Quelques signes de correction allemands du XVIIIe siècle

Page de titre du manuel typographique "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
Page de titre du manuel typo­gra­phique Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, de Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti (Nurem­berg, End­ter, 1721).

Il n’existe pas de norme inter­na­tio­nale en matière de signes de cor­rec­tion sur épreuves1, et je me dou­tais bien qu’il devait y avoir des dif­fé­rences d’un pays à l’autre, voire dans un même pays au fil de l’his­toire. Je viens d’en avoir confirmation.

J’ai trou­vé des signes de cor­rec­tion dans un manuel typo­gra­phique alle­mand de 1721 : Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (« l’im­pri­me­rie bien ordon­née »), de Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti (1664-1723), impri­mé par End­ter à Nurem­berg. Cela me per­met quelques observations.

"Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen" (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves.) "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
 « Cha­rac­teres wel­cher ſich die Cor­rec­tores und andere, bey Dur­chſe­hung der Cor­rec­tu­ren, bedie­nen » (Carac­tères dont se servent les cor­rec­teurs et autres, lors de la révi­sion des épreuves). Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (1721).

Pre­mière page, de haut en bas, signes pour :
– chan­ger un mot ;
– chan­ger une lettre ;
– ali­gner une lettre (deux erreurs mar­quées) ;
– com­po­ser une lettre dans la fonte du texte (capi­tale et bas-de-casse) ;
– retour­ner une lettre (deux erreurs mar­quées) ;
– créer un para­graphe ;
– sup­pri­mer une espace.

"Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen" (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves.), suite. "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
« Carac­tères dont se servent les cor­rec­teurs et autres, lors de la révi­sion des épreuves », suite. Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (1721).

Seconde page, de haut en bas, signes pour :
– créer une espace (deux signes au choix — oder, « ou ») ;
– sup­pri­mer un ali­néa ;
– bais­ser une espace2 (au choix, croix en X simple ou double) ;
– sup­pri­mer une lettre ;
– ajou­ter une lettre ;
– sup­pri­mer un mot ;
– ajou­ter un mot ;
– inter­ver­tir deux mots (en les numé­ro­tant) ;
– inter­ver­tir deux lettres (croi­sillon droit) ;
– annu­ler une correction.

Les cor­rec­teurs fran­çais habi­tués aux signes de cor­rec­tion auront noté que le croi­sillon (#) droit, qui nous sert aujourd’­hui à mar­quer une espace à insé­rer, sert ici à inter­ver­tir deux lettres, ce qui est assez surprenant.

Dans Ortho­ty­po­gra­phia (pre­mier manuel du cor­rec­teur, écrit en latin et publié à Leip­zig en 1608 — voir mon article), cette croix à doubles traits mar­quait une espace à bais­ser : « Spa­cium depri­men­dum ſigni­fi­cat3. »

Signes de correction dans "Orthotypographia", 1608
Signes de cor­rec­tion dans Ortho­ty­po­gra­phia, de Hie­ro­ny­mus Horn­schuch (Leip­zig, 1608).

Dans une tra­duc­tion alle­mande de 1740, cela est deve­nu : « Läßt ſich ein Spa­tium ſehen, weil es zu hoch ſte­het ; So muß es ange­merckt wer­den. » (Si une espace est visible parce qu’elle dépasse [est trop haute], alors cela doit être signalé.)

Cette édi­tion semble avoir été adap­tée aux usages de son temps, puisque pour insé­rer une lettre, on emploie une barre ver­ti­cale (|), pour insé­rer un mot, un signe en forme de F, alors que chez Horn­schuch, il s’a­gis­sait d’une encoche (^) dans les deux cas.

Cepen­dant, dans une pré­cé­dente tra­duc­tion alle­mande, de 1634, c’é­tait une croix en X qui mar­quait l’es­pace à bais­ser : « Diß Zei­chen bedeutet/ wenn ein ſpa­cium hochſtehet/ daß es ſol nie­der­ge­macht wer­den » (ce signe signi­fie, lorsqu’une espace dépasse [est trop haute], qu’elle doit être abaissée).

Il serait inté­res­sant d’é­tu­dier dans quelle mesure les anciennes tra­duc­tions alle­mandes d’Ortho­ty­po­gra­phia se sont éloi­gnées de l’o­ri­gi­nal. Mon niveau d’al­le­mand est, hélas, trop rudi­men­taire pour cela.

En France, le plus ancien pro­to­cole de cor­rec­tion connu a été impri­mé en 1773 par Pierre-Fran­çois Didot (on peut le voir dans un de mes articles). L’es­pace à bais­ser y est mar­quée d’une croix en X, comme dans Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, et l’es­pace à insé­rer d’un croisillon (#).

C’est encore le cas dans le Lexique des règles en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale (2002, p. 58) ou dans le Code typo­gra­phique (1986, ch. pre­mier, n.p.)

"Lexique des règles en usage à l'Imprimerie nationale" (2022), p. 58. Baisser une interligne ou une espace visibles (traces noires sur l'épreuve) est demandé par une croix dans la marge.
Lexique des règles en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale (2002), p. 58. Bais­ser une inter­ligne ou une espace visibles (traces noires sur l’é­preuve) est deman­dé par une ou plu­sieurs croix en X dans la marge.

Dans le Nou­veau Code typo­gra­phique (1997, der­nière édi­tion parue), la croix en X sert à « net­toyer les pétouilles et les défauts ». On ne ren­contre, en effet, plus d’es­pace noire (ni d’in­ter­ligne visible) depuis la PAO.

L’es­sen­tiel reste que cor­rec­teurs et com­po­si­teurs (aujourd’­hui, toute per­sonne char­gée de la sai­sie des cor­rec­tions) par­tagent le même protocole.


Sources :

  • Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, Nurem­berg, End­ter, 1721. Dif­fu­sion numé­rique : Baye­rische Staats­bi­blio­thek, Digi­tale Biblio­thek / Mün­che­ner Digi­ta­li­sie­rung­szen­trum, Mün­chen. Per­ma­lien : https://www.digitale-sammlungen.de/en/details/bsb11710475
  • D. Hie­ro­ny­mi Horn­schuchs Wohl unter­wie­se­ner Cor­rec­tor, Oder : Kurt­zer Unter­richt Vor die­je­ni­gen, welche Wercke, so gedruckt wer­den, cor­ri­gi­ren wol­len (Le Cor­rec­teur bien ins­truit du Dr Hie­ro­ny­mus Horn­schuch, ou : Brève ins­truc­tion pour ceux qui veulent cor­ri­ger des ouvrages des­ti­nés à l’im­pres­sion), Leip­zig, Geß­ner, v. 1740. Dif­fu­sion numé­rique : Staats­bi­blio­thek zu Ber­lin, Preußi­scher Kul­tur­be­sitz, Sta­bi Digi­ta­li­sierte Samm­lun­gen, 2024. Per­ma­lien : https://digital.staatsbibliothek-berlin.de/werkansicht/?PPN=PPN721128572
  • Hie­ro­ny­mus Horn­schuch, Ortho­ty­po­gra­phia, Das ist : Ein kurt­zer Vnter­richt, für die­je­ni­gen, die gedruckte Werck cor­ri­gi­ren wol­len, Leip­zig, Ritzsch, 1634. Dif­fu­sion numé­rique : Dres­den : SLUB, 2007. Per­ma­lien : https://digital.slub-dresden.de/werkansicht/dlf/12656/1
  1. Les signes de pré­pa­ra­tion sont moins nom­breux et dif­fèrent quelque peu. ↩︎
  2. Une espace est une lamelle de plomb, moins haute que les autres signes. Si elle est insuf­fi­sam­ment enfon­cée, elle peut mar­quer le papier. ↩︎
  3. Je note, d’ailleurs, une erreur dans la tra­duc­tion fran­çaise publiée par les Édi­tions des Cendres en 1997, p. 72 : « Ce signe indique qu’il faut insé­rer une espace. » ↩︎

Prosper Marchand (1678-1756), ancien libraire devenu correcteur

Portrait présumé de Prosper Marchand. Détail du frontispice des "Lettres juives" du marquis d'Argens, La Haye, Paupie, 1738.
Por­trait pré­su­mé de Pros­per Mar­chand1. Détail du fron­tis­pice des Lettres juives du mar­quis d’Ar­gens, La Haye, Pau­pie, 1738.

J’avais déjà ins­crit le libraire-biblio­graphe Pros­per Mar­chand (1678-1756) dans mon Petit dico des cor­rec­teurs et cor­rec­trices, sur la foi d’un article de Wiki­pé­dia. Quand j’ai appris l’existence des tra­vaux de Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, j’ai pen­sé me les pro­cu­rer. Bien m’en a pris : j’y ai trou­vé une foule d’in­for­ma­tions sup­plé­men­taires, dont je résume ici l’essentiel. 

Né à Saint-Ger­main-en-Laye, Pros­per Mar­chand étu­die les langues anciennes et, à l’âge de 15 ans, opte pour la librai­rie2. Mais il se conver­tit peu à peu à la reli­gion réfor­mée et, en 1709, est contraint de fuir aux Pays-Bas, où il s’installe comme libraire, d’a­bord à La Haye, puis à Amster­dam, enfin à Rotterdam. 

Selon toute vrai­sem­blance, Mar­chand fut atti­ré dans cette ville [Rot­ter­dam] par les libraires Fritsch et [Michel] Böhm. Gas­pard Fritsch […] connais­sait Mar­chand depuis son arri­vée dans les Pro­vinces-Unies et avait ample­ment eu le loi­sir d’apprécier ses qua­li­tés. Fritsch et Böhm prennent Mar­chand à leur ser­vice et lui confient, entre autres, l’édition des Œuvres de Pierre Bayle3.

Les divers tra­vaux pour Fritsch et Böhm, puis pour Böhm et Charles Levier,  l’occupent jusqu’en 17204. Après un séjour en Angle­terre, il s’ins­talle à La Haye. « Il s’y livre à des tra­vaux per­son­nels mais loue éga­le­ment ses ser­vices aux libraires qui lui en font la demande5. »

La plu­part des grands édi­teurs hol­lan­dais publiant en fran­çais n’a­vaient de cette langue qu’une tein­ture plus ou moins pro­non­cée. Il leur fal­lait donc s’en­tou­rer de let­trés fran­çais capables de les secon­der à la fois dans le choix des manus­crits et dans le contrôle de la pure­té de la langue6.

Pour cer­tains auteurs, il se charge aus­si de choi­sir un édi­teur et de négo­cier la ces­sion du manus­crit. Ses com­man­di­taires lui laissent une « entière liber­té7 », y com­pris celle « d’ap­por­ter des modi­fi­ca­tions de forme ou même de fond au texte ini­tial8 ». Son nom « n’ap­pa­raît pour­tant nulle part dans les ouvrages pla­cés par lui et dont il sur­veilla l’é­di­tion9 ». « Mar­chand demande quel­que­fois la per­mis­sion expresse de l’au­teur avant de se déci­der à une cer­taine modi­fi­ca­tion mais il se voit sou­vent for­cé d’in­ter­ve­nir sur le champ [sic] et de son propre chef10. »

[Il] effec­tue les modi­fi­ca­tions qui lui paraissent néces­saires en s’ap­puyant sur le ‘pou­voir abso­lu’ que lui ont lit­té­ra­le­ment confé­ré ses cor­res­pon­dants. Après avoir approu­vé une cer­taine cor­rec­tion, [Mathu­rin Veys­sière de] La Croze pour­suit : ‘Si vous en trou­vez d’autres à faire, je les approuve d’a­vance, et j’a­ban­donne le tout à vôtre pru­dence et vôtre dis­cré­tion11’. […]

« Si la plu­part des auteurs approuvent hau­te­ment les ‘angé­liques cor­rec­tions’ de Mar­chand, il en est cepen­dant qui ne le ménagent pas. […] L’ac­cu­sa­tion de retran­cher à sa fan­tai­sie ou au contraire d’a­jou­ter trop du sien dans les édi­tions dont il s’oc­cupe pour­sui­vra Mar­chand toute sa vie et n’est pas sans revê­tir une cer­taine gra­vi­té12. »

Épreuve corrigée par Prosper Marchand.
Épreuve cor­ri­gée par Pros­per Mar­chand13. Le fonds Mar­chand « en contient plu­sieurs dizaines, dis­sé­mi­nées dans les liasses14 ».

Pour la cor­rec­tion des épreuves, tâche qu’il accom­pli­ra pen­dant « plus de qua­rante ans15 », Mar­chand « applique une méthode de tra­vail soi­gneu­se­ment mise au point et méti­cu­leu­se­ment sui­vie16 ». Méthode sur­pre­nante sur un point pour le cor­rec­teur d’au­jourd’­hui, puis­qu’il ajoute des majus­cules à la plu­part des sub­stan­tifs (à la manière alle­mande), qu’il appelle « les Mots essen­tiels de chaque Phrase17 ». Il s’en explique « dans un brouillon de lettre en date du 23 mars 1724, adres­sée […] à un des­ti­na­taire incon­nu18 » :

Lorsque j’eus réso­lu de me mettre à la Cor­rec­tion, je vou­lus étu­dier les Regles selon les­quelles on doit se conduire dans cette Occu­pa­tion agréable et penible, tant pour la Ponc­tua­tion, que pour la Posi­tion des Accens, et la Dis­tri­bu­tion des Capi­tales. Pour cet effet, j’examinai les Ouvrages de nos Plus habiles Ecri­vains, et les Edi­tions qu’on en regarde commes les meilleurs et les plus éxactes. Mais, bien loin d’en tirer le moindre Secours, je n’acquis que des Doutes et de l’Incertitude. Je les trou­vai tous, non seule­ment très dif­fé­rents les uns des autres, mais même presque tou­jours contraires et oppo­sez à eux-mêmes ; je ne dis pas sim­ple­ment au com­men­ce­ment ou à la fin d’un Volume, mais le plus sou­vent dans la même Feuille, dans le même Feuillet, dans la même Page. […] Pour évi­ter cet Incon­vé­nient, je me suis for­mé un Sis­tème, dans lequel j’ai tâché d’être uni­forme quant aux Capi­tales et clair quant à la Ponc­tua­tion. Ce sont là les deux prin­ci­paux Points, que je me suis pro­po­sé d’y obser­ver ; me gar­dant bien d’y être scru­pu­leux jusqu’à l’Observation de quan­ti­té de Minu­ties fort indif­fé­rentes d’elles-mêmes19.

Liste de corrections à apporter à un ouvrage non identifié.
Liste de cor­rec­tions à appor­ter à un ouvrage non iden­ti­fié20. (Le fichier insé­ré dans l’ar­ticle n’est, hélas, pas lisible.)

Le tra­vail de cor­rec­teur lui paraît « fas­ti­dieux et décou­ra­geant21 », comme il l’é­crit à La Barre de Beau­mar­chais : « Mais en ren­trant chez vous, il y a des épreuves qui vous attendent, épreuves bien nom­mées puisque sou­vent elles servent à éprou­ver notre patience22. »

Il lui est aus­si dif­fi­cile d’en tirer des reve­nus corrects : 

En 1734, Rous­set de Mis­sy demande à Mar­chand d’assurer la cor­rec­tion d’un pério­dique : le libraire [Hen­ri] Scheur­leer le paie­ra tous les trois mois. L’année sui­vante, Rous­set recon­nait que ce tra­vail de cor­rec­tion exige sen­si­ble­ment plus de ‘peine’ qu’il ne rap­porte et pro­met d’améliorer la qua­li­té des épreuves à cor­ri­ger. Le libraire [Pierre] Pau­pie, qui imprime les Amu­se­ments du beau sexe et fait cor­ri­ger les épreuves par Mar­chand, décide uni­la­té­ra­le­ment de réduire le salaire de son cor­rec­teur. Celui-ci s’en plaint à Gas­pard Fritsch et semble même avoir mena­cé de dépo­ser la plume23.

Des auteurs, on ignore même s’il tou­cha « un quel­conque salaire […] pour la cor­rec­tion des manus­crits pla­cés par ses soins24 », la cor­res­pon­dance n’en por­tant aucune mention.

De plus, « entre le sta­tut social du cor­rec­teur d’imprimerie et l’importance qu’auteurs et libraires déclarent accor­der à son tra­vail, la contra­dic­tion est fla­grante25 ». Quand l’un le méprise, l’autre l’es­time « digne d’un meilleur sort et d’une situa­tion plus hono­rable que celle de cor­rec­teur26 ».

Quoi qu’en en soit, ils « sou­haitent vive­ment que Mar­chand se charge de cor­ri­ger leurs édi­tions, pour se féli­ci­ter ensuite du résul­tat27 ». « […] c’est peut-être [Daniel] [d]e La Roque qui […] résu­me­ra le mieux l’opinion de beau­coup, trois ans à peine avant le décès de Mar­chand28 » (lequel a alors 75 ans) :

Je vois que vostre des­sin est de qui­ter la cor­rec­tion, mais je crain mon cher ami que vous n’en soyez pas le maitre, car on aura tou­jours besoin de vous et jamais on ne fera, pen­dant vostre vie, impri­mer quelque bon livre sans que vous ne l’ayez exa­mi­né en toute manière aupa­ra­vant29.

« La tâche du cor­rec­teur est peu glo­rieuse », conclut Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « [m]ais le but pour­sui­vi, lui, n’a plus besoin de conqué­rir ses titres de noblesse : il s’agit de mettre au jour des livres bien impri­més, avec le moins de fautes et d’inconséquences pos­sibles, en un mot des édi­tions qui ne choquent point la vue30. »


  1. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), Leyde, E. J. Brill, 1987, fig. 1, hors texte. ↩︎
  2. Au sens de l’é­poque, c’est-à-dire l’é­di­tion et le com­merce des livres. ↩︎
  3. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., p. 4-5. ↩︎
  4. Et non 1723, comme le dit l’ar­ticle de Wiki­pé­dia. ↩︎
  5. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., p. 5. ↩︎
  6. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « Pros­per Mar­chand, ‘trait d’u­nion’ entre auteur et édi­teur », De Gul­den Pas­ser, 56, 1978, p. 81. ↩︎
  7. Ibid., p. 76. ↩︎
  8. Loc. cit. ↩︎
  9. Loc. cit. ↩︎
  10. Loc. cit. ↩︎
  11. Ibid., p. 77. ↩︎
  12. Ibid., p. 77-78. ↩︎
  13. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., fig. 8, hors texte. ↩︎
  14. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « Pros­per Mar­chand, ‘trait d’u­nion’ entre auteur et édi­teur », art. cité, note 94. ↩︎
  15. Ibid., note 14. ↩︎
  16. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., p. 155. ↩︎
  17. Ibid., p. 156. ↩︎
  18. Ibid., p. 155. ↩︎
  19. Cité ibid., p. 155-156. ↩︎
  20. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « Pros­per Mar­chand, ‘trait d’u­nion’ entre auteur et édi­teur », art. cité, p. 80. ↩︎
  21. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., p. 156. ↩︎
  22. Cité loc. cit. ↩︎
  23. Loc. cit. ↩︎
  24. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, « Pros­per Mar­chand, ‘trait d’u­nion’ entre auteur et édi­teur », art. cité, p. 82. ↩︎
  25. Chris­tiane Berk­vens-Ste­ve­linck, Pros­per Mar­chand. La vie et l’œuvre (1678-1756), op. cit., p. 156. ↩︎
  26. Ibid., p. 157. ↩︎
  27. Loc. cit. ↩︎
  28. Loc. cit. ↩︎
  29. Cité loc. cit. ↩︎
  30. Loc. cit. ↩︎

À la recherche du code typo perdu 

Un article de la BnF consa­cré à l’his­toire de la typo­gra­phie (signé Danièle Mer­met, non daté) écrit : 

« Un autre fils de Fran­çois [Didot], Pierre Fran­çois [1731-1795, dit le jeune], crée un des pre­miers codes typo­gra­phiques à l’u­sage des cor­rec­teurs. »

Les Didot forment une dynas­tie d’imprimeurs qui, jus­qu’au xixe siècle, appor­te­ront « de nom­breuses inno­va­tions tech­niques à l’in­dus­trie pape­tière, à l’im­pri­me­rie et à la typographie ».

L’Ency­clo­pé­die Larousse reprend cette infor­ma­tion, avec des ita­liques : « Il créa éga­le­ment le pre­mier Code des cor­rec­tions typo­gra­phiques », mais en l’at­tri­buant à l’un des petits-fils de Fran­çois Didot, Pierre (1761-1853).

Un code typo­gra­phique au xviiie siècle ? Voi­là qui bous­cule mes connais­sances, le pre­mier « code typo » pro­pre­ment dit datant, pour moi, de 1928 — après une série de « manuels typo­gra­phiques » au xixe siècle. ☞ Voir Qui crée les codes typographiques ?

Silence des catalogues 

« Sou­cieux d’apporter le plus grand soin aux ouvrages qu’il impri­mait, Pierre Fran­çois Didot com­po­sa et publia un petit ouvrage à l’adresse des cor­rec­teurs d’épreuves : Pro­to­cole des cor­rec­tions typo­gra­phiques », écrit, pour sa part, Jean-Claude Fau­douas, dans son Dic­tion­naire des grands noms de la chose impri­mée (Retz, 1991, p. 45).

Déci­dé­ment ! Je fouille, bien sûr, le cata­logue de la BnF et celui du musée de l’Imprimerie de Lyon, à la recherche de cette pièce his­to­rique. Sans succès. 

Je ne trouve rien non plus sur Pierre-Fran­çois1 Didot dans la vaste Somme typo­gra­phique (1947-1951) de Mau­rice Audin, numé­ri­sée par le musée de l’Imprimerie de Lyon. Pas plus que dans Ortho­ty­po­gra­phie : recherches biblio­gra­phiques (Paris, Conven­tion typo­gra­phique, 2002), le gros tra­vail de Jean Méron (voir son site).

L’objet identifié

Alors je m’adresse au ser­vice d’aide SINDBAD de la BnF, qui m’oriente vers « L’Art de l’im­pri­me­rie (Paris, Dic­tion­naire des arts et métiers, 1773) », cité par Alan Mar­shall dans « Manuels typo­gra­phiques conser­vés au musée de l’Imprimerie de Lyon » (Cahiers GUTen­berg, no 6, juillet 1990, p. 40).

Ce docu­ment existe bien à la BnF, sous forme de réim­pres­sion moderne : « L’art de l’im­pri­me­rie, Tho­ri­gny-sur-Marne : impr. de E. Morin, 1913, 39 p., in-8, coll. Docu­ments typographique[s], I ». 

Il a été « attri­bué à Didot le jeune par E. Morin2 », comme l’écrit encore Alan Mar­shall (art. cit.), car le texte n’est pas signé.

Il s’agit pré­ci­sé­ment de l’ar­ticle « IMPRIMERIE (L’art de l’) » (p. 480-512), extrait du tome 2 du Dic­tion­naire rai­son­né uni­ver­sel des arts et métiers… de Phi­lippe Mac­quer (1720-1770), revu par l’ab­bé Jau­bert, impri­mé en 1773 par Pierre-Fran­çois Didot. 

Je le retrouve alors men­tion­né chez Louis-Emma­nuel Bros­sard (Le Cor­rec­teur Typo­graphe, 1924, p. 287), où il tient sur une page, que voici. 

Le pro­to­cole des signes de cor­rec­tion de Pierre-Fran­çois Didot, repro­duit par Louis-Emma­nuel Bros­sard (1924).

Cette planche, numé­ro­tée II dans l’ar­ticle de Didot le jeune, y est intro­duite par les mots sui­vants : « Lorsque la forme est entié­re­ment fer­rée, il [le com­po­si­teur] […] la porte à la presse aux épreuves pour en tirer une pre­mière épreuve, que le prote lit, & sur la marge de laquelle il marque les mots pas­sés [bour­dons] ou dou­blés, les lettres mises les unes pour les autres que l’on nomme coquilles, &c. Voyez Pl. II » (p. 497-498). 

Le para­graphe qui suit, inti­tu­lé « De la cor­rec­tion », ne traite, en fait, que du cor­ri­geage (la cor­rec­tion sur plomb). Il n’é­voque jamais le cor­rec­teur lui-même, sauf dans les pre­miers mots : « Quand le com­po­si­teur a reçu du Prote, ou de tout autre Cor­rec­teur, l’é­preuve où les fautes sont indi­quées sur les marges, il faut qu’il la cor­rige […]. » Le mot pro­to­cole n’y appa­raît pas non plus.

Un précurseur

Sauf erreur, les titres don­nés par Larousse et Fau­douas sont donc fan­tai­sistes. Le texte de Didot le jeune ne s’a­dresse pas nom­mé­ment aux cor­rec­teurs. Il ne s’agit pas non plus d’un code typo­gra­phique, dont je rap­pelle la défi­ni­tion : « Ouvrage de réfé­rence décri­vant les règles de com­po­si­tion des textes impri­més ain­si que la façon d’abréger cer­tains termes, la manière d’écrire les nombres et toutes les règles de typo­gra­phie régis­sant l’usage des dif­fé­rents types de carac­tères : capi­tales, bas de casse, ita­lique, etc. » — Wiki­pé­dia.

Signes de correction dans "Orthotypographia", 1608
Signes de cor­rec­tion dans Ortho­ty­po­gra­phia de Jérôme Horn­schuch, 1608.

Il s’a­git seule­ment d’un pro­to­cole des signes de cor­rec­tion. Le pre­mier, à ma connais­sance, depuis l’embryon pro­po­sé par Jérôme Horn­schuch en 1608 (☞ Voir Ortho­ty­po­gra­phia, manuel du cor­rec­teur, 1608). Les trai­tés de Marie-Domi­nique Fer­tel (1723) et de Pierre-Simon Four­nier (1764-1766) ne sont pas des­ti­nés au cor­rec­teur. Ber­trand-Quin­quet (1798) men­tionne les « signes usi­tés dans l’Im­pri­me­rie, et qui lui sont par­ti­cu­liers », mais ne les donne pas. C’est géné­ra­le­ment à Mar­cel­lin-Aimé Brun (Manuel pra­tique et abré­gé de la typo­gra­phie fran­çaise, 1825) qu’on attri­bue le pre­mier tableau des signes de cor­rec­tion3

C’est ce chan­ge­ment d’un demi-siècle dans la chro­no­lo­gie qui fait l’intérêt prin­ci­pal du pré­sent article. 

Article mis à jour le 26 octobre 2023.