Un chef correcteur imperturbable

Le jour­na­liste et écri­vain Pierre Dani­nos (1913-2005), sur­tout connu pour Les Car­nets du major Thomp­son (1955), raconte une anec­dote vécue après la Libé­ra­tion, à France-Soir :

Ma tâche consis­tait alors à pré­sen­ter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien sou­vent, à récrire la copie — ce qui, dans le jar­gon jour­na­lis­tique[,] s’ap­pelle rewri­ting. Le texte que j’a­vais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand repor­ter qui, [de] retour d’A­frique du Sud, écri­vait à pro­pos du désert du Kala­ha­ri, et pour en sou­li­gner la séche­resse : Le peu d’eau qui tombe, les indi­gènes le conservent dans des œufs de gazelle. Dis­trac­tion ? Mys­té­rieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître vola­tile ? Fatigue due au désert ? […] 
Pour une rai­son ou pour une autre, je lais­sai par­tir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se repro­dui­sirent à l’aube à une cadence ver­ti­gi­neuse.
Je dor­mais encore quand je fus appe­lé au télé­phone par le rédac­teur en chef tech­nique :
— Bra­vo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont par­tis par la dépar­te­men­tale !
Mal réveillé, je ne vis pas avec net­te­té l’é­nor­mi­té de la ponte. En arri­vant au jour­nal l’a­près-midi, j’ap­pris les suites de cette cou­vée dont la pro­vince avait eu la pri­meur. Furieux, le rédac­teur en chef était mon­té au marbre1 pour engueu­ler le chef cor­rec­teur :
— Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez lais­sé pas­ser ?
Il lui ten­dit la morasse2. Le vieux cor­rec­teur ajus­ta son binocle, relut et dit :
— Évi­dem­ment… C’est idiot, mon­sieur Char­di­gny3. Il fal­lait un s !
Comme Char­di­gny, désar­mé, le priait de relire une nou­velle fois la phrase, le chef cor­rec­teur lui dit après réflexion :
— Évi­dem­ment, c’est beau­coup trop petit pour pou­voir conte­nir de l’eau…
Ce fut le rédac­teur en chef lui-même qui intro­dui­sit dans les édi­tions sui­vantes l’au­truche qui convenait.

Pierre Dani­nos, Le Pyja­ma, Gras­set, 1972, p. 53-54.

On peut décou­vrir l’im­pri­me­rie de France-Soir (100, rue Réau­mur, Paris 2e), en 1963, dans les deux pre­mières minutes de cette archive de l’INA.


  1. Je l’i­ma­gine plu­tôt des­cendre à l’im­pri­me­rie. ↩︎
  2. Épreuve rapide d’une page de jour­nal. ↩︎
  3. Louis Char­di­gny (1909-1990), jour­na­liste et his­to­rien. ↩︎

Henry Miller, correcteur du “Chicago Tribune”, à Paris, en 1932

En 1930, l’é­cri­vain amé­ri­cain Hen­ry Mil­ler (1891-1980) s’ins­talle seul à Paris, où ses pre­miers mois de bohème sont misé­rables. En mars 1932, il est embau­ché comme cor­rec­teur de l’édition pari­sienne du Chi­ca­go Tri­bune, grâce à l’é­cri­vain bri­tan­nique Alfred Per­lès, qui y était employé. Il relate cette expé­rience dans un roman qu’il a déjà com­men­cé à écrire — avec une liber­té de ton qu’il veut totale — et qui sera célèbre : Tro­pique du Can­cer. Extraits.

« […] Assis dans ma petite niche, tous les poi­sons que le monde répand chaque jour passent à tra­vers mes mains. Je ne me souille même pas le bout de l’ongle. Je suis abso­lu­ment immu­ni­sé. Je suis même plus pépère qu’un gars du labo­ra­toire, parce que je n’ai pas d’odeurs nau­séa­bondes ici, tout juste l’odeur du plomb brû­lant. Le monde peut sau­ter ! — je n’en serai pas moins ici, à mettre une vir­gule ou un point-virgule. […]

« […] Un bon cor­rec­teur d’épreuves n’a ni ambi­tion, ni orgueil, ni cafard. Un bon cor­rec­teur d’épreuves est un peu comme Dieu tout-puis­sant : il est dans le monde, mais n’en fait pas par­tie. Il en tient pour le dimanche seule­ment. Le dimanche est sa nuit de repos. Le dimanche, il des­cend de son pié­des­tal et montre son der­rière aux fidèles. Une fois par semaine il se met à l’écoute pour cap­ter tous les cha­grins pri­vés et la misère du monde ; et ça lui suf­fit pour le reste de la semaine. Le reste de la semaine, il demeure dans les maré­cages d’hiver gla­cés, il est l’absolu, l’impeccable abso­lu, avec seule­ment une cica­trice de vac­ci­na­tion pour le dis­tin­guer de l’immense vide.

« La plus grande cala­mi­té pour un cor­rec­teur, c’est la menace de perdre sa place. Quand nous nous réunis­sons pen­dant la pause, la ques­tion qui nous fait cou­rir un fris­son dans le dos, est : qu’est-ce que tu feras si on te fout à la porte ? […]

« Cette vie, qui, si j’étais un homme ayant encore de l’honneur, de l’orgueil, de l’ambition et ain­si de suite, m’apparaîtrait comme le der­nier éche­lon de la dégra­da­tion, je l’accueille avec joie main­te­nant, comme un malade accueille la mort. C’est une réa­li­té néga­tive, juste comme la mort — une espèce de para­dis sans la souf­france et la ter­reur de la mort. Dans ce monde chtho­nien la seule chose d’importance est l’orthographe et la ponc­tua­tion. Peu importe la nature de la cala­mi­té, pour­vu qu’elle soit ortho­gra­phiée cor­rec­te­ment. […] Rien n’échappe à l’œil du cor­rec­teur, mais rien ne pénètre à tra­vers sa cotte de mailles. »

Hen­ry Mil­ler, Tro­pique du Can­cer [1934], trad. de l’anglais (États-Unis) par Paul Rivert, Denoël, 1945.

Un correcteur défend la profession, 1938

Perle relevée dans un journal de Lille. "Le Professionnel du livre", mai 1938. Source : Gallica/BnF.
Le Pro­fes­sion­nel du livre, mai 1938. Source : Gallica/BnF.

Une perle est rele­vée dans les colonnes d’un jour­nal et, comme tou­jours, on en blâme le cor­rec­teur (pho­to ci-des­sus). C’est une fois de trop pour Letel­lier, lui-même cor­rec­teur expé­ri­men­té, en labeur et en presse. Adhé­rent de la fédé­ra­tion qui publie Le Pro­fes­sion­nel du livre, il prend la plume pour rap­pe­ler qu’une cor­rec­tion deman­dée peut être oubliée, mal inter­pré­tée, mal exé­cu­tée, voire refu­sée pour diverses raisons.

Titre "Le correcteur se défend !", dans "Le Professionnel du livre", juillet 1938. Source : Gallica/BnF.

Injus­te­ment tenue pour res­pon­sable des coquilles, bour­dons1 et autres acci­dents qui rendent très sou­vent les meilleurs articles incom­pré­hen­sibles, la cor­po­ra­tion des cor­rec­teurs, par la plume de notre cama­rade Letel­lier, se défend éner­gi­que­ment. À la lec­ture de cette plai­doi­rie, nos cama­rades pour­ront recon­naître au pas­sage cer­taines véri­tés — sévères mais justes — qui dénotent un abais­se­ment du niveau de la conscience pro­fes­sion­nelle chez ceux qui pra­tiquent ou tolèrent, ou encou­ragent des pro­cé­dés tels que ceux qui nous sont signa­lés par notre adhé­rent.
Puissent un jour, nos col­la­bo­ra­teurs — dont plus d’un igno­rant conteste l’érudition par­fois très éten­due — jouir d’une influence suf­fi­sante et… bien­fai­sante, afin de rendre à la cor­po­ra­tion du Livre un lustre qui est bien près de dis­pa­raître.
M. B.2

Dans le der­nier numé­ro du Pro­fes­sion­nel du Livre, je vois un conseil don­né aux cor­rec­teurs : ne pas lais­ser pas­ser de bour­dons comme celui qui s’est pro­duit dans un jour­nal de Lille. Voi­là une excel­lente occa­sion de mon­trer aux dis­ciples de Guten­berg (j’étends le mot dis­ciple à tous les membres de la cor­po­ra­tion de l’imprimerie), l’erreur de ceux qui attri­buent aux cor­rec­teurs toutes les fautes du journal.

Si je prends ici la défense des cor­rec­teurs, c’est parce que moi-même j’en suis un (trente ans de métier dont quatre ans et quelques mois de jour­nal). Je crois être l’interprète de tous mes col­lègues : d’où l’emploi du mot nous et autres formes de la pre­mière per­sonne du plu­riel pour dési­gner l’ensemble des membres de la spécialité.

Des fautes “restées malgré nous”

Il n’entre nul­le­ment dans ma pen­sée de faire déchar­ger les cor­rec­teurs de toute res­pon­sa­bi­li­té en matière de coquilles, mas­tics3, etc., et de nous dire infaillibles : la pra­tique du métier nous a ins­truits et nous ins­truit encore, pour si anciens que nous soyons, et elle fait médi­ter aux orgueilleux — s’il y en a par­mi nous — la mésa­ven­ture de saint Pierre : « Avant que le coq chante… » Il se peut même qu’une mau­vaise écri­ture fasse mal lire nos cor­rec­tions. C’est à cha­cun de cher­cher à écrire lisi­ble­ment (sans tou­te­fois aller jusqu’à faire de l’épreuve une page d’écriture), de pra­ti­quer la retouche, si une infir­mi­té (névrite, goutte, rhu­ma­tisme…) s’oppose à une écri­ture lisible au pre­mier jet et de mettre les noms propres en lettres bâtons (c’est peut-être l’absence de cette pré­cau­tion, soit chez un rédac­teur, soit chez un cor­rec­teur, qui a ame­né un lino4 à com­po­ser MÉTRONG au lieu de MÉ-KONG5. Si, maigre ces pré­cau­tions, il arrive encore quelque mécompte, nous le met­trons dans le domaine de l’imprévisible.

Non moins loin de moi la pen­sée de nous recon­naître cou­pables de toutes les fautes qui passent dans les jour­naux. Il se peut que nous n’y soyons pour rien et même que ces fautes soient res­tées mal­gré nous. Je vais, à l’appui de mon dire, don­ner des exemples ; ne pou­vant pas en emprun­ter à des col­lègues et ne vou­lant pas en inven­ter, je cite­rai des cas per­son­nels, bien que, dit-on, ce soit malséant.

Je serai bref en ce qui tient à la failli­bi­li­té humaine, comme l’in-octavo raison6 (cor­rec­tion non exé­cu­tée) ou les bourses du tra­vail affolées à la C.G.T. (cor­rec­tion à moi­tié mar­quée, d’où affilées, mais non pas affiliées) ; c’était au temps où les jour­naux se com­po­saient encore en mobile7 (1907).

Bien plus récent (de la semaine der­nière) et aus­si en mobile (labeur8) : sur le bon à tirer, les hommes du Palais ; sur la tierce9 : les hommmes du palais. Com­ment s’est fait ce chan­ge­ment ? M’étant infor­mé, j’ai appris qu’entre le tirage des épreuves d’auteur et la mise des paquets dans le rang, il y avait eu une ligne mise en pâte10, l’auteur du dom­mage avait répa­ré celui-ci, d’où le double chan­ge­ment constaté.

Jusqu’ici je n’ai cité que des cas où la volon­té n’a eu aucune part ; elle a eu le prin­ci­pal rôle dans les exemples qui vont suivre.

Mauvaise volonté des typos

Si, à cause des fameuses « néces­si­tés de la mise en pages » ou pour d’autres rai­sons d’ordre maté­riel, il ne pou­vait être rete­nu qu’un seul des exemples ci-après, en voi­ci un auquel je tiens essen­tiel­le­ment, en rai­son du carac­tère odieux qu’il pré­sente ; il est typique et vaut, mora­le­ment, son pesant d’or, que dis-je, son pesant de radium.

Un cor­res­pon­dant de jour­nal raconte l’histoire d’un indi­vi­du qui a volé une jument à sa patronne qu’il mène à la foire. Cor­rec­tion : volé à sa patronne une jument… Le lino se plaint au prote11. Celui-ci dit de ne pas faire la cor­rec­tion, « parce qu’on n’a pas le temps de s’arrêter à des bêtises pareilles ». J’ignore si j’ai eu les hon­neurs du « parc aux huîtres » de Fan­ta­sio12, pour­tant, une « bêtise pareille » en aurait été bien digne.

Manchette (1930) de "Fantasio", périodique satirique (1906-1937, 1948). Son "Parc aux huîtres" recensait des perles parues dans la presse. Source : Gallica/BnF.
Man­chette (1930) de Fan­ta­sio, pério­dique sati­rique (1906-1937, 1948). Son « Parc aux huîtres » recen­sait des perles parues dans la presse. Source : Gallica/BnF.

Connais­sez-vous le Lion de Bel­fort ? Si oui, vous com­pren­drez que j’aie pro­tes­té quand j’ai eu sous les yeux, comme copie, une cou­ver­ture de cahier où il était dit que le Lion est taillé dans le rocher qui porte le Châ­teau. Réponse : « Si le Lion est rouge, c’est qu’il n’a pas subi la patine du temps, au contraire du rocher qui est à décou­vert depuis des mil­liers d’années13. » J’apprécie l’humour, mais pas dans des cas sem­blables ; j’en dis autant de ce qu’on appelle la « sou­plesse com­mer­ciale14 » laquelle, me semble-t-il, se cache der­rière la réponse rap­por­tée ci-dessus.

Par­lons main­te­nant un peu de la marine.

« Mou­ve­ment de la flotte. — Ker­saint, par­ti de Nou­méa pour les Hébrides. » Réflé­chis­sez un peu et, comme moi, vous trou­ve­rez invrai­sem­blable que le gou­ver­ne­ment fran­çais fasse venir des anti­podes un navire de guerre pour l’envoyer au nord de l’Écosse, alors qu’il y avait à Brest, par exemple, ce qu’il fal­lait pour cela. Cor­rec­tion : les Nou­velles-Hébrides15. Quelle fatigue, pour le lino, d’avoir à refaire quatre ou cinq lignes ! Et aus­si quelle ruine pour la mai­son ! C’est pour­quoi le Ker­saint conti­nua… dans le jour­nal, d’exécuter cet ordre fantastique.

À qui le tour ? À un autre navire, qui allait sur l’estl — apos­trophe — est — de Bor­deaux au Séné­gal. Cor­rec­tion : non plus l’est, mais lest, les quatre lettres d’un seul tenant. Cette fois, le lino fit ce que n’avaient pas fait ceux dont il a été ques­tion pré­cé­dem­ment. Il me deman­da une expli­ca­tion que je lui don­nai immédiatement.

1o Défi­ni­tion du lest16 (un marin y aurait pro­ba­ble­ment trou­vé à redire) ;

2o Impro­prié­té du terme navi­guer sur tel point du com­pas ;

3o Erreur géo­gra­phique : même si l’expression était marine, elle ne pou­vait pas s’appliquer au navire en ques­tion, qui, une fois sor­ti de la Gironde, avait pris comme point de direc­tion le sud-ouest, jusqu’au tour­nant de la côte d’Espagne (cap Finis­terre), puis le sud.

Mon expli­ca­tion ne ser­vit à rien : la cor­rec­tion me fut refu­sée obs­ti­né­ment. Elle a été faite, mais ce fut par un autre lino.

Reve­nons à ce que, pour la faci­li­té de mon élo­cu­tion17, j’appellerai le cas de Lille. Je suis d’autant plus à mon aise pour en par­ler que je n’ai jamais mis les pieds dans le dépar­te­ment du Nord.

De deux choses l’une : ou Le Pro­fes­sion­nel a repro­duit le texte tron­qué avec sa jus­ti­fi­ca­tion et, sinon dans le même carac­tère, du moins avec la même force de corps, et alors je ne peux rien dire ; ou le texte du jour­nal et celui du Pro­fes­sion­nel ne vont pas ligne pour ligne, alors on peut envi­sa­ger la dis­po­si­tion sui­vante : le mot invi­ta­tion se serait trou­vé à la marge de droite, une ou plu­sieurs des lignes auraient dis­pa­ru et le texte aurait repris avec et aux dra­peaux à la marge de gauche. « Coïn­ci­dence fâcheuse et bien étrange », dira-t-on peut-être. Étrange, soit, mais invrai­sem­blable, non.

“Mettre en pages sans lecture”

Cette expli­ca­tion m’a été ins­pi­rée par le sou­ve­nir de la pre­mière fois où j’ai cor­ri­gé dans un jour­nal de nuit (rem­pla­ce­ment).

L’homme de bois18 m’a enle­vé plus d’une fois des épreuves non encore lues entiè­re­ment et même il en a pris sur la table d’autres qui n’ont ser­vi abso­lu­ment à rien, comme les pre­mières, d’ailleurs. Lui-même m’a don­né, quelques années plus tard l’explication de cette sin­gu­lière manière de tra­vailler : l’équipe des lino­ty­pistes avait, cette nuit-là, comme d’ordinaire, six hommes, mais l’un d’eux était hors d’état de tra­vailler ; pour comble de mal­heur, il sem­blait que tout fût détra­qué à la rédac­tion, la copie n’était pas envoyée dans l’ordre habi­tuel, d’où la néces­si­té de mettre en pages sans lec­ture. Rien ne me per­met de dire qu’il en a été de même dans le cas de Lille, mais le sou­ve­nir énon­cé ci-des­sus m’incite à ne pas juger le col­lègue lillois.

Deuxième hypo­thèse : il y avait un bour­don dans l’alinéa en ques­tion ; ce bour­don pou­vait être long ; pour ne pas gâcher son blanc (enten­dez par là sa marge), blanc qui pou­vait lui être fort utile par la suite pour d’autres cor­rec­tions, le cor­rec­teur aura sui­vi le conseil de la pru­dence : « Remet­tez à plus tard ce dont l’exécution immé­diate pré­sente des incon­vé­nients, des risques », autre­ment dit, il comp­tait copier plus tard sur l’épreuve le texte man­quant ; celle-ci lui a été enle­vée plus tôt qu’il ne l’avait pré­vu et le bour­don a été oublié.

“S’interdire tout jugement”

Je recon­nais bien volon­tiers com­bien est légi­time le mécon­ten­te­ment d’un auteur ou d’un client lorsqu’il voit un nom estro­pié, un faire-part de décès sans la date de l’enterrement ou… une invi­ta­tion muti­lée, comme dans le cas de Lille, mais je n’en tire­rai pas moins ma conclu­sion que voici :

Avant d’accuser qui que ce soit — cor­rec­teur ou non — d’un mas­tic, d’une coquille, d’une omis­sion ou, en géné­ral, d’un acci­dent typo­gra­phique quel­conque, il fau­drait avoir fait une enquête, avoir vu les preuves, c’est-à-dire l’épreuve et même les épreuves, et la copie, avoir inter­ro­gé ceux qui peuvent être mis en cause. Encore faut-il pou­voir le faire. Tant que cela n’a pas été fait, consta­ter, réta­blir le texte, si l’on peut, mais s’interdire tout juge­ment ; en ces matières on risque trop en pareilles cir­cons­tances de com­mettre un juge­ment téméraire.

Je m’excuse d’avoir été si long ; peut-être n’ai-je rien appris à mes col­lègues, puis­sé-je avoir ins­truit et fait réflé­chir ceux qui, ne connais­sant pas les choses de la cor­rec­tion, trouvent tout natu­rel de nous attri­buer toutes les fautes.

Si nos accu­sa­teurs fai­saient l’enquête dont j’ai par­lé, ils auraient peut-être de l’indulgence pour ceux qui ont sui­vi leur copie comme une machine de chair et d’os qui conduit une machine de métal (ceux-ci peuvent être des gens de bonne volon­té), mais ils [les accu­sa­teurs19], après avoir regret­té la « sou­plesse com­mer­ciale » (Lion de Bel­fort), tire­raient, comme je le fais, de sévères conclu­sions contre ceux qui ont fait montre de leur incom­pré­hen­sion (cas des Nou­velles-Hébrides) ou de leur mau­vaise foi (navi­ga­tion sur l’est) ou, comme le prote dans l’histoire de la jument, par­don, de la patronne menée à la foire, nous ont refu­sé l’appui d’une auto­ri­té qu’ils ont fait ser­vir à un acte de sabo­tage, pour une mépri­sable ques­tion d’argent ou de temps.

Letel­lier.

Le Pro­fes­sion­nel du livre (publié par la Fédé­ra­tion des syn­di­cats pro­fes­sion­nels des tra­vailleurs du livre-papier et des indus­tries poly­gra­phiques, CFTC), 11e année, no 65, juillet 1938, p. 4.


  1. Erreur de com­po­si­tion qui se tra­duit par l’o­mis­sion d’un mot ou d’un membre de phrase (TLF). ↩︎
  2. Mau­rice Bou­la­doux, syn­di­ca­liste fran­çais, secré­taire géné­ral de 1948 à 1953, puis pré­sident de 1953 à 1961 de la CFTC (Wiki­pé­dia). ↩︎
  3. Inver­sion de lignes, de mots ou de carac­tères dans une com­po­si­tion typo­gra­phique (TLF). ↩︎
  4. Apo­cope de lino­ty­piste, ouvrier typo­graphe opé­rant sur une machine à com­po­ser Lino­type. ↩︎
  5. Aujourd’­hui, Mékong, fleuve d’A­sie du Sud-Est. ↩︎
  6. Il fal­lait lire l’in-octa­vo rai­sin, deux termes pré­ci­sant le for­mat d’im­pres­sion. ↩︎
  7. En carac­tères mobiles, avant l’ar­ri­vée des machines à com­po­ser. ↩︎
  8. L’im­pri­me­rie de labeur pro­duit des ouvrages (livres, annuaires, etc.) néces­si­tant des moyens de pro­duc­tion impor­tants et s’op­pose à l’im­pri­me­rie de presse. ↩︎
  9. Der­nière épreuve, ser­vant à véri­fier que les der­nières cor­rec­tions deman­dées (sur le bon à tirer) ont bien été appli­quées, sans pro­vo­quer d’er­reur nou­velle. ↩︎
  10. Les carac­tères for­mant la ligne sont tom­bés ; il a fal­lu la com­po­ser de nou­veau. ↩︎
  11. Chef d’a­te­lier. ↩︎
  12. Fan­ta­sio, sous-titré « Maga­zine gai », est un pério­dique sati­rique illus­tré bimen­suel fran­çais publié par Félix Juven, de 1906 à 1937, puis en 1948, en lien avec le jour­nal Le Rire (Wiki­pé­dia). « Parc aux huîtres » était une rubrique rele­vant des perles dans la presse.  ↩︎
  13. Cette sculp­ture « est consti­tuée de blocs de grès rose de Pérouse (type de grès rouge des Vosges […]), sculp­tés indi­vi­duel­le­ment, puis dépla­cés sur une ter­rasse ver­doyante et ados­sée à la paroi cal­caire grise de la falaise sous le châ­teau de Bel­fort, cita­delle édi­fiée par Vau­ban puis rema­niée par le géné­ral Haxo, pour y être assem­blés » (Wiki­pé­dia). ↩︎
  14. Peut-être une allu­sion au fait que, pour l’im­pri­meur, le client est roi. ↩︎
  15. Aujourd’­hui, le Vanua­tu, archi­pel au nord-nord-est de la Nou­velle-Calé­do­nie. ↩︎
  16. Corps pesant char­gé dans la par­tie basse de la cale, ou fixé au plus bas de la quille d’un bâti­ment pour en assu­rer la sta­bi­li­té. Et donc aller sur lest, sans char­ge­ment, à vide (TLF).  ↩︎
  17. Au sens de la rhé­to­rique (elo­cu­tio) : art de trou­ver des mots qui mettent en valeur les argu­ments. ↩︎
  18. Dési­gna­tion iro­nique d’un ouvrier char­gé des fonc­tions (dis­tri­bu­tion, cor­ri­geage) auprès d’un met­teur en pages (d’a­près Bout­my). ↩︎
  19. Inter­ven­tion d’o­ri­gine. ↩︎

Le correcteur, “ennemi du journaliste”, pour Delphine de Girardin

Delphine de Girardin caricaturée par "Le Charivari" en 1848.
Del­phine de Girar­din cari­ca­tu­rée par Le Cha­ri­va­ri en 1848.

Au xixe siècle, si l’on vou­lait écrire et sur­tout être publiée, il valait mieux prendre un nom d’homme, fût-on la femme du patron. Pour signer son « Cour­rier de Paris » dans le quo­ti­dien de son mari, « Mme Émile de Girar­din », pré­nom­mée Del­phine, avait choi­si le pseu­do­nyme du vicomte Charles de Lau­nay. Tant qu’à faire !

Mais fal­lait-il que mon­sieur le vicomte soit si dur avec le pauvre cor­rec­teur ? Après Bar­bey d’Aurevilly qui vou­lait l’abattre comme un chien (voir mon pré­cé­dent article), le voi­là dési­gné comme « enne­mi du jour­na­liste ». Lisez plutôt :

« Chaque ani­mal a son enne­mi natu­rel, savoir : un être plus fort que lui, qui vit à ses dépens, qui le guette, qui le pour­suit, qui le tue et qui le mange ; et man­ger son enne­mi, c’est réel­le­ment vivre à ses dépens. La mouche a pour enne­mie l’araignée ; la colombe a pour enne­mi le vau­tour ; la bre­bis, le loup ; la sou­ris, le chat, et le chat, le mar­chand de peaux de lapin ; puis, au moral, la femme a pour enne­mi l’homme, l’homme a pour enne­mi le démon, le peuple a pour enne­mi le phi­lan­thrope, le gou­ver­ne­ment a le publi­ciste, le poëte a le jour­na­liste, et le jour­na­liste a le correcteur. 

« Or, de tous les enne­mis, le cor­rec­teur est le plus dan­ge­reux, car il n’y a aucun recours contre sa négli­gence ; la veille on ne peut pré­voir ses coups, le len­de­main on ne peut gué­rir ses bles­sures. L’errata est per­mis à l’auteur, l’auteur a un droit de car­ton1 qui le console et le jus­ti­fie ; le feuille­to­niste n’a rien pour se défendre : la bêtise qu’on lui fait dire lui reste, l’intelligence du lec­teur est son unique ressource. 

« Mais encore il est des fautes inex­pli­cables que le lec­teur le plus intel­li­gent ne peut devi­ner ; ain­si l’erreur sui­vante s’étalant dans les graves colonnes du Moni­teur : “Le ministre des affaires étran­gères a obte­nu vingt mille francs pour le cho­co­lat à la vanille.” Quel abus ! vingt mille francs de cho­co­lat pour un seul minis­tère ; il y avait de quoi sou­le­ver le pays, ame­ner une révo­lu­tion ; au lieu de cela, il fal­lait lire : “vingt mille francs pour le consu­lat de Manille !” »

L’erreur paraît certes gros­sière, mais on ignore quel gri­bouillis à la plume a tenu lieu de copie pour notre infor­tu­né confrère.

La Presse, 27 juillet 1837.


  1. Feuillet impri­mé après coup des­ti­né à rem­pla­cer, dans un volume, un pas­sage à modi­fier ou à cor­ri­ger (TLF). ↩︎

Un auteur en colère (contre le correcteur) peut être dangereux

Jules Bar­bey d’Au­re­vil­ly pho­to­gra­phié par Nadar.

Les cor­rec­teurs sont rare­ment mena­cés de mort dans l’exercice de leur tra­vail, et c’est heu­reux. Cer­tains auteurs, plus sour­cilleux et colé­riques que les autres, laissent cepen­dant explo­ser leur mécontentement. 

Vous connais­sez peut-être la phrase de Mark Twain : « Hier [mon édi­teur] m’a écrit que le cor­rec­teur de l’imprimerie amé­lio­rait ma ponc­tua­tion, et j’ai télé­gra­phié l’ordre qu’on le des­cende sans lui lais­ser le temps de faire sa prière1. »

Eh bien, nous avons le pen­dant par­mi ses contem­po­rains fran­çais : « Je tue­rais un cor­rec­teur d’épreuves qui fait des fautes, comme un chré­tien tue­rait un chien turc », a écrit Jules Bar­bey d’Aurevilly à son ami Guillaume-Sta­nis­las Trébutien. 

Il faut dire que « […] tout en col­la­bo­rant pen­dant de longues années à des jour­naux, [Bar­bey] a infa­ti­ga­ble­ment ins­truit le pro­cès du jour­na­lisme ». Et « [m]aintes lettres […] témoignent de son irri­ta­tion lorsqu’il découvre qu’une main non­cha­lante ou mal­ha­bile a intro­duit des fautes dans son article, lors de l’impression ».

Ain­si, il écrit à Hec­tor de Saint-Maur, à pro­pos des typo­graphes du Consti­tu­tion­nel : « Je viens de me mettre dans une colère de Duc de Bour­gogne en reli­sant mon article de ce matin, ils m’ont éclo­pé une phrase en oubliant un qui, et man­qué une date. »

On peut com­prendre son aga­ce­ment, sou­la­gés tout de même qu’il ait pré­fé­ré la plume au pistolet.

Source : Bar­bey d’Aurevilly jour­na­liste, articles et chro­niques choi­sis et pré­sen­tés par Pierre Glaudes, GF Flam­ma­rion, 2016.


  1. « Yes­ter­day Mr. Hall wrote that the prin­ter’s proof-rea­der was impro­ving my punc­tua­tion for me, & I tele­gra­phed orders to have him shot without giving him time to pray », 1889 — www.twainquotes.com. ↩︎

“Les gens qui écrivent aux journaux”, article satirique de 1860

Titre du journal "Le Charivari", 23 octobre 1860

Les gens qui prennent la plume, ano­ny­me­ment ou non, pour se plaindre de leur jour­nal, en par­ti­cu­lier de ses man­que­ments à telle ou telle règle de gram­maire, ce n’est pas une nou­veau­té. Le Cha­ri­va­ri (1832-1937), jour­nal sati­rique, s’en amuse le 23 octobre 1860, en ima­gi­nant le coup de sang d’un lec­teur, pré­lude à la rédac­tion de sa lettre.

LES GENS QUI ÉCRIVENT AUX JOURNAUX.

Paris est plein d’originaux ; quand je dis Paris, je ne vois pas pour­quoi j’éliminerais au pro­fit de la capi­tale de notre beau pays la pro­vince, cette terre pri­vi­lé­giée des maniaques et des ridicules.

Donc, repre­nons et disons avec plus de véri­té : Paris et la pro­vince sont bour­rés d’excentriques. Par­mi cette grande famille aus­si nom­breuse que celle d’Ismaël, de biblique mémoire, une varié­té assez curieuse à étu­dier, c’est celle des gens qui écrivent aux journaux.

Ces agréables mono­manes passent leur temps à ana­ly­ser lettre par lettre, phrase par phrase, ali­néa par ali­néa les articles de leur feuille ou des feuilles en général.

Et alors, quand le cor­rec­teur a par négli­gence lais­sé pas­ser une vir­gule en plus ou un point en moins, ils s’emparent de la plume et sur le champ [sic] expé­dient une bonne lettre ano­nyme qui a la pré­ten­tion de tan­cer ver­te­ment le jour­na­liste pris en fla­grant délit d’erreur grammaticale.

Pour l’instruction des masses, voi­ci à peu près de quelle façon se passe cette scène dans le café du cor­res­pon­dant puriste :
— Ah ! s’écrie ledit cor­res­pon­dant avec un cri de joie.
— Qu’est-ce ? fait un domi­no­tier inquiet.
— Encore une faute !
— Aux domi­nos ?
— Non, dans le jour­nal. Ces jour­na­listes, ma parole d’honneur, sont des ânes qu’on devrait ren­voyer tous à l’école pour faire un exemple.
— Qu’est-ce qu’ils ont fait ?
— Deman­dez-moi ce que celui-ci ne fait pas plu­tôt. On n’a pas idée de sem­blable igno­rance. Mon fils qui a dix ans, Guguste enfin, est bien jeune, n’est-ce pas ?
— Dame ! à dix ans…
— Eh bien, s’il écri­vait l’orthographe de cette façon, je le ferais par­tir pour les colo­nies.
— Vrai­ment.
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Un écri­vain, un homme qui est payé des prix fous pour écrire un mau­vais article par jour, un poète man­qué qui s’enrichit à tra­cer des lignes noires sur du papier blanc et ce à nos dépens, ne se donne même pas la peine d’apprendre la gram­maire, c’est révol­tant… et une chose qui m’étonne, c’est que le gou­ver­ne­ment souffre cela.
— Mais qu’a-t-il donc mis ?
— Com­ment écri­vez-vous pain de sucre ?
P, a, i, n, pain.
— Très bien, pain avec un n. Eh bien, regar­dez, il a mis paim.
— Où ça ?
— Ici, à gauche.
— C’est vrai, il a écrit paim.
— Il y a paim, inoui, inoui [sic] !
— Quels ignares que ces journalistes !

Ici le cor­res­pon­dant montre la feuille à tous les habi­tués, et quand tous ces hono­rables mono­manes se sont convain­cus que pain a pris un m sous la plume du mal­heu­reux fol­li­cu­laire, le Chris­tophe Colomb des coquilles demande d’une voix triom­phante une plume et du papier au gar­çon.
— Qu’allez-vous faire ?
— Lui don­ner gra­tis une leçon, il la mérite bien ; au reste il la mérite tous les jours, mais je ne me las­se­rai pas de le lui reprocher.

Auteur, cesse d’errer et je cesse d’écrire.

Le Cha­ri­va­ri, 23 octobre 1860.

Pierre Vidal-Naquet, correcteur bénévole du “Monde”

Couverture du livre de François Dosse "Pierre Vidal-Naquet, une vie", La Découverte, 2020

Ma consœur Cathe­rine Magnin, pré­si­dente de l’Asso­cia­tion romande des cor­rec­trices et cor­rec­teurs d’im­pri­me­rie (ARCI), m’a gen­ti­ment trans­mis un extrait de la bio­gra­phie de Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), his­to­rien spé­cia­liste de la Grèce ancienne et intel­lec­tuel enga­gé. Y est men­tion­né un épi­sode peu connu : il fut « cor­rec­teur à titre béné­vole du Monde ». Fran­çois Dosse raconte :

Lorsque le spé­cia­liste de l’histoire antique Mau­rice Sartre fait son entrée en juin 1996 au Monde des livres, il s’entend dire : « On a un cor­rec­teur béné­vole qui nous télé­phone dès qu’il repère une coquille. » Ce cor­rec­teur n’est autre que Pierre Vidal-Naquet, qui télé­phone en effet régu­liè­re­ment au jour­nal pour signa­ler la moindre erreur. Très récep­tif et réac­tif sur les ques­tions d’actualité, Vidal-Naquet est un dévo­reur de presse. Il lit chaque jour Le Monde dans ses deux édi­tions, mais aus­si Le Figa­ro et France-Soir […].

Deve­nus amis en mai 1960 à l’oc­ca­sion d’un pro­cès en dif­fa­ma­tion inten­té par le comi­té Audin (acteur de la lutte anti­co­lo­niale en métro­pole, auquel appar­tient l’his­to­rien) contre La Voix du Nord, Pierre Vidal-Naquet et Robert Gau­thier, rédac­teur en chef adjoint du jour­nal, par­tagent « une même exi­gence tatillonne, un même sou­ci de la per­fec­tion ».

Robert Gau­thier trouve en effet avec Vidal-Naquet son alter ego qui, mal­gré son ensei­gne­ment uni­ver­si­taire, ses recherches éru­dites et sa mili­tance pen­dant la guerre d’Algérie, trouve encore le temps de dévo­rer dès paru­tion la pre­mière édi­tion du Monde en kiosque en début d’après-midi, vers 14 heures. Dès qu’il pointe une erreur, il appelle la rédac­tion pour qu’elle la cor­rige dans la seconde édi­tion de la fin d’après-midi, pre­nant soin de véri­fier si cela a été fait en ache­tant cette édi­tion : « Robert Gau­thier m’en fut recon­nais­sant jusqu’à sa mort1. » […] Robert Gau­thier est sub­mer­gé de lettres de Vidal-Naquet, sans comp­ter les coups de télé­phone, pour signa­ler telle ou telle sco­rie dans le quo­ti­dien du soir : « Quel lec­teur lucide et vigi­lant vous êtes ! Heu­reu­se­ment que tous ne nous portent pas une ami­tié si atten­tive ! Ou mal­heu­reu­se­ment peut-être, car cela nous inci­te­rait à une plus grande rigueur2. » […]
En guise de remer­cie­ment, Robert Gau­thier consi­dère Vidal-Naquet comme un col­la­bo­ra­teur régu­lier du jour­nal et lui ouvre ses colonnes. C’est dans ce cli­mat de confiance qu’il publie son pre­mier article dans Le Monde du 6 mai 1961.

Fran­çois Dosse, Pierre Vidal-Naquet. Une vie, La Décou­verte, 2020, p. 433-435.


  1. Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, t. 2, Le trouble et la lumière (1955‑1998), Seuil/La Décou­verte, Paris, 1998 ; rééd. en poche : Seuil, coll. « Points », Paris, 2007, p. 143. ↩︎
  2. Robert Gau­thier, lettre à Pierre Vidal-Naquet, 26 août 1962 (Archives Vidal-Naquet, EHESS). ↩︎

Visite du marbre de “L’Humanité-Dimanche” en 1954

Couverture du livre "Même si ça dérange", de Roland Passevant, Robert Laffont, 1976

Roland Pas­se­vant (1928-2002) est un jour­na­liste fran­çais, spé­cia­li­sé dans le domaine spor­tif, puis dans l’in­ves­ti­ga­tion poli­tique. […] En 1954, il rejoint L’Hu­ma­ni­té-Dimanche, puis L’Hu­ma­ni­té : il dirige, à par­tir de 1963, le ser­vice des sports de ce quo­ti­dien. (Wiki­pé­dia).

Dans ses Mémoires, inti­tu­lés Même si ça dérange (Paris, Robert Laf­font, 1976, 326 p.), il raconte (p. 28-30) ses débuts à L’Hu­ma­ni­té-Dimanche, où il s’i­ni­tie au secré­ta­riat de rédac­tion sur les pages dépar­te­men­tales : « […] je consacre quelques heures par semaine à mode­ler les pages de la Dor­dogne, de la Drôme et du Gard, mes trois coins de province. »

« Reve­nons au petit jour­na­liste débu­tant. […] Sa pano­plie, hors du sty­lo, com­prend un ligno­mètre et un typo­mètre, d’or­di­naire réser­vés au secré­taire de rédac­tion et au maquet­tiste. Le ligno­mètre per­met d’é­va­luer, sur la maquette, la capa­ci­té de lignage d’un empla­ce­ment, sui­vant les dif­fé­rents calibres de carac­tères. Le typo­mètre, outil pri­vi­lé­gié du typo­graphe, ramène tout au cicé­ro, mesure de base de l’imprimerie.

Détail d'un typomètre en cicéro et en millimètres.
Détail d’un typo­mètre en cicé­ro et en mil­li­mètres. Source : For­nax édi­teur.

Le secrétaire de rédaction crée la page

« Savoir cali­brer un article, com­man­der un titre, un cli­ché, et voi­là le débu­tant presque bon pour le ser­vice. Il connaît le ter­rain, l’u­sage que l’on fait du texte, son trai­te­ment. Le plus dur reste à faire. L’art d’é­crire juste, celui de rédi­ger un titre, de le tra­vailler, d’en extraire l’élé­ment choc, sont des exer­cices de longue haleine.

Titre de "L'Humanité-Dimanche" du 7 novembre 1954.
Titre de L’Hu­ma­ni­té-Dimanche du 7 novembre 1954. Source : librai­rie Gré­goire, Abe­books.

« En 1954, à la rédac­tion de l’Hu­ma­ni­té-Dimanche, ces exer­cices nous sont impo­sés par la fabri­ca­tion, à Paris même, de toutes les pages dépar­te­men­tales qui ont pour mis­sion de régio­na­li­ser le maga­zine, d’y inté­grer la cou­leur locale. Chaque rédac­teur, res­pon­sable de trois à quatre pages dépar­te­men­tales, reçoit la copie de pro­vince, géné­ra­le­ment accom­pa­gnée d’une amorce de maquette. À lui de jouer, d’en­ri­chir le pro­jet de mise en page, d’ins­tal­ler l’é­di­to­rial, d’é­qui­li­brer les élé­ments pho­tos, de choi­sir les carac­tères, de tailler les trop longs articles sans en alté­rer le conte­nu. C’est le tra­vail d’un secré­taire de rédac­tion, pré­cieux pour le jeune jour­na­liste qui s’im­prègne des notions de dis­tance, de pré­sen­ta­tion, qui per­çoit mieux l’as­pect esthé­tique du jour­nal. Son rôle ne se limite pas à manœu­vrer du typo­mètre et du ligno­mètre, mais le conduit à appré­cier textes et titres, à pro­po­ser d’é­ven­tuelles amé­lio­ra­tions à la rédac­tion en chef.

« Le secré­taire de rédac­tion qua­li­fié, faut-il immé­dia­te­ment pré­ci­ser, n’est pas un simple met­teur en page. Il par­ti­cipe, de manière active, la plus ingé­nieuse pos­sible, à la créa­tion de la page. Res­pon­sable de la “vitrine”, il col­la­bore étroi­te­ment avec le chef de service. […]

“L’air manque et la place aussi”

« […] Lors­qu’on découvre le “marbre”, ate­lier de com­po­si­tion de l’im­pri­me­rie, on y voit de tout, sauf du marbre. Les tables de tra­vail sont en fonte et le plomb est roi.

« Dans l’heure pré­cé­dant l’en­voi de la forme vers la presse, secré­taires de rédac­tion et rédac­teurs col­la­borent là à la phase finale de fabrication.

« La mise en forme ne se fait pas en se gon­flant les pou­mons, ni en se mus­clant le jar­ret — l’air manque et la place aus­si. La forme est un cadre de fonte aux dimen­sions réelles de la page. Le typo tra­vaille côté tête de page, le rédac­teur côté bas de page.

« Les articles, com­po­sés par le lino­ty­piste (un typo assis, qui tire les lettres de son cla­vier, comme une dac­ty­lo), pla­cés dans des “galées”, sou­mis à un encrage et à une pre­mière empreinte par le “plom­bier” (un typo-dis­pat­cher, vers lequel converge tout le plomb à net­toyer et clas­ser), arrivent vers les pages, accom­pa­gnés d’é­preuves qu’u­ti­lisent cor­rec­teur, jour­na­liste et typo­graphe pour contrô­ler et rec­ti­fier le texte.

Dernières corrections sur la morasse

« Le tra­vail touche à sa fin lorsque le typo­graphe, par petits coups ryth­més, avec une brosse spé­ciale munie d’un long manche, imprime l’en­semble de la page. Ain­si née [sic] la “morasse” qui donne la pre­mière vue glo­bale de la page et sert aux der­niers contrôles, aux der­nières cor­rec­tions. Ce rou­le­ment des bat­tages de brosse, c’est le sprint du “typo”.

« Le “marbre”, royaume du plomb, c’est pour chaque édi­tion ce tête-à-tête d’une heure ou deux, per­tur­bé par les exi­gences de l’ac­tua­li­té qui com­mande et impose d’in­ces­santes retouches. C’est une curieuse ambiance de tra­vail, mélange de bonne humeur, d’en­gueu­lades brèves mais explo­sives, de coups de gueule et de coups à boire. On y res­pire l’air vicié par les éma­na­tions de plomb fon­du, mais on y sent bien vivre le jour­nal. On y éprouve les émo­tions res­sen­ties près du chauf­feur de la loco­mo­tive, en tête du train. »

☞ Voir aus­si « L’imprimerie d’un jour­nal pari­sien dans les années 1960 ».

Simon Arbellot, jeune journaliste, descend à l’imprimerie (1919)

"Journaliste !", de Simon Arbellot, La Colombe, 1954

Jour­na­liste et écri­vain, Simon Arbel­lot (1897-1965) raconte sa car­rière dans Jour­na­liste ! (Paris, La Colombe, éd. du Vieux Colom­bier, 1954, 111 p.). Après un « court stage, entre amis » au Monde illus­tré, il débute en 1919 au Petit Jour­nal, pour « une année de sévère appren­tis­sage », puis entre au Figa­ro, « qu’il quitte au début des années 1930 pour le jour­nal Le Temps et la revue Docu­ments. […] Sous l’Occupation, il est nom­mé direc­teur de la presse au minis­tère de l’Information à Vichy de 1940 à 1942, puis consul géné­ral de France à Mala­ga de 1943 à 1944. […] Après la guerre, il contri­bue­ra à divers titres de presse, comme Écrits de Paris, Le Cha­ri­va­ri, ou encore La Revue des Deux Mondes » (Wiki­pé­dia).

Dans un pas­sage où il évoque son arri­vée au Petit Jour­nal (cha­pitre pre­mier), il men­tionne le tra­vail auprès des ouvriers de l’im­pri­me­rie, des secré­taires de rédac­tion et des correcteurs.

“Au fait dès la première ligne”

« […] pour un jeune gar­çon ambi­tieux et pres­sé, l’ap­pren­tis­sage est dur. C’est d’a­bord la perte de la liber­té. Il faut renon­cer à toute obli­ga­tion qui ne soit pas professionnelle […].

« Il y a aus­si les per­ma­nences, les inter­mi­nables per­ma­nences pour le cas où il se pas­se­rait quelque chose. Comme elle est triste, à minuit et demi, cette salle de rédac­tion, main­te­nant déserte, qui sent le vieux papier et le culot de pipe ! Face au télé­phone il faut attendre et, dans les feuilles d’a­gence qui s’a­mon­cellent, décou­vrir le fait nou­veau qu’on réécri­ra d’ur­gence et qu’on enver­ra aux machines. […]

« Tra­vail obs­cur et sans gloire du débu­tant, mais néces­saire étape. Il ne s’a­git plus, ici, de dis­ser­ta­tion phi­lo­so­phique, mais d’in­for­ma­tion. Écou­tons les conseils de ce vieux bar­bu déco­ré [le rédac­teur en chef] :
[…]
— Pas de péri­phrases, entrez dans le vif du sujet. Vous n’êtes pas là pour faire de la lit­té­ra­ture, vous écri­vez pour les lec­teurs, pas pour vous, ni pour votre petite amie. Au fait, au fait dès la pre­mière ligne.

« Et le crayon rouge biffe, sans nulle consi­dé­ra­tion, la belle phrase du début. Quant à la for­mule bien balan­cée de la fin, elle est livrée à la seule déci­sion du secré­taire de rédac­tion qui, au marbre, sui­vant la place, la conser­ve­ra ou la fera sauter.

“Devant les pages de plomb”

« J’é­prou­vais une grande joie lorsque, de temps à autre, en fin de jour­née, l’un des secré­taires de rédac­tion, vieux bon­homme bar­bu, lui aus­si, char­gé des édi­tions de pro­vince, me fai­sait deman­der à la com­po­si­tion. Avec quel empres­se­ment je des­cen­dais alors dans ce sous-sol où vrom­bis­saient les célèbres machines de Mari­no­ni et où des ouvriers, les bras nus, s’af­fai­raient au marbre, devant les pages de plomb du jour­nal en ges­ta­tion. Il s’a­gis­sait géné­ra­le­ment d’un repi­quage d’une infor­ma­tion que j’a­vais don­née une heure avant, mais qu’il conve­nait de modi­fier sui­vant une dépêche de der­nière heure lâchée par la prin­ting d’Ha­vas1. Là, dans le cli­que­tis des cla­viers, sur un coin de table, res­pi­rant avec délices l’o­deur de la morasse2 toute fraîche, je rec­ti­fiais au crayon la nou­velle, rem­pla­çant le point d’in­ter­ro­ga­tion du titre par une affir­ma­tion, sup­pri­mant un mot ici et là et je ten­dais fiè­re­ment mon épreuve cor­ri­gée à un jeune ouvrier en sueur qui la por­tait tout droit à la linotype.

"Paris – Rue La Fayette et le Petit Journal". Carte postale, s.d.
Paris – Rue La Fayette et le Petit Jour­nal. Carte pos­tale, s.d. Source : Car­to­rum.

« Cette col­la­bo­ra­tion du jour­na­liste et du machi­niste est l’une de mes décou­vertes les plus agréables dans les sous-sols de la rue La Fayette. Le typo­graphe est, en effet, l’a­mi du jour­na­liste et je n’ai connu, dans les dif­fé­rentes impri­me­ries que j’ai, par la suite fré­quen­tées3, que de braves et hon­nêtes gens, prêts à rendre ser­vice, inté­res­sés comme nous-mêmes à la per­fec­tion du tra­vail ; patients devant notre fièvre, com­pré­hen­sifs à nos scru­pules d’au­teurs. À côté d’eux les cor­rec­teurs, sou­vent éru­dits, tou­jours let­trés, sont nos plus pré­cieux auxi­liaires. Et je ne parle pas des fautes d’or­tho­graphe et des erreurs de ponc­tua­tion, menue mon­naie, qu’ils relèvent avec indul­gence, même dans les articles des aca­dé­mi­ciens ; mais s’a­git-il d’une cita­tion, d’une date, d’un mot étran­ger, d’un chiffre dont l’au­then­ti­ci­té ou l’emploi leur paraît sus­pect, alors c’est avec infi­ni­ment de tact qu’ils abordent le délin­quant : “Ne croyez-vous pas qu’il convien­drait de rectifier ?”

« Com­bien d’au­teurs célèbres doivent au cor­rec­teur de n’a­voir pas eu à rou­gir le len­de­main matin d’une bourde échap­pée à leur plume trop rapide.

“L’heure de la brisure”

« Quand la chance vou­lait que je me trouve au marbre à l’heure de la “bri­sure”, court repos entre deux ser­vices, c’est bien volon­tiers que j’al­lais avec les ouvriers dans le petit café d’à côté — il y a tou­jours un petit café à côté des impri­me­ries — boire avec eux, cette fois sur le zinc, le verre de rouge de la col­la­bo­ra­tion. Ces gens-là vous feraient, à eux seuls, aimer le métier de jour­na­liste, les anciens parce qu’ils ont beau­coup vu et beau­coup obser­vé, les jeunes parce qu’ils ont le goût de leur tra­vail et le res­pect de ses tra­di­tions. Com­bien de fois, bavar­dant avec eux, ai-je sou­hai­té de deve­nir, moi aus­si, un jour un grand jour­na­liste et de remettre dans leurs mains habiles, non plus quelques lignes de banale infor­ma­tion mais une belle chro­nique dont j’é­tais assu­ré qu’elle serait l’ob­jet de tous leurs soins atten­tifs ! On avait tel­le­ment l’im­pres­sion que le met­teur en page et ses aides étaient aus­si fiers que nous d’une pré­sen­ta­tion réus­sie, d’un jour­nal au point ! Et sou­vent l’a­mi­tié d’un ouvrier de l’im­pri­me­rie nous ven­geait des mes­qui­ne­ries de l’ad­ju­dant de quar­tier, fût-il paré du titre de rédac­teur en chef et déco­ré des palmes académiques. »

☞ Voir aus­si « L’imprimerie d’un jour­nal pari­sien dans les années 1960 ».

Le Petit Jour­nal. Ser­vice de la Cli­che­rie de l’Im­pri­me­rie Mari­no­ni. Carte pos­tale, s.d. Dif­fu­sion sous licence CC BY-NC-SA 2.0.

Plus d’i­mages sur un site Web consa­cré au Petit Jour­nal.


  1. Le télé­scrip­teur de l’a­gence Havas, ancêtre de l’AFP. ↩︎
  2. Épreuve gros­sière, le plus sou­vent réa­li­sée à la brosse. On voit le tirage d’une morasse dans le film L’Homme fra­gile (voir mon article illus­tré). ↩︎
  3. J’ai res­pec­té la ponc­tua­tion d’o­ri­gine. ↩︎

Composer le texte plusieurs fois pour imprimer plus vite (XIXe s.)

« Quand le tirage des jour­naux devint plus impor­tant, pas­sant de quelques cen­taines à quelques mil­liers d’exemplaires, en même temps que le for­mat s’agrandissait et que le nombre de pages aug­men­tait, un pro­blème se posa. L’ingénieur [anglais Charles] Stan­hope avait bien construit en 18071 la pre­mière presse à impri­mer métal­lique : la vitesse de pro­duc­tion était mon­tée à 200 feuilles à l’heure. Mais cela ne sup­pri­mait pas com­plè­te­ment la dif­fi­cul­té. Pre­nons l’exemple d’un jour­nal d’une seule feuille tirant à 12 000 exem­plaires : il aurait fal­lu soixante heures pour l’imprimer en totalité.

Première presse Stanhope, 1780 (?)
Pre­mière presse Stan­hope, 1780 (?). Source : Inva­luable.

« La solu­tion trou­vée fut la sui­vante : le texte d’un même numé­ro était com­po­sé deux, voire trois fois. Un pre­mier typo­graphe com­po­sait d’après le manus­crit. Dès qu’il avait ter­mi­né un para­graphe, on en tirait une épreuve, on la cor­ri­geait si néces­saire et on la confiait à un deuxième typo­graphe qui com­po­sait le même para­graphe ; éven­tuel­le­ment, on renou­ve­lait l’opération avec un troi­sième com­po­si­teur. On obte­nait ain­si deux – ou trois – jeux des pages ; le temps de rou­lage sur deux – ou trois – presses s’en trou­vait réduit d’autant.

« Plus tard, en 1814, la presse à vapeur de l’Allemand [Frie­drich] Koe­nig – la pre­mière fut ins­tal­lée au Times, de Londres – allait faire fran­chir un nou­veau seuil : 1 100 feuilles à l’heure.

« Enfin, en 1865, l’ingénieur fran­çais [Hip­po­lyte] Mari­no­ni inven­tait la presse rota­tive à bobines qui, avec la com­po­si­tion méca­nique, allait per­mettre, à la fin du siècle, la nais­sance et le déve­lop­pe­ment de la presse à grand tirage. »

Presse rotative de Marinoni, 1883
Presse rota­tive de Mari­no­ni, 1883. Source : Wiki­pé­dia.

Je ne connais­sais pas cette his­toire de dupli­ca­tion de la com­po­si­tion typo­gra­phique, même si l’astuce est assez évi­dente. Elle peut expli­quer de petites dif­fé­rences (voire des erreurs) entre deux exem­plaires de la même édi­tion d’un journal.

Source : Louis Gué­ry, Visages de la presse. La pré­sen­ta­tion des jour­naux des ori­gines à nos jours, éd. du CFPJ, 1997, p. 69.


  1. Plus pro­ba­ble­ment, quelques années aupa­ra­vant. La date est incer­taine. ↩︎