Connu des correcteurs pour son Dictionnaire d’orthographe et d’expression écrite (☞ voir mon article), André Jouette est aussi l’auteur d’un manuel épistolaire, Le Savoir-écrire (Solar, 1989), qui sera qualifié de « nouveau » quand Jean-Pierre Colignon le mettra à jour (id., 2001 et 2008). C’est, à ma connaissance, le seul écrit par des correcteurs. Il reprend l’intitulé du manuel rédigé par le romancier et journaliste Paul Reboux : Le Nouveau Savoir-écrire, sous-titré ou l’art de rédiger les lettres difficiles (Flammarion, 1933).



Héritiers des nombreux Secrétaire de la cour1 ou à la mode de l’Ancien Régime, ces ouvrages fleurent bon le passé, en particulier quand leur titre comprend toujours le mot secrétaire (terme vieilli désignant ici un « manuel renfermant des préceptes pour la correspondance et des modèles de lettres pour toutes les circonstances de la vie mondaine2 ») : Le (Nouveau) Secrétaire universel (divers auteurs depuis P. Cuisin en 1824), Le (Grand/Petit/Nouveau/Parfait…) Secrétaire des amants (divers auteurs depuis P. Cuisin en 1819 et A. Person de Teyssèdre en 1838), Le (Petit) Secrétaire pratique (divers auteurs depuis 1876), etc.



C’est au xixe siècle, et surtout entre ses années trente et soixante, que ce genre éditorial a connu son apogée3.
Aujourd’hui, en librairie comme en ligne, on parle plutôt de « modèles de lettres ». Mais ils relèvent essentiellement du domaine administratif et commercial, la correspondance privée ayant quasiment disparu.

Autre ouvrage qui connut plusieurs éditions, Le Guide de la correspondance, de Liselotte (pseudonyme d’une demoiselle J. Bouvard, à qui nous devons aussi un Guide des convenances, Bibliothèque du « Petit Écho de la mode », 1925). Dans une réédition de 1967 (rev. et corr., Montsouris), on peut lire :
Pourquoi faut-il écrire ?
La timidité, le manque d’entraînement, la paresse, rendent, pour nous, la rédaction d’une lettre difficile. Nous n’écrivons pas volontiers, même à nos intimes.
Cette fâcheuse habitude supprime toutes les joies des entretiens écrits avec les absents. Nous nous exposons à perdre des amis que nous pourrions garder avec un peu de soin, ou tout au moins nous les éloignons de nous. Nous les privons aussi de la tendresse, des conseils, des consolations, des distractions que nos lettres leur apporteraient.
Les liens de famille se desserrent souvent à cause de cette paresse ; deux frères qui ont vécu éloignés sans se communiquer leurs pensées, sans se tenir au courant de leur évolution, deviennent, peu à peu, étrangers ; lorsqu’ils se retrouveront, ils pourront bien rappeler les souvenirs de leur commune enfance, mais leurs vies d’adultes seront séparées par le fossé que leur négligence imprévoyante aura creusé.
La correspondance est une des façons les plus charmantes de cultiver l’amitié ; elle permet l’expansion, elle permet de révéler ce que les âmes délicates hésitent souvent à dire de vive voix. Et elle se présente débarrassée des incommodités et des vulgarités de l’existence ordinaire.
En 1880, le romancier Jules Claretie déplorait déjà que l’usage des dépêches télégraphiques et l’installation des téléphones amenât à la perte de l’art épistolaire, cette « causerie la plume à la main »4…
- Publié par Jean Puget de La Serre en 1623, révisé et réédité à plusieurs reprises sous de nouveaux titres, notamment Le Secrétaire à la mode en 1640. À cette date, La Serre écrit que son Secrétaire de la cour, « rempli de diverses lettres, que j’avais faites par délassement en ma jeunesse, courait le monde […] avec quelque sorte d’approbation dans les pays étrangers, s’étant imprimé plus de trente fois sans qu’il soit tombé entre mes mains pour le corriger depuis vingt ans qu’il en est parti ». Cité par Roger Chartier, « Des “secrétaires” pour le peuple », dans R. Chartier (dir.), La Correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, Fayard, 1991, p. 172. ↩︎
- Dict. Acad., s.v. secrétaire. ↩︎
- Dauphin, Cécile, « Les manuels épistolaires au XIXe siècle », dans Roger Chartier (dir.), op. cit., p. 209-272. Pour la période 1830-1899, elle a recensé « 195 titres et 616 éditions, conservés à la Bibliothèque nationale ». ↩︎
- « Genre épistolaire », Wikipédia. ↩︎