Défense d’un “être hybride”, le correcteur, 1864

Page de titre de "Typographes et gens de lettres", de Décembre Alonnier, 1864.

Décembre-Alon­nier (nom col­lec­tif de Joseph Décembre et Edmond Alon­nier1) fit paraître au milieu du xixe siècle un savou­reux ouvrage dépei­gnant le monde lit­té­raire pari­sien, Typo­graphes et gens de lettres. Le cha­pitre XII est consa­cré au métier de cor­rec­teur et com­mence par décrire son pitoyable ter­rain d’action… 

[…] sur la lisière de l’im­pri­me­rie et de la lit­té­ra­ture, ser­vant de tran­si­tion de l’au­teur au typo­graphe, il est un être hybride qui doit résu­mer toutes les sciences et les tra­di­tions de la saine typo­gra­phie : nous avons nom­mé le cor­rec­teur.
L’art n’a dépen­sé aucune de ses res­sources pour embel­lir le lieu des­ti­né à ses tra­vaux. Le bureau de la cor­rec­tion a été pla­cé dans la par­tie de l’im­pri­me­rie où il ne gêne pas ; or, comme dans une impri­me­rie toute petite place, tout petit recoin est uti­li­sé, c’est assez dire que le bureau du cor­rec­teur n’a aucune de ces com­mo­di­tés qui font le confor­table.
Aucun orne­ment ne frappe la vue ; seuls quelques paquets d’épreuves et de gros dic­tion­naires pou­dreux s’étalent sur les éta­gères. Le balai fait rare­ment son appa­ri­tion en ce lieu, et l’a­rai­gnée, retrou­vant les beaux jours de l’âge d’or, y file pai­si­ble­ment les méandres argen­tés de sa toile et y meurt de vieillesse.

Une vie de galérien

Le cor­rec­teur, que cer­taines gens ont la naï­ve­té de croire un homme indis­pen­sable, est pour­tant de tous les membres de la grande famille typo­gra­phique celui que l’on traite avec le moins d’égards et le moins de défé­rence.
Ce galé­rien, qui consume son exis­tence à pâlir dix heures par jour sur une masse d’é­preuves qu’il cherche à pur­ger des fautes faites par les com­po­si­teurs et par les écri­vains ; ce galé­rien, repré­sen­tant non avoué de l’A­ca­dé­mie, qui a la pénible mis­sion de faire ren­trer dans le droit che­min de la syn­taxe et de la gram­maire les auteurs que trop dis­po­sés à faire l’école buis­son­nière ; gen­darme lit­té­raire, sa vie se passe à sai­sir en fla­grant délit les solé­cismes et les bar­ba­rismes qui s’ébattent dans les pro­duc­tions du jour à son grand déses­poir ; eh bien ! cet homme on le consi­dère comme une super­flé­ta­tion2, presque comme un para­site implan­té dans une impri­me­rie comme le gui dans l’écorce du chêne ; on lui mar­chande volon­tiers son salaire, car le tra­vail qu’il pro­duit ne peut se sup­pu­ter par francs et cen­times et, com­mer­cia­le­ment par­lant, n’a aucune valeur.
Lors de la der­nière aug­men­ta­tion accor­dée aux typo­graphes, les cor­rec­teurs d’une mai­son de second ordre crurent devoir aus­si la deman­der ; le patron leur répon­dit fort tran­quille­ment qu’il s’é­ton­nait d’une sem­blable demande de leur part, parce qu’il les payait assez cher pour ce qu’ils lui rap­por­taient de béné­fices ; que, du reste, il n’a­vait jamais com­pris l’u­ti­li­té des cor­rec­teurs, et que s’il en avait encore dans sa mai­son, c’est uni­que­ment parce qu’il avait eu le tort de suivre les anciens erre­ments typographiques.

« Bouc émissaire de la littérature »

Dans la vie sociale, des récom­penses sont décer­nées à ceux qui se dis­tinguent : le sol­dat a en pers­pec­tive la croix d’hon­neur ou les épau­lettes ; l’ar­tiste, les dis­tinc­tions flat­teuses ; le lit­té­ra­teur, les accla­ma­tions de la foule ; le géné­ral vain­queur, les enivre­ments du triomphe ; pour le cor­rec­teur, il n’est rien ; rien ne vient le sti­mu­ler, nul éloge ne le dédom­mage de ses peines : car, après le pape, il doit être infaillible ! Encore des jour­naux de notre temps ont-ils rele­vé notre sou­ve­rain pon­tife de cette lourde tâche, mais le cor­rec­teur, jamais ! Il ne doit lais­ser échap­per aucune faute, car on le paye pour cela. Il est le bouc émis­saire de la lit­té­ra­ture, voué aux exé­cra­tions de la foule qui le hue !
Et pour­tant com­bien d’au­teurs se sont glis­sés en cachette dans son bureau enfu­mé et pou­dreux, et, le cha­peau bas, sont venus le sup­plier de révi­ser leur manus­crit, le priant de conti­nuer une répu­ta­tion sou­vent due à la réclame et à la cama­ra­de­rie, sauf à dédai­gner au grand jour cette col­la­bo­ra­tion modeste et  à jeter au besoin la pre­mière pierre.

Rire de lui, un sport journalistique

Du reste, tous ceux qui ont des rap­ports plus ou moins directs avec l’im­pri­me­rie se font un malin plai­sir de trou­ver les fautes que le cor­rec­teur aura oubliées : il semble qu’ils se décernent un bre­vet de haute intel­li­gence et qu’ils disent : « Le cor­rec­teur est un homme ins­truit, que suis-je alors, moi, qui trouve des fautes après lui ? »
D’autres per­fec­tionnent : ils inventent des fautes à plai­sir, pour avoir l’oc­ca­sion de manier l’a­nec­dote typo­gra­phique et de faire pâmer leurs abon­nés aux dépens des soi-disant balour­dises du cor­rec­teur.
Ain­si le rédac­teur en chef d’un jour­nal, visant à l’es­prit, s’a­mu­sait à tron­quer des mots, à ren­ver­ser des phrases à des­sein dans la copie de petites nou­velles. Le cor­rec­teur, quoique sou­vent fort éton­né, par res­pect pour l’au­teur et pour la copie, lais­sait sub­sis­ter le tout dans une sainte inté­gri­té.
Au numé­ro sui­vant, on trou­vait inva­ria­ble­ment, entre filets, une nou­velle annon­çant qu’une bévue du cor­rec­teur avait fait dire une chose bur­lesque tout oppo­sée à  la chose sérieuse que l’on avait vou­lu dire. L’anecdote, bien tour­née, déso­pi­lait les naïfs lec­teurs de l’étincelant jour­nal, qui n’a­vaient pas ri depuis 1830. Et le can­dide cor­rec­teur ava­lait cela tout le pre­mier, mau­dis­sant sa négligence.


Portrait de « l’homme classique »

Froid et calme, il parle peu ; il évite avec soin de prendre part aux dis­cus­sions oiseuses qui four­millent dans les ate­liers. Inébran­lable dans ses convic­tions, s’il lui arrive de don­ner son opi­nion, il le fait pour l’ac­quit de sa conscience, mais avec la cer­ti­tude qu’il ne convain­cra per­sonne. Il connaît trop les hommes pour les avoir vus défi­ler dans son cabi­net.
Homme de tact, sous sa froi­deur appa­rente se cachent une exquise poli­tesse et sur­tout la crainte de frois­ser les sus­cep­ti­bi­li­tés. A-t-il une obser­va­tion à faire à un auteur dont l’i­ma­gi­na­tion voyage dans les plaines obs­cures de l’am­phi­gou­ri, ou dont l’or­tho­graphe et le style se per­mettent un roman­tisme par trop éche­ve­lé, il enve­loppe cette obser­va­tion d’une telle déli­ca­tesse, d’un tel res­pect, que l’écrivain le plus ombra­geux ne sau­rait s’en for­ma­li­ser.
Ain­si dans une copie de P. Lacroix, l’au­teur avait mis :
« Le comte de Pro­vence, depuis Charles X. »
Le com­po­si­teur, qui connais­sait son his­toire, vit l’er­reur, et mit « Louis XVIII ».
Le cor­rec­teur, res­pec­tant la copie, réta­blit « Charles X », et quand il envoya l’épreuve, il mit en marge : « Ne serait-ce pas plu­tôt Louis XVIII ? »
Cela est de tra­di­tion dans… — j’al­lais dire l’art ; mais doit-on dire le métier ? — la cor­rec­tion, de ne jamais faire aucun chan­ge­ment, quand même gram­maire, syn­taxe, bon sens, tout serait outra­geu­se­ment vio­lé. Le cor­rec­teur se contente de mettre en marge du pas­sage délin­quant un point d’in­ter­ro­ga­tion3.

Travailler sans dictionnaire

Le cor­rec­teur est tenu de connaître tous les termes de phy­sique, de chi­mie, de zoo­lo­gie, de méde­cine, de paléon­to­lo­gie, etc., etc., et pour suf­fire à tout ce que l’on exige de lui, tous les dic­tion­naires pos­sibles lui seraient néces­saires ; pour­tant c’est tout au plus si on lui accorde le Dic­tion­naire de l’Académie, et nous affir­me­rions volon­tiers que dans la moi­tié des impri­me­ries de Paris on ne sau­rait l’y trou­ver.
Un cor­rec­teur nou­vel­le­ment entré dans une mai­son où les dic­tion­naires brillaient par leur absence, s’a­vi­sa d’en deman­der un.
« Com­ment ! lui répon­dit le patron, votre métier est de connaître le fran­çais et vous deman­dez un dic­tion­naire ?
— Par­don, mon­sieur, répon­dit l’homme clas­sique sans se décon­cer­ter, ce sont jus­te­ment ceux qui ne connaissent pas leur langue qui s’en passent parfaitement. »

L’Académie taquinée

Dans toutes les ins­ti­tu­tions il y a des dis­sen­sions, dans toutes les reli­gions il y a des schismes, dans la cor­rec­tion il en est de même. Les uns, ce sont les jeunes, empor­tés par la fougue de l’âge et séduits par les théo­ries des nova­teurs, — il y en a en toutes choses, — méprisent les tra­di­tions et cor­rigent d’a­près Napo­léon Lan­dais4 ou d’a­près Bes­che­relle5.
Mais les autres, les vieux, reve­nus des choses d’i­ci-bas, mûris par l’ex­pé­rience et com­pre­nant qu’en gram­maire comme en poli­tique l’u­ni­té de convic­tion et de foi est néces­saire, cor­rigent d’a­près l’A­ca­dé­mie, sup­po­sant sans doute, sans faire tort à l’es­prit des réfor­ma­teurs, que la docte assem­blée, com­po­sée de qua­rante immor­tels, sans comp­ter ceux qui jouissent de leur pri­vi­lège aux Champs-Ély­sées, doit avoir de l’es­prit au moins comme qua­rante.
Il gémit bien des incon­sé­quences qui éclatent à chaque page du Pan­théon de la langue fran­çaise ; mais, sol­dat dis­ci­pli­né, il sait obéir sans mur­mu­rer et, héros de la ser­vi­tude pas­sive, il défend le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie contre les attaques indis­crètes des pro­fanes, et même, au besoin, contre celles des académiciens. 

Correcteur-académicien : 1-0

Un ministre du der­nier règne, dont l’im­po­pu­la­ri­té n’eut d’égale que son extrême inté­gri­té, avait remar­qué que diverses cor­rec­tions qu’il avait indi­quées sur ses épreuves n’étaient point exé­cu­tées au tirage. Sur­pris d’une négli­gence sem­blable, il s’in­for­ma de la cause et apprit que c’était le cor­rec­teur qui les avait bif­fées. Son éton­ne­ment aug­men­ta, et il deman­da à par­ler au cor­rec­teur.
On le condui­sit au bureau de la cor­rec­tion.
« Par­don, mon­sieur, dit l’au­teur de l’His­toire de mon Temps, je m’a­per­çois que nous fai­sons  à nous deux le tra­vail de Péné­lope ; plus je marque de cor­rec­tions, plus vous sem­blez vous obs­ti­ner à les sup­pri­mer ou à les chan­ger : vous m’o­bli­ge­riez en m’en fai­sant connaître la rai­son.
— Mon Dieu, mon­sieur, répon­dit le cor­rec­teur sans s’émouvoir, la rai­son est fort simple, elle est vôtre.
— Je ne com­prends pas. 
— Vous êtes aca­dé­mi­cien et vous cor­ri­gez d’a­près une ortho­graphe que vous avez adop­tée ; mais moi, qui ne suis qu’un simple mor­tel, je prends pour guide le Dic­tion­naire de l’Académie, voi­là pour­quoi nous ne nous ren­con­trons jamais. »
L’a­ca­dé­mi­cien ne dit rien ; mais, pre­nant le Dic­tion­naire, il cher­cha les mots en litige, et vit qu’il s’était trom­pé. 
Alors, sou­riant d’une façon toute cour­toise, il s’in­cli­na en disant :
« Je recon­nais que vous, mes­sieurs les cor­rec­teurs, vous êtes les seuls véri­tables conser­va­teurs de la langue. »
Et il se retira.

L’affaire du shako

Mais tous les auteurs ne se rendent pas aus­si faci­le­ment, et il en est qui se cabrent sous les obser­va­tions, comme le che­val de manége6 sous le fouet du dres­seur.
Dans un ouvrage mili­taire, l’au­teur s’obs­ti­nait à mettre un c à sha­ko, qui n’en prend pas. Le cor­rec­teur, avec autant de patience, le fait enle­ver ; ce manége se répète plu­sieurs fois, et il se décide à écrire en marge sur une seconde que l’on envoyait à l’au­teur :
« Sha­ko ne prend pas le c, voyez le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie. »
Voi­ci la réponse que reçut cette digne anno­ta­tion :
« Je me f… de l’A­ca­dé­mie et du cor­rec­teur ; je mets un c à sha­ko, parce que cela me convient d’a­bord, et ensuite parce qu’en ma qua­li­té de mili­taire je connais mieux l’or­tho­graphe de cette coif­fure que qui que ce soit. » 

Premier (et dernier ?) lecteur

De même que les petits esprits s’at­tachent aux petites choses, de même ce sont les écri­vains les plus médiocres qui adressent le plus de récri­mi­na­tions au cor­rec­teur ; ce sont eux qui font reten­tir de leurs plaintes les échos d’a­len­tour et qui disent fort sérieu­se­ment : « Mon livre ne s’est pas ven­du, parce qu’il y avait une faute à la page 39. » Mais ils oublient de par­ler des fautes de bon sens dont le livre four­mille.
C’est pour ces auteurs qu’il sem­ble­rait qu’on a créé le cor­rec­teur, exprès pour leur don­ner la cer­ti­tude d’a­voir au moins un lec­teur assu­ré, condam­né à ce labeur comme le galé­rien aux tra­vaux for­cés. Com­bien, sans cela, ver­raient pas­ser leurs œuvres de l’im­pri­me­rie à la frui­tière7, après une courte sta­tion chez le libraire, sans que nul être humain les ait lues !

Devenir correcteur, « une odyssée »

On com­prend, par ce qui pré­cède, que pour qu’un homme d’es­prit se décide à faire ce métier il faut qu’il ait pas­sé par de cruelles épreuves, et qu’il ait acquis au rude contact de la vie cette phi­lo­so­phie qui fait tout accep­ter avec rési­gna­tion.
L’his­toire d’un cor­rec­teur est toute une odys­sée.
Quel­que­fois ce sont des mal­heurs de famille qui sont venus bri­ser une car­rière qui s’ou­vrait brillante, en le for­çant à inter­rompre ses études ; ou bien, esprit avide de liber­té et d’in­dé­pen­dance, il n’a pu se plier à la dis­ci­pline ; ou, encore, refu­sé à quelque exa­men, il s’est trou­vé aux prises avec la néces­si­té, il a sen­ti qu’il lui fal­lait tra­vailler pour vivre, et il est entré dans l’im­pri­me­rie8.
On lui a don­né une casse comme à un appren­ti, afin qu’il pût s’i­ni­tier aux pre­miers prin­cipes de l’im­pri­me­rie, et, au bout d’un mois, on lui a confié des épreuves à corriger.

La fougue du débutant

Le cor­rec­teur qui débute a tou­jours la manie de vou­loir refaire le manus­crit des auteurs, c’est-à-dire de les faire écrire cor­rec­te­ment, et cela au grand déplai­sir des com­po­si­teurs ; il bou­le­verse toute la ponc­tua­tion ; les paque­tiers9, pour se ven­ger de ces petites misères invo­lon­taires et indi­rectes, lui décernent le sobri­quet de la Vir­gule, et font mali­cieu­se­ment remar­quer les coquilles et les lettres retour­nées qu’il a lais­sées pas­ser sur l’épreuve ; car il est aus­si impos­sible en impri­me­rie de rendre une épreuve cor­recte que de trou­ver la qua­dra­ture du cercle ; et cela est tel­le­ment vrai que tout cor­rec­teur qui n’a pas trou­vé une faute à mar­quer sur une épreuve la relit vive­ment, crai­gnant de l’a­voir mal lue la pre­mière fois
Lorsque le cor­rec­teur est obli­gé d’al­ler dans l’a­te­lier, il est sûr d’être accueilli par une foule de ques­tions dans le genre de celles-ci :
« Met­tez-vous l’u flexe à dévoue­ment ou l’e ?
— À tout à l’heure faut-il des divi­sions ?
Usus­fruc­tus, est-ce un seul mot ?
— Met-on les deux capi­tales à conseil d’État ?
Voyez est sou­li­gné sur la copie, et vous me le mar­quez en romain. » 
Toutes ces ques­tions qui se croisent d’un bout à l’autre de l’a­te­lier n’émeuvent nul­le­ment le cor­rec­teur, qui se contente de répondre, impas­sible comme un Terme10 :
« Sui­vez vos copies, nous ver­rons à l’épreuve. » 

« Supplice » de la lecture

Le cor­rec­teur a géné­ra­le­ment hor­reur de toute espèce d’étude ; sa jour­née finie, il n’as­pire qu’au repos ; lire pour lui est un hor­rible sup­plice ; n’a-t-il pas lieu d’en être plus que dégoû­té lors­qu’il use dix heures sur vingt-quatre de sa vie à lire toutes sortes de choses qui lui sont indif­fé­rentes, et qu’il a consa­cré ce temps à déchif­frer des manus­crits hié­ro­gly­phiques dans le goût de ceux de MM. Jules Janin et Gus­tave Planche ?
Le cor­rec­teur pro­fesse le plus pro­fond mépris pour tout le clin­quant de la lit­té­ra­ture, et n’a de consi­dé­ra­tion que pour le vrai talent.
Par­fois il arrive, par un coup du sort, qu’il par­vienne à une posi­tion brillante : il ne rou­gi­ra jamais de ses anciens cama­rades. C’est, croyons-nous, le plus bel éloge que l’on puisse faire de la corporation.

Décembre-Alon­nier, Typo­graphes et gens de lettres [lien vers Gal­li­ca], Michel Lévy frères, 1864, p. 31-34 et 37-43.

☞ Voir aus­si Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’é­preuves d’im­pri­me­rie, 1861, qui confirme nombre de ces observations.


Romans récents avec un personnage de correcteur

Dans ma Biblio­thèque du cor­rec­teur, j’a­vais déjà réfé­ren­cé une dizaine de romans dont le pro­ta­go­niste est cor­rec­teur. Je viens de relan­cer la recherche dans les cata­logues des biblio­thèques natio­nales : il semble que notre métier ait encore ins­pi­ré les écri­vains ces der­nières années. Peut-être trou­ve­rez-vous dans cette liste des idées de lec­ture pour l’été.

Michel Beu­vens, La Cage, Plom­bières-les-Bains : éd. Ex aequo, 2018.

La ven­geance est un plat qui épais­sit en refroi­dis­sant… Arri­vé à la fin de sa vie, un père tente de mettre par écrit l’his­toire d’une ven­geance. Ven­geance qui a bien tour­né, ou qui a mal tour­né ? Il ne sait plus… Par manus­crit inter­po­sé, une cor­rec­trice devient sa confi­dente. Mais elle se rend compte qu’il n’a pas tout dit : est-ce vrai­ment un meur­trier qui a écrit ça ? Ne serait-ce pas quel­qu’un de sen­sible ? Intri­guée, elle décide de mener son enquête et de com­bler les blancs qu’elle a déce­lés dans le récit. 

Claude Denu­zière, La Cor­rec­trice, éd. de Fal­lois, 2017.

À dix-neuf ans Ernes­to Mes­si­na choi­sit de fuir la dic­ta­ture de Cas­tro. Son père lui a don­né ce pré­nom, en hom­mage à Che Gue­va­ra, mais sa pas­sion va plu­tôt à celui qu’il appelle « le Grand Ernest », l’écrivain amé­ri­cain Ernest Heming­way. Par­ti de Cuba pour Key West, il ren­contre sur son che­min la belle Ange­la qui donne des cours d’anglais, et la redou­table édi­trice Julia Martí­nez. Celle-ci va l’aider à se lan­cer, sous le pseu­do­nyme de Vic­tor Hemings, dans l’écriture d’une saga poli­cière que le monde entier va bien­tôt s’arracher. Mais le soir du der­nier jour d’octobre 1985, au som­met de sa gloire, Ernes­to Mes­si­na dis­pa­raît sans lais­ser de traces. C’est sa femme qui va devoir assu­rer la pro­mo­tion de son der­nier roman, Unis par la mort. D’Halloween à Thanks­gi­ving, de New York à La Nou­velle-Orléans, qu’est-il arri­vé à Ernes­to Mes­si­na ? A-t-il vrai­ment disparu ?

Fran­çois Hoff, Le Cadavre dans le canal (Les Mys­tères de Stras­bourg ; 2), Barr : Le Ver­ger Édi­teur, 2017.

« Made­moi­selle Wil­hel­mi­na Pier­ron, ins­ti­tu­trice, se ren­dait à l’é­cole Saint-Tho­mas, rue des Cor­don­niers, au petit matin, en lon­geant le bras de l’Ill sur le che­min de halage. En pas­sant sous le pont Saint-Mar­tin, il lui sem­bla aper­ce­voir, dans l’eau, sor­tant d’un bou­quet d’algues, “à un pied de la berge, quelque chose comme une main”. Elle pous­sa un cri, mais nul ne l’en­ten­dit, car elle était seule. En arri­vant à son école, elle infor­ma sa direc­trice, qui haus­sa les épaules. »
En cet hiver 1846, Flo­réal Krattz, le héros (mal­gré lui) des Mys­tères de Stras­bourg, va devoir reprendre du ser­vice. Pris en étau entre Mina l’ins­ti­tu­trice et le com­mis­saire Engel­ber­ger, le jeune pion du Col­lège royal va se faire cor­rec­teur d’im­pri­me­rie pour enquê­ter sur l’as­sas­si­nat d’Al­phonse Decker, impri­meur d’al­ma­nachs. Est-ce un vol com­mis par des tor­tion­naires sans ver­gogne ? Un règle­ment de compte lié à ce tra­fic de lit­té­ra­ture inter­dite ? Ou, pire encore, cette affaire annonce-t-elle le retour du “Cogneur”, ce mal­frat de l’ombre qui avait mis sous sa coupe toute la pègre de Strasbourg ?

Mie­ko Kawa­ka­mi, De toutes les nuits, les amants, tra­duit du japo­nais par Patrick Hon­no­ré, Actes Sud, 2020.

Fuyu­ko a trente-quatre ans, cor­rec­trice elle tra­vaille en free-lance pour l’édition, vit seule et ne s’imagine aucune rela­tion affec­tive. Elle ne se nour­rit pas de ses lec­tures : elle décor­tique les mots, cherche la faute cachée, l’erreur embus­quée. Elle n’écrit pas, ne connaît pas la musique, s’habille sans la moindre recherche.
Mais Fuyu­ko aime la lumière. Elle ne sort la nuit qu’au soir de ses anni­ver­saires en hiver, seule, pour voir et pour comp­ter les lumières dans ce froid qu’on peut presque entendre si l’on tend l’oreille, dans cet air sec et aride mais quelque part fer­tile.
Timide, intro­ver­tie, Fuyu­ko va néan­moins lais­ser entrer deux per­sonnes aux abords de sa vie : Hiji­ri, son inter­lo­cu­trice pro­fes­sion­nelle, et M. Mit­sut­su­ka, un pro­fes­seur de phy­sique qui lui offre un accès d’une autre dimen­sion vers la lumière : le bleu a une lon­gueur d’onde très courte, elle se dif­fuse faci­le­ment, c’est pour­quoi le ciel appa­raît si vaste.

Math Lopez, Dites-moi que je suis fou, Plom­bières-les-Bains : éd. Ex aequo, 2017.

Février 2001. Ser­gio Caliz quitte sa Lor­raine natale et s’ins­talle au Luxem­bourg. Il vient d’être employé comme rédac­teur-cor­rec­teur au ser­vice com­mu­ni­ca­tion interne des Che­mins de fer luxem­bour­geois (CFL). Léa, sa com­pagne, est par­tie de son coté pour­suivre ses études d’his­toire à Stras­bourg et ne donne plus de nou­velles du jour au len­de­main. Quelques semaines plus tard, Ser­gio reçoit de sa part une lettre de quelques lignes qui signe­ra leur rup­ture au cœur de l’au­tomne. Dans le but de sur­vivre à cette sépa­ra­tion, Ser­gio mul­ti­plie les ren­contres, mais la haine qu’il porte en lui est plus forte que le par­don. Beau­coup de jeunes femmes croisent alors son che­min et le paient de leur vie. Chaque meurtre violent appelle à un nou­veau meurtre encore plus bar­bare, révé­lant le symp­tôme d’un mal-être socié­tal, au gré des nébu­leux sou­ve­nirs de Léa mal­gré le besoin d’ab­so­lu et les désillusions. 

Haru­ki Mura­ka­mi, Au sud de la fron­tière, à l’ouest du soleil, trad. du japo­nais par Corinne Atlan, Bel­fond, 2002 ; 10/18, 2011.

Hajime, après avoir été cor­rec­teur chez un édi­teur, a épou­sé Yuki­ko, dont le père, homme d’af­faires véreux, lui offre d’ou­vrir un club de jazz. Tout dans sa vie lui réus­sit. Un soir il retrouve Shi­ma­mo­to-san, une femme qui a été sa voi­sine et son amie dans son enfance. Ils deviennent amants, mais elle dis­pa­raît. Yuki­ko donne à son mari le temps de réflé­chir. Hajime décide de res­ter avec sa famille.

Phi­lippe Muray, On ferme, Les Belles Lettres, 2011.

Jean-Sébas­tien, cor­rec­teur dans l’é­di­tion, s’est reti­ré avec sa famille dans le Midi pour finir de cor­ri­ger son roman qu’il s’ap­prête à publier. Ce roman raconte l’exis­tence paral­lèle de deux per­son­nages prin­ci­paux : Michel, un intel­lec­tuel qui tra­vaille comme nègre pro­fes­sion­nel dans l’é­di­tion, et Béré­nice, qui tra­vaille dans un cabi­net pri­vé char­gé d’é­la­bo­rer le look des businessmen.

Goran Petro­vic, Soixante-neuf tiroirs, trad. du serbe par Goj­ko Lukic, éd. du Rocher, 2003 ; Le Ser­pent à plumes, 2006 ; Zul­ma, 2021.

Adam, étu­diant en lettres et cor­rec­teur inté­ri­maire, doit rema­nier un vieux livre mys­té­rieux pour le compte d’obs­curs clients. Se plon­geant dans le texte, il s’a­per­çoit vite qu’il n’est pas seul : d’autres lec­teurs le hantent, par­mi les­quels une vieille dame excen­trique, un agent des ser­vices secrets et une jeune fille au doux parfum. 

« C’est étour­dis­sant comme La biblio­thèque de Babel, de Jorge Luis Borges, poé­tique et aérien comme Le Cime­tière des livres oubliés de Car­los Ruiz Zafón. Et c’est serbe. » — Alain Lal­le­mand, Le Soir

Méri­da Rein­hart, Un Noël qui a du chien, Saint-Mar­tin-d’Hères : éd. Lega­cy, 2020.

Cor­rec­trice dans une petite mai­son d’é­di­tion d’An­gou­lême, Lou Dulac tente de noyer son cha­grin dans un pot de glace suite à sa rup­ture, mou­ve­men­tée, avec le sup­po­sé homme de sa vie. Fort heu­reu­se­ment, elle peut comp­ter sur sa meilleure amie, Lucille Wal­lace, et un mil­lio­nième vision­nage des adap­ta­tions de Jane Aus­ten, pour se remettre en selle. C’est d’ailleurs une idée souf­flée par Lucille qui va retour­ner son exis­tence de fond en comble : avoir un ange gar­dien. Mais, Lou ne fait rien comme tout le monde : lors­qu’elle croise la pet-sit­ter de son immeuble et son shi­ba-inu, elle décide que son ange gar­dien sera poi­lu et à quatre pattes. Une aven­ture qui ne sera pas de tout repos, d’au­tant qu’elle coïn­cide avec l’ar­ri­vée de son nou­veau patron, cha­ris­ma­tique et hau­tain, Natha­niel Hame­lin – qu’elle manque d’as­som­mer dès le pre­mier jour. Celui-ci lui confie la lourde res­pon­sa­bi­li­té de s’oc­cu­per du der­nier manus­crit de Hugo Craw­ford – auteur vedette qui sou­haite publier un roman très cher à son cœur. Lorsque son pas­sé menace de refaire sur­face, rien ne va plus à l’ap­proche de Noël ! 

Bern­hard Schlink, Le Retour, trad. de l’al­le­mand par Ber­nard Lor­tho­la­ry, Gal­li­mard, « Du monde entier », 2007 ; Folio, 2008.

Les grands-parents du jeune Peter Debauer tra­vaillent comme relec­teurs pour une col­lec­tion de lit­té­ra­ture popu­laire. Sou­vent, Peter des­sine ou fait ses devoirs au dos de jeux d’é­preuves cor­ri­gées. Un jour, il se met à lire un de ces feuille­tons mal­gré l’in­ter­dic­tion grand-paren­tale. Intri­gué, il découvre dans le récit pour­tant incom­plet d’un pri­son­nier de guerre déte­nu en Sibé­rie des détails qui se rat­tachent étran­ge­ment à sa propre vie… Une longue quête com­mence alors pour lui, et sa volon­té de décou­vrir la fin de l’his­toire l’en­traî­ne­ra dans une odys­sée à tra­vers l’his­toire alle­mande et le pas­sé de sa propre famille.

Anne Schmauch, Aurore Damant, Un trou­pal de che­vals, Rageot, 2018.

Méli­sande a un père cor­rec­teur qui relit la der­nière édi­tion du célèbre dic­tion­naire Labrousse. Un soir, quatre che­vals en colère sonnent à sa porte. Criant à l’injustice, ils exigent son aide pour faire leur entrée dans l’ouvrage avant « che­vaux ». Face à ces créa­tures fan­tas­tiques, Méli­sande sait que sa tâche ne sera pas facile…

Phi­lippe Sol­lers, Pas­sion fixe, Gal­li­mard, Blanche, 2000 ; Folio, 2001.

Ici le nar­ra­teur, cor­rec­teur chez un édi­teur scien­ti­fique, affiche deux pas­sions : celle qui le lie à Dora Weiss, avo­cate, avec laquelle il forme un couple d’in­sé­pa­rables, et celle qu’il voue à la phi­lo­so­phie chi­noise, où il puise l’art de l’har­mo­nie inté­rieure. Un roman d’a­mour et du culte de la mue en soi. 

Fer­nan­do Trías de Bes, Encre, trad. de l’es­pa­gnol par Del­phine Valen­tin, Actes Sud, 2012

Dans la Mayence de Guten­berg, un libraire et un mathé­ma­ti­cien cherchent vai­ne­ment dans les livres la rai­son de leur mal­heur. Avec les ser­vices d’un cor­rec­teur et d’un impri­meur, ils créent un ouvrage à l’encre inso­lite qui ne se laisse lire qu’a­vec le coeur.

☞ Voir aus­si La Cor­rec­trice, de David Nah­mias.