“Les Crans d’un correcteur”, poème de 1884

La librai­rie Pierre Cas­ta­gné vend 1800 euros une rare­té : la col­lec­tion com­plète de La Musette, « revue ouvrière com­po­sée par et pour les typo­graphes de l’Im­pri­me­rie Nou­velle », au 11 de la rue Cadet, à Paris.

Numéro hors série de la revue "La Musette", tiré sur papier rose, "La Musette polissonne". Photo : Librairie Pierre Castagné.
Numé­ro hors série de la revue La Musette, tiré sur papier rose, La Musette polis­sonne. Pho­to : Librai­rie Pierre Castagné.

« L’Im­pri­me­rie Nou­velle était une asso­cia­tion ouvrière coopé­ra­tive pari­sienne fon­dée en 1865, long­temps diri­gée par le typo­graphe Georges Mas­quin (1824-1888). […] La Musette fut fon­dée par les ouvriers typo­graphes G. Dela­vande, Eugène Paris et Hono­ré Var­let. Le conte­nu, majo­ri­tai­re­ment ver­si­fié, témoigne direc­te­ment de la vie des typos, de leurs pas­sés, actua­li­tés et pré­oc­cu­pa­tions », pré­cise le libraire.

Elle connaî­tra 46 numé­ros (d’août 1883 à mai 1887 — BnF).

Manchette du numéro 13 de "La Musette", août 1884.
Man­chette du no 13 de La Musette, août 1884 (Gallica/BnF).

Dans le numé­ro d’août 1884 (dis­po­nible sur Gal­li­ca), on trouve le poème d’un cor­rec­teur mar­seillais, nom­mé Deshen­ry, inti­tu­lé « Les crans d’un cor­rec­teur ». (« Avoir son cran », pour un typo­graphe, c’est être en colère.) Je le repu­blie ci-des­sous avec quelques notes explicatives.

LES CRANS D’UN CORRECTEUR

Lieux d’aisance sans S1,
Un H au mot vermouth2 !
Cette orthograph’ qui blesse
A3 Marseille on la laisse,
Mais c’est de mauvais goût.

Si le patron vient dire :
Pas d’observation !…
Je n’ai plus qu’à l’écrire,
Ça ne me fait pas rire
De baisser pavillon.

Détournez l’S antique
Je le connais4 toujours
Sans me servir d’optique,
J’ai l’œil typographique5
J’en détourn’ tous les jours.

J’avais écrit en ronde6
Un DU comme un géant !
N’ voulez-vous pas que j’ gronde ?
On se moque du monde
En laissant 10 courant7.

« Sur la Cann’bière8 afflue.....9 »
Erreur, mes bons amis,
C’est faire une bévue
D’omettre le mot : rue…
Dit-on la Paradis10 ?

Parfois si je bougonne,
Ce n’est pas d’être vieux,
C’est que je ne pardonne,
Parlant à la personne,
Qu’on abrège « Monsieur ».

Je marque en bonne place
Deux I pour escoubié11
Et fais une grimace,
En lisant la morasse12 :
C’est encor oublié !…

Que cet avis vous serve,
Croyez le père Hiroux13,
Tout ce qu’il vous observe
Est dit avec réserve
Pour éviter les noux14.

Humectons-nous les lèvres
De quelques toupinets15,
Et pour des poils... de lièvres16
Ne gobons pas de chèvres17
Car nous sommes cranets18 !

Envoyons dans l’ivresse,
Par un choc franc et doux,
Au diable la tristesse !
L’antimoine19 et la presse !
Ne pensons plus aux noux.

Marseille. Deshenry

« Cette col­lec­tion contient l’un les trois numé­ros hors série tirés sur papier rose, La Musette polis­sonne [pho­to d’ou­ver­ture], qui vau­dra au gérant d’être incul­pé pour outrage aux bonnes mœurs. Il s’a­git du numé­ro 41 bis dont le stock fut sai­si par la police. La revue s’ar­rê­te­ra à la suite du pro­cès », explique encore le libraire.

La Cannebière, Marseille. Carte postale sans mention d'éditeur, avant 1914.
La Can­ne­bière, Mar­seille. Carte pos­tale sans men­tion d’é­di­teur, avant 1914.

  1. S’écrit « par­fois aus­si au sing. » (TLF). ↩︎
  2. Ver­mouth n’a gagné son h qu’en 1935 (Dict. Acad., 8e éd.). ↩︎
  3. Voir Remarque sur la pré­po­si­tion À accen­tuée. ↩︎
  4. « Dis­tin­guer, faire la dif­fé­rence entre », comme dans l’ex­pres­sion connaître sa main droite de sa main gauche (TLF).  ↩︎
  5. Apti­tude à dis­tin­guer à l’œil nu la moindre erreur de com­po­si­tion. ↩︎
  6. « Écri­ture dont les lettres ont des jam­bages courbes, des panses et des boucles arron­dies, uti­li­sée sur­tout pour des tra­vaux admi­nis­tra­tifs » (TLF). ↩︎
  7. Je com­prends qu’il a vou­lu cor­ri­ger « 10 cou­rant » (le 10 du mois cou­rant) en « du cou­rant » et que la cor­rec­tion a été omise. ↩︎
  8. De 1857 à 1927, la célèbre artère mar­seillaise s’ap­pelle Can­ne­bière (Wiki­pé­dia). ↩︎
  9. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎
  10. Une des plus longues voies de Mar­seille (Wiki­pé­dia). ↩︎
  11. Balayeur de rue [NdA]. Escou­biié est l’orthographe don­née par le poète mar­seillais Vic­tor Gelu en 1886 (cité par Médé­ric Gas­quet-Cyrus, dans « Peut-on écrire l’accent mar­seillais ? Ana­lyse socio­lin­guis­tique de l’oral sty­li­sé dans un cor­pus de lit­té­ra­ture contem­po­raine », TIPA. Tra­vaux inter­dis­ci­pli­naires sur la parole et le lan­gage [En ligne], 29 | 2013, mis en ligne le 20 décembre 2013. ↩︎
  12. « Der­nière épreuve d’une page des­ti­née à une révi­sion géné­rale, tirée avant le ser­rage défi­ni­tif des formes » (TLF). ↩︎
  13. Réfé­rence lit­té­raire fré­quente chez les typo­graphes : Jean Hiroux est un per­son­nage de fic­tion créé au XIXe siècle par l’é­cri­vain Hen­ry Mon­nier (dans Scènes popu­laires, 1830), repré­sen­tant le voyou, le vaga­bond cynique et le client habi­tuel des cours d’as­sises. Il « fait à sa mère mou­rante l’a­dieu sui­vant : “O ma mère, nous nous retrou­ve­rons un jour dans les lieux ?” / Quel chan­ge­ment de sens peut pro­duire le rem­pla­ce­ment d’un c par un l ! Il y avait cieux au manus­crit » (Bout­my, Coquilles célèbres et curieuses, 1883). ↩︎
  14. Obs­tacles [NdA]. ↩︎
  15. Petits pots de terre à une anse dans les­quels on sert la bière [NdA]. ↩︎
  16. « Des poils de lièvres », je sup­pose qu’il s’agit de brou­tilles.  ↩︎
  17. « Gober une chèvre », pour un typo­graphe, « c’est s’ir­ri­ter, se fâcher, pous­sé à bout par les plai­san­te­ries de l’a­te­lier ou par toute autre cause » (Bout­my, Dict. argot typo­graphes, 1883). ↩︎
  18. Superbes [NdA]. ↩︎
  19. Un des com­po­sants (5 % envi­ron, avec le plomb et l’étain) de l’alliage typo­gra­phique. ↩︎