fes­sion­nels de la presse ne pou­vaient être, mal­gré leurs pré­ten­tions, que des lar­bins. Il s’amusait néan­moins de leurs déri­soires stra­té­gies et de leur vani­té. […] Déjà Chris­tophe s’imaginait dans un rôle de conspi­ra­teur, influant par rédac­teurs inter­po­sés sur la ligne du jour­nal (p. 37).

En effet, les deux amis par­ta­geaient « la même incli­na­tion pour l’anarchisme, une iden­tique viru­lence à l’encontre du désordre éta­bli » (p. 31). Mais, alors que Julien s’intéressait aux mys­tiques, Chris­tophe était

plu­tôt féru d’action vio­lente. À Maître Eck­hart, il pré­fé­rait Genet. À la vie contem­pla­tive, la gué­rilla. Du moins le pro­fes­sait-il. Mais sa pug­na­ci­té ne trans­pa­rais­sait pas dans son atti­tude effa­cée. Seuls ses écrits tra­dui­saient par­fois son extré­misme, et encore, son pen­chant pour la litote en atté­nuait-il l’impact (p. 41).

Nombre de cor­rec­teurs du xixe et du xxe siècle éprou­vaient une sym­pa­thie pour l’anar­chisme (le mot-clé cor­rec­teur donne plus de 150 résul­tats dans le Dic­tion­naire des anar­chistes) et cer­tains (Louis Lecoin, Nico­las Laza­re­vitch, Jacky Tou­blet…) sont connus pour leur enga­ge­ment dans ce mou­ve­ment2. C’est ce que je retien­drai de ce roman :

Intrai­table, il [Chris­tophe] n’admettait aucune rémis­sion pour un sys­tème broyeur d’humains. Pas de salut sans table rase ! Voix sourde et regard bas, il évo­quait le marbre des banques, emper­lé d’une rosée de sang. Vision obsé­dante, par quoi se mani­fes­tait l’allégorie des vic­times pas­sées au lami­noir jusqu’à exsu­der leurs glo­bules rouges. D’immondes huis­siers pou­vaient bien en épon­ger la trace, un jour vien­drait où le plas­tic les rédui­rait en char­pie, avec tous leurs com­plices, dans l’interminable bom­bar­de­ment des gra­vats. Enne­mi juré des demi-mesures, il ne conce­vait d’autre solu­tion que finale. Pas ques­tion de s’attarder en che­min ni de s’engluer en de vaines palabres. Plus la soi­rée avan­çait, plus s’imposait l’urgence des inter­ven­tions déci­sives. Un tel radi­ca­lisme ne man­quait pas d’épater Julien (p. 44).

Chris­tophe s’absentait très sou­vent, sans expli­ca­tion, jusqu’au jour où il dis­pa­rut pour de bon. Plus de vingt ans après, à la faveur d’un repor­tage sur le mona­chisme, Julien com­prend où allait son ami, en le retrou­vant dans l’abbaye dont il tient la cui­sine. C’est ain­si que débute le roman.

Jean Vuilleu­mier fut cri­tique lit­té­raire au Jour­nal de Genève puis rédac­teur à La Tri­bune de Genève jus­qu’à la retraite (1959-1999)3. Proche de Georges Hal­das4, autre écri­vain gene­vois, il lui consa­cra une bio­gra­phie cri­tique5 (1982). Hal­das qui fut cor­rec­teur au Jour­nal de Genève dans les années 19406, mais ne rêvait, lui, que de se consa­crer à la poésie.


  1. « Livres : Jean Vuilleu­mier : Le Trans­fert », par Isa­belle Mar­tin, Le Temps, 11 décembre 1999. En ligne. Consul­té le 9 décembre 2024. ↩︎
  2. « Le syn­di­cat des cor­rec­teurs main­tient encore de nos jours une répu­ta­tion quelque peu sul­fu­reuse d’extrémisme poli­tique anar­chi­sant tout à fait dans la lignée de son repré­sen­tant le plus haut en cou­leur, K. X., l’“homme aux san­dales”, ami de Léo Malet, qui publiait dans L’Insurgé ses “Pro­pos d’un cor­rec­teur”. » — Vit­to­rio Fri­ge­rio, « Por­trait de l’anarchiste en lec­teur », in La Lit­té­ra­ture de l’a­nar­chisme, Gre­noble, UGA Édi­tions, 2014. En ligne. ↩︎
  3. Pré­sen­ta­tion des papiers Jean Vuilleu­mier, biblio­thèque de Genève. ↩︎
  4. « L’é­cri­vain gene­vois Jean Vuilleu­mier est décé­dé à l’âge de 79 ans », RTS, 13 juin 2012. Consul­té le 9 décembre 2024. ↩︎
  5. Claude Fro­chaux, « Vuilleu­mier, Jean », in Dic­tion­naire his­to­rique de la Suisse (DHS), ver­sion du 5 jan­vier 2015. En ligne. Consul­té le 9 décembre 2024. ↩︎
  6. Voir mon billet sur Lin­ke­dIn. ↩︎

De quand date le premier “Code typographique” ?

Le plus ancien manuel du cor­rec­teur, Ortho­ty­po­gra­phia, date de 1608. Je lui ai consa­cré un de mes tout pre­miers articles.

Mais à quand remonte le Code typo­gra­phique — ce « choix de règles » pro­po­sé par l’Amicale des direc­teurs, protes et cor­rec­teurs d’imprimerie de France, dans l’espoir de mettre tout le monde d’accord ?

Tout dépend de qui vous lisez. Sui­vons la chronologie.

1943 — René Billoux écrit qu’il a paru en 1924, après deux ans de tra­vaux (dans son Ency­clo­pé­die chro­no­lo­gique des arts gra­phiques). Ces infor­ma­tions seront reprises en 1993 dans l’encyclopédie Les Sciences de l’écrit (dir. Robert Estivals).

1965 — Pierre Lecerf affirme qu’il a paru en juillet 1926 (aver­tis­se­ment à la 8e édi­tion, repu­blié dans la suivante).

1986 — Serge Asla­noff reprend la date don­née par Pierre Lecerf (Manuel typo­gra­phique du rus­siste). 

1997 — Robert Acker donne, lui, la date de 1946 (pré­face à la « 17e édi­tion » — qui est sans doute la dix-huitième).

1998 — Fran­çois Richau­deau date la pre­mière édi­tion de 1928 (article « Pour un nou­veau code typo­gra­phique simplifié »).

1999 — Cor­ri­geant Richau­deau et Robert Acker, Jean Méron répète la date de 1926, en se réfé­rant à Asla­noff, et donc à Lecerf (article « Le code typo : Pour qui ? Pour quoi faire ? »). 

Les dates de 1924, 1926 et 1946 sont fausses. C’est Richau­deau qui avait raison.

Grâce aux col­lec­tions de la biblio­thèque For­ney, j’ai pu remon­ter aux sources.

Après une pre­mière ten­ta­tive avor­tée en 1908, une nou­velle com­mis­sion de rédac­tion du code typo­gra­phique est consti­tuée en février 1925. En 1926, elle est encore en plein travail.

En juin, Émile Ver­let, qui pré­side la com­mis­sion, déclare en effet : « Il reste […] envi­ron la moi­tié du tra­vail, les trois quarts si l’on consi­dère la mise au point défi­ni­tive après dépouille­ment des réponses par­ve­nues. Encore un peu de patience1… »

En novembre, Eugène Gre­net, pré­sident de l’Amicale, insiste pour que le code soit impri­mé en 1927, avant le congrès de Tou­louse2. Ver­let, son vice-pré­sident, a bon espoir d’y par­ve­nir, mais ce ne sera pas le cas.

Le Code typo­gra­phique ne sera impri­mé qu’en mai 1928, par Gabriel Del­mas, à Bor­deaux. En août, Émile Ver­let fête­ra ses trois années d’ef­forts par un poème.

Je ne m’explique pas que René Billoux, qui repré­sen­tait la sec­tion de Chartres de l’Amicale auprès de la com­mis­sion3, ait pu se trom­per sur la date, sur­tout si près de l’évènement. Pas plus que je ne m’explique les élu­cu­bra­tions de Pierre Lecerf et de Robert Acker. 

Je consacre une par­tie de mes recherches actuelles à l’histoire de ce pre­mier code typo, dans l’espoir de retra­cer bien­tôt les trois décen­nies qui se sont écou­lées depuis la créa­tion de l’Amicale en 1897.


  1. Cir­cu­laire des protes, n° 310, juin 1926, p. 108. ↩︎
  2. Cir­cu­laire des protes, n° 315, novembre 1926, p. 219. ↩︎
  3. Liste des membres de la com­mis­sion dans l’a­ver­tis­se­ment à la pre­mière édi­tion, par Émile Ver­let. ↩︎

L’ultime bouclage au plomb du “New York Times”, un document

Par­mi une col­lec­tion de films des années 1940 à 1970 sur l’histoire tech­nique de l’imprimerie, j’ai décou­vert un long docu­ment mon­trant l’ultime bou­clage au plomb du New York Times, avant le pas­sage à la photocomposition. 

Tout le pro­ces­sus de fabri­ca­tion est pré­sen­té : sai­sie des textes sur Lino­type (dont l’im­pres­sion­nant méca­nisme est détaillé), mise en page et cor­rec­tion sur le plomb, cli­chage des plaques pour les rota­tives, impres­sion du jour­nal. Le film se ter­mine sur un aper­çu de la fabri­ca­tion en photocomposition. 

C’est un film écrit, réa­li­sé et mon­té par David Loeb Weiss, cor­rec­teur du jour­nal, et racon­té par Carl Schle­sin­ger, un de ses linotypistes. 

Écran du géné­rique de début du film Fare­well etaoin shrd­lu, 1978.

À voir dans la col­lec­tion Prin­ting Films.

Ce film ne dis­pose mal­heu­reu­se­ment pas de sous-titrage.

Fare­well etaoin shrd­lu, film de Carl Schle­sin­ger et David Loeb Weiss, cou­leurs, 1978, 29 minutes.

“Le Correcteur de journaux”, poème de 1934

Poème trou­vé dans la Cir­cu­laire des protes, no 408, août 1934.

Extrait du poème "Le Correcteur de journaux", de Camille Mital, 1934.
Extrait du poème Le Cor­rec­teur de jour­naux, de Camille Mital, 1934.
le correcteur de journaux

Près de l’endroit sonore,
Couru, non inodore,
Dénommé lavabos1,
Tout proche des ballots,
Balais et balayures,
Quelle est cette figure
De scribe déplumé,
Décrépi, boucané2,
Qui, hagard, gesticule,
Se débat, ridicule,
Pitoyable aliéné,
Au milieu de carrés
De papier hydrophile3,
De pathos sur coquille,
Coquilles sur jésus4,
De vergé vermoulu,
De flacons de tisane
Auprès d’une banane !
De textes inédits,
De textes reproduits,
De notules curieuses5
Sur études copieuses
De crayons à copier
Plumes, buvards, encriers,
Et d’écrits regrattés, tels des palimpsestes,
Où la loupe elle-même inopérante reste6 ?
Ce fantoche affairé, c’est le vieux correcteur !
Investi de l’emploi par hasard, par malheur7,
Depuis trente-cinq ans il vit dans ce coin sombre,
En proie aux souvenirs, aux souvenirs sans nombre,
Du temps fortuné qu’il vécut au pays natal,
Dans sa terre (hypothéquée !), avec son cheval
(Ce cher ami), son chien, ses livres, ses chimères,
Spleen rendant ses nuits de labeur plus amères !

Alors que la batterie des « linos8 »
« Opère » avec ses servants les « typos »
(Cette métallurgie de la pensée
Qui fixe forme durable à l’idée),
La « roto9 » rote, ronfle, brait, mugit,
Bien que cherchant à restreindre son bruit ;
La linotype
Fume sa pipe
Toute bourrée de plomb fondu,
Ce qui produit, bien entendu,
De l’oxyde
Homicide10 ;
Experte, elle a son bras d’acier ;
Savante, elle a son clavier ;
Virtuose, mais discrète,
Elle joue des castagnettes !

En cette ambiance, en ce vacarme fiévreux,
Le correcteur, lui seul, reste silencieux.
Il brave tout : tapage,
Gaz, cris, « roto », clichage11,
Et, présomptueux, se fie à son savoir infus,
Tel, jadis, se vantait le fat Olibrius12 !
Pendant sept heures en grande lutte,
Il a lu vingt lignes à la minute !
Lu, dis-je, hélas ! et corrigé, puis annoté.
Raturé, paraphé, numéroté, daté.
Et, quand il sort enfin, à prime matinée,
Il résume ainsi sa lamentable pensée :
Travailler la nuit, sommeiller le jour,
Et vivre ce long calvaire toujours !

Vous, aspirants, imbus de sous-littérature,
Ne prenez pas l’emploi pour une sinécure,
Mais reportez-vous au vers que Dante inscrivit
Aux portes de l’enfer, antre à jamais maudit :

Lasciate ogni speranza !
(Abandonnez toute espérance !)

Camille Mital,
Correcteur.

  1. Voir aus­si : « Ain­si M. Dutri­pon était, en 1833, dans un cabi­net au-des­sous du sol, dont le jour venait de haut, que l’on ouvrait de la main droite, tan­dis que sans chan­ger de place on ouvrait de la main gauche, les lieux d’aisances où se ren­daient tour à tour, toute la jour­née, 150 ouvriers […] », dans le Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861. ↩︎
  2. Des­sé­ché. ↩︎
  3. Sans doute une allu­sion au fait que les épreuves des jour­naux étaient réa­li­sées sur du papier humi­di­fié. ↩︎
  4. La coquille et le jésus sont deux for­mats de papier, la pre­mière de 44 × 56 cm, le second de 56 × 76 cm. Mais la coquille est aus­si une erreur de com­po­si­tion typo­gra­phique. ↩︎
  5. Sans doute une allu­sion aux signes de cor­rec­tion, connus des seuls pro­fes­sion­nels de l’im­pri­me­rie. ↩︎
  6. Allu­sion aux manus­crits illi­sibles. Voir : « […] n’espérez point sans une loupe devi­ner Xavier Aubryet », dans Un cor­rec­teur de presse débine toutes les plumes de Paris, 1865. ↩︎
  7. Voir Pour­quoi le cor­rec­teur est-il un déclas­sé ? (1884). ↩︎
  8. Les lino­types, machines à com­po­ser. ↩︎
  9. La presse rota­tive. ↩︎
  10. Allu­sion au satur­nisme, intoxi­ca­tion au plomb fré­quente chez les typo­graphes. ↩︎
  11. Repro­duc­tion en relief de l’empreinte d’une com­po­si­tion mobile, per­met­tant de réa­li­ser plu­sieurs tirages. ↩︎
  12. « Un hypo­thé­tique gou­ver­neur des Gaules, répu­té avoir mar­ty­ri­sé sainte Reine en l’an 252. Tour­né en ridi­cule dans les repré­sen­ta­tions de mys­tères du Moyen Âge, ce serait de lui que vient l’u­ti­li­sa­tion d’Oli­brius dans le lan­gage » (Wiki­pé­dia).  ↩︎

Charles Gouriou, un (autre) correcteur-auteur discret

Demande d’adhé­sion de Charles Gou­riou à l’A­mi­cale des protes et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie de France. (Cir­cu­laire des protes, no 427, mars 1936.)

Après bien des recherches infruc­tueuses, j’ai retrou­vé la trace de Charles Gou­riou, l’auteur du Mémen­to typo­gra­phique, une des réfé­rences des cor­rec­teurs professionnels.

Né à Brest1 en 1905, il est entré dans la pro­fes­sion en 1927 et pro­mu cor­rec­teur l’année sui­vante. En 1936, quand il adhère à l’Ami­cale des protes et cor­rec­teurs d’imprimerie de France (pho­to), il est employé à la Librai­rie Hachette. Ses par­rains sont Georges Leclerc et Oscar Per­nel, tré­so­rier adjoint de l’A­mi­cale. Sa pré­sence est men­tion­née dans plu­sieurs assem­blées géné­rales de la sec­tion pari­sienne de l’Amicale en 1936 et 1937.

Il demeure alors 8, rue de Latran, à Paris (Ve), puis démé­nage l’année sui­vante 9, rue Laplace, dans le même arron­dis­se­ment. Le recen­se­ment de 1936, dans le quar­tier de la Sor­bonne, le fait appa­raître dans les archives de Paris. Il est marié à Marie, née en 1908, qui lui a don­né un fils en 1932, René2.

Charles Gou­riou avec femme et enfant, dans le recen­se­ment de 1936. Archives de Paris.
"Mémento typographique", Charles Gouriou, Hachette, 1961
Cou­ver­ture du Mémen­to typo­gra­phique, Hachette, 1961.

Quand il publie chez Hachette, son employeur (du moins peut-on le sup­po­ser), en 1961, son Mémen­to typo­gra­phique, appli­qué au « livre d’é­di­tion cou­rante », il a donc 56 ans et trente-trois ans de mai­son. L’ouvrage est pré­fa­cé par Robert Ranc (1905-1984), alors direc­teur de l’école Estienne. L’ou­vrage peut être consi­dé­ré comme la « marche typo­gra­phique » de la mai­son Hachette, puisque Ranc écrit :

La Librai­rie Hachette, qui avait depuis long­temps un tel lan­gage inté­rieur [sa propre gram­maire typo­gra­phique] bien mis au point et heu­reu­se­ment manié, a pen­sé pro­po­ser son code et les règles de son uti­li­sa­tion comme exemples, comme modèles mêmes, après avoir fait pro­cé­der à l’é­tude et au contrôle indis­pen­sables pour en faire un lan­gage non plus par­ti­cu­lier et de mai­son, mais pro­fes­sion­nel et de l’É­di­tion, un lan­gage com­mun aux auteurs et aux impri­meurs, faci­le­ment et géné­ra­le­ment utilisable.

Une « nou­velle édi­tion entiè­re­ment revue » par l’auteur (et sans la pré­face) paraî­tra en 1973. Elle sera rache­tée par le Cercle de la librai­rie et réédi­tée telle quelle en 1990 et 2010.

Charles Gou­riou, lui, est mort à Orsay (Essonne) en 1982.

Voi­là un autre cor­rec­teur-auteur exhu­mé, après Louis Emma­nuel Bros­sard.

Article mis à jour le 3 octobre 2024.


  1. Fiche Décès en France. ↩︎
  2. Je dois cette trou­vaille à mon amie Karine Cha­dey­ron, que je remer­cie. ↩︎

“Moquer quelqu’un”, retour de l’emploi transitif

Extrait de l’en­tre­tien « Tho­mas Clerc : “Avec ce livre, je fais de la socio­lo­gie tor­due” », Media­part, 7 sep­tembre 2024.

Le retour en grâce de l’emploi tran­si­tif du verbe moquer me sur­pre­nait depuis quelque temps et j’a­vais ten­dance à y voir une influence de l’an­glais1. J’ai enfin pris le temps de l’étudier.

Le Grand Robert fait le même constat :

REM. Cet emploi tran­si­tif n’est pas signa­lé par l’A­ca­dé­mie (8e éd., 1935). Lit­tré notait, au siècle der­nier : « On ne dit pas moquer qqn ; mais on dit être moqué par qqn. L’an­cienne langue employait régu­liè­re­ment l’ac­tif ». De nos jours, on constate, dans la langue lit­té­raire du moins, un retour à l’an­cien usage.

Dans sa 9e édi­tion, le Dic­tion­naire de l’Académie lui redonne toute sa place :

I. Verbe tran­si­tif.
Railler, tour­ner en déri­sion, en ridi­cule, rire de. Moquer un cama­rade. Moquer une ins­ti­tu­tion, une tra­di­tion. Il a été cruel­le­ment moqué. Si vous en usez comme cela, vous vous ferez moquer de vous ou, sim­ple­ment, vous vous ferez moquer.

Choix que valide le Gre­visse (§ 779, c, 1°) :

Moquer « se moquer de », igno­ré par le dict. de l’A­cad. de 1694 à 1935, y a trou­vé légi­ti­me­ment sa place en 2003, car, après une longue éclipse (depuis le début du xviie s.), il est ren­tré en faveur dans la langue écrite : Cette iro­nie de son fils l’ap­pe­lant : Maître, cher maître… pour moquer ce titre (A. Dau­det, Immor­tel, I). — Elle les insul­tait, les moquait comme des démons désar­més (Bar­rès, Col­line insp., VII). — L’ac­tion moque la pen­sée (Gide, Inci­dences, p. 51). — Cette obs­cu­ri­té de sur­face intrigue ; on le moque (Coc­teau, Rap­pel à l’ordre, p. 268). — Il a défié, nar­gué, moqué les polices qui le pour­chas­saient (Raym. Aron, dans l’Ex­press, 18 févr. 1983).
Être moqué avait échap­pé à la désué­tude (§ 772, c, 3°) et a sans doute favo­ri­sé la résurgence. […]

Pour le Larousse comme pour le Wik­tion­naire, il s’a­git aus­si d’un usage littéraire.


  1. Je n’é­tais pas le seul. Voir le forum Fran­çais notre belle langue, 30 mars 2020. ↩︎

Maîtriser le vocabulaire littéraire est utile au correcteur

D’où vient le mot « théâtre » ? Qu’est-ce qu’un « essai » ? Quelle est la dif­fé­rence entre le genre et le registre ? Com­ment a évo­lué le sens du mot « poé­sie » ? De quand date le mot « lit­té­ra­ture » ? À quand remonte la forme épis­to­laire ? Les lettres ont-elles tou­jours été sépa­rées des sciences ? C’est à des ques­tions de ce genre que répond ce petit livre, très instructif.

On y apprend, notam­ment, que ce n’est qu’au xixe siècle que l’orthographe est deve­nue un cri­tère d’embauche des fonc­tion­naires1 et que la gram­maire a ces­sé d’être « un code qui s’impose à tous » pour deve­nir « une matière dont on peut jouer » pour « être recon­nu comme un grand écri­vain ». Ces consi­dé­ra­tions ne peuvent qu’intéresser le correcteur.

Paul Aron et Alain Via­la, Les 100 mots du lit­té­raire, « Que sais-je ? », PUF, 2008 ; 2e éd. mise à jour, 2011.

NB — Ce « Que sais-je ? » syn­thé­tise Le Dic­tion­naire du lit­té­raire (PUF, 2010, 848 pages), diri­gé par les mêmes auteurs, aux­quels s’était adjoint Denis Saint-Jacques.


  1. « L’or­tho­graphe est deve­nue le cri­té­rium de la belle édu­ca­tion », constate Paul Valé­ry en 1936 (dans Varié­té III, p. 281). ↩︎

“Il en est certains qui…”, une forme classique

La construc­tion il en est certain(e)s qui semble, de nos jours, poser pro­blème à cer­tains cor­rec­teurs. Même Anti­dote bloque dessus.

C’est pour­tant une forme sou­te­nue, lit­té­raire, élégante.

Voi­ci ce qu’en dit l’Aca­dé­mie :

« Ser­vant au départ de com­plé­ment par­ti­tif, en est deve­nu un pro­nom d’appui pour les adjec­tifs numé­raux, les adverbes de quan­ti­té, les mots indé­fi­nis, les mots à sens néga­tif, les expres­sions dési­gnant une caté­go­rie pour­vue de telle ou telle qua­li­té. J’en veux un, cent. J’en connais beau­coup, peu. Il en est cer­tains qui… »

Quelques exemples :

« Il en est cer­taines [= des expres­sions], pas habi­tuelles, que tel sujet […], telle cir­cons­tance […] font affluer […] à la mémoire du cau­seur » (PROUST, Rech., t. III, p. 244).

« Tous les sen­ti­ments sont dans l’homme, mais il en est cer­tains pour­tant que l’on appelle exclu­si­ve­ment natu­rels, au lieu de les appe­ler sim­ple­ment plus fré­quents » (GIDE, Le Roi Can­daule, Pré­face, 2e éd.)

« Un essai, par défi­ni­tion, répond à des ques­tions d’actualité. Il en est cer­tains qui res­tent à jamais d’actualité » (En atten­dant Nadeau).

En l’absence d’antécédent, en désigne des personnes :

« […] dans le même temps, à gauche, il en est cer­tains qui espèrent écrire main­te­nant une nou­velle page… » (France Inter).

En peut être rem­pla­cé par un nom :

« Il est cer­tains esprits dont les sombres pen­sées
Sont d’un nuage épais tou­jours embar­ras­sées » (Boi­leau, L’Art poé­tique, chant 1).

« De même que les yeux habi­tués à ne voir que les cou­leurs douces sont bles­sés par le grand jour, de même il est cer­tains esprits aux­quels déplaisent les vio­lents contrastes » (BALZAC, Le Lys dans la val­lée, Pl., t. VIII, p. 942).

« En lit­té­ra­ture, en gas­tro­no­mie, il est cer­tains fruits qu’on mange à pleine bouche dont on a le gosier plein, et si suc­cu­lents que le jus vous entre jus­qu’au cœur » (FLAUBERT, Cor­res­pon­dance, 35, 11 oct. 1839).

« S’il est si dif­fi­cile d’ou­blier une femme auprès de laquelle on a trou­vé le bon­heur, c’est qu’il est cer­tains moments que l’i­ma­gi­na­tion ne peut se las­ser de repré­sen­ter et d’embellir » (STENDHAL, De l’a­mour, XXXIX bis).

« Il sait qu’il est cer­taines âmes qu’il n’emportera pas de vive lutte et qu’il importe de per­sua­der » (GIDE, Feuillets, in Jour­nal 1889-1939, Pl., p. 608).

Dans le même registre, voir l’article sur D’au­cuns dans la Vitrine lin­guis­tique.

“Comment écrire”, par Pierre Assouline

Pierre Assouline, "Comment écrire", Albin Michel, 2024

Dehors, une cou­ver­ture bronze métal­li­sé, satu­rée de noms d’écrivains ; dedans, une encre brune sur un papier crème, une maquette élé­gante, agré­men­tée de por­traits d’écrivains, de feuillets manus­crits ratu­rés, de cou­ver­tures de livres et de cita­tions en exergue. 

Le livre est joli­ment dédié « à mon ami Pierre Lemaitre, qui n’en aura pas besoin » ain­si qu’à Laurent Greilsamer. 

« Ce livre ne vous ren­dra pas écri­vain », pré­vient l’avant-propos. Il « vous aider[a] seule­ment à écrire si vous avez en vous le désir, la capa­ci­té, la dis­po­si­tion, le coup de men­ton néces­saires. Car on ne naît pas écri­vain ; on le devient. »

L’originalité de ce livre par rap­port à tant d’autres, c’est qu’il « est consti­tué de conseils tirés de cen­taines d’interviews d’écrivains à tra­vers le monde, ou de leurs propres textes, éclai­rant leurs tech­niques, leurs méthodes — ou leur absence de méthode —, leurs échecs, leurs trucs et astuces… »

Se suc­cèdent ain­si la méthode, le plan, le genre, le mode de nar­ra­tion, le style, les per­son­nages, les dia­logues, les des­crip­tions, la révi­sion et la cor­rec­tion, le titre et la fin du texte.

Pierre Assou­line, qui « n’oublie jamais le cor­rec­teur », comme je l’ai déjà écrit, nous men­tionne dans le cha­pitre 9 : 

On dit par­fois que le talent va dans le pre­mier jet et l’art dans les ver­sions ulté­rieures. Que dire alors du stade de la cor­rec­tion ? On dit sou­vent qu’il y a des cor­rec­teurs pour cela. Ce n’est pas une rai­son pour se repo­ser entiè­re­ment sur eux. Plus le manus­crit qui leur est remis est « propre », mieux c’est même s’il est évident qu’ils auront tou­jours à inter­ve­nir, c’est-à-dire à vous sou­mettre leurs rele­vés d’impropriétés, de bar­ba­rismes, de fautes d’accord et d’orthographe, de coquilles, d’inepties, d’incohérences, d’erreurs his­to­riques, d’incompréhensions, de contra­dic­tions, d’oublis… Il y faut non seule­ment une pro­fonde connais­sance de la langue et de la syn­taxe, mais un œil de lynx. Ils pro­posent, l’auteur dispose.

Dans le même cha­pitre, il cite le regret­té Jacques Drillon : « La ponc­tua­tion appar­tient à celui qui se relit. » Il raconte que Sime­non1 impo­sa à son édi­teur de jeter les épreuves des Anneaux de Bicêtre et d’en faire tirer d’autres parce qu’une vir­gule avait été dépla­cée dans la der­nière phrase : « Un jour, il ira voir son père, avec Lina. »

Il jus­ti­fia ain­si sa réac­tion : sans vir­gule avant Lina, ils vont à Fécamp natu­rel­le­ment et l’histoire finit bien ; avec vir­gule, ils y vont éga­le­ment, mais on com­prend qu’il y a un pro­blème et l’histoire finit mal. »

Voi­là de quoi inci­ter un « père la vir­gule » à la modestie ! 

Écri­vain et jour­na­liste, Pierre Assou­line enseigne l’écriture à Sciences Po depuis 1998. 

Pierre Assou­line, Comme écrire, Albin Michel, 2024, 336 pages.


  1. Lire aus­si Georges Sime­non et ses cor­rec­teurs. ↩︎

Le bureau des correcteurs du “Monde”, un dessin de 1990

"Bureau des correcteurs. L'armoire aux dictionnaires" [détail]. Dessin © Nicolas Guilbert.
« Bureau des cor­rec­teurs. L’ar­moire aux dic­tion­naires ». Des­sin © Nico­las Guilbert.

Alors qu’il démé­na­geait de la rue des Ita­liens à la rue Fal­guière (du 9e au 15e arron­dis­se­ment de Paris), le jour­nal Le Monde ne pou­vait pas quit­ter l’immeuble qu’il avait occu­pé pen­dant qua­rante-cinq ans sans en gar­der quelques sou­ve­nirs. Plu­tôt que de com­man­der un repor­tage pho­to, il a confié ce soin à un illus­tra­teur. Nico­las Guil­bert a arpen­té les locaux vides — du bureau du direc­teur à la salle des rota­tives — et a sai­si d’un mince trait d’encre, sans ombres, les traces lais­sées par leurs occupants.

Dans cette ambiance un peu fan­to­ma­tique, la place de chaque objet est soi­gneu­se­ment déli­mi­tée. Piles de dos­siers et docu­ments divers, clas­seurs sus­pen­dus par mil­liers à la docu­men­ta­tion, agen­das lais­sés ouverts, tirages pho­to épin­glés aux murs… le papier est par­tout. Le maté­riel — télé­phones à cadran, ordi­na­teurs (encore peu nom­breux), fax, tubes pneu­ma­tiques pour la cir­cu­la­tion de la copie… — accuse son âge. Nombre de bureaux sont si encom­brés (la palme reve­nant à celui de la cri­tique lit­té­raire Nicole Zand) que j’avoue m’être deman­dé com­ment on a pu y travailler. 

Dans le bureau des cor­rec­teurs, au fond, une armoire métal­lique Dou­ville, bien gar­nie de dic­tion­naires. Le Larousse et le Dic­tion­naire des syno­nymes des « Usuels du Robert » y figurent en bonne place, avec Le Trom­bi­no­scope (annuaire du monde poli­tique fran­çais), un Cata­logue géné­ral clas­sique du maga­zine Dia­pa­son et des dic­tion­naires bilingues de Larousse (recon­nais­sables à leur logo en forme de S). On y aper­çoit aus­si Le Grand Robert (1971) et même le vieux Larousse du xxe siècle (1928-1933), tous deux en six volumes. Le dos mar­qué « Leconte » résiste à mon iden­ti­fi­ca­tion. Je ne connais pas de lexi­co­graphe de ce nom1.

Dictionnaires des correcteurs du "Monde". "Bureau des correcteurs. L'armoire aux dictionnaires" [détail]. Dessin © Nicolas Guilbert.
« Bureau des cor­rec­teurs. L’ar­moire aux dic­tion­naires » [détail]. Des­sin © Nico­las Guilbert.

Sur le bureau lui-même, un plan incli­né, à la hau­teur réglable, où sont res­tés un sty­lo, un trom­bone et trois épreuves en cours de relec­ture. Détail inté­res­sant : les épreuves sont impri­mées en pla­card, c’est-à-dire sans mise en page, sous forme de longue colonne, à gauche de la grande feuille, ce qui laisse un vaste espace libre pour les annotations. 

"Bureau des correcteurs. L'armoire aux dictionnaires" [détail]. Dessin © Nicolas Guilbert.
« Bureau des cor­rec­teurs. L’ar­moire aux dic­tion­naires » [détail]. Des­sin © Nico­las Guilbert.

On peut remer­cier Nico­las Guil­bert pour son sens de l’ob­ser­va­tion et la pré­ci­sion de son trait !

Ber­trand Poi­rot-Del­pech et Nico­las Guil­bert (des­sins), Rue des Ita­liens. Album sou­ve­nir, Le Monde/La Décou­verte, 1990, p. 36. Le texte de ce livre a été repu­blié par Le Monde en 2019, cette fois illus­tré de pho­tos d’ar­chive, pour les 75 ans du journal.


  1. On me sug­gère Leconte (Jacques) et Cibois (Phi­lippe), Que vive l’orthographe !, Le Seuil, Paris, 1989. ↩︎