Pierre Daninos (date et photographe inconnus) et la jaquette de l’édition originale du Pyjama (Grasset, 1972).
Le journaliste et écrivain Pierre Daninos (1913-2005), surtout connu pour Les Carnets du major Thompson (1955), raconte une anecdote vécue après la Libération, à France-Soir :
Ma tâche consistait alors à présenter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien souvent, à récrire la copie — ce qui, dans le jargon journalistique[,] s’appelle rewriting. Le texte que j’avais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand reporter qui, [de] retour d’Afrique du Sud, écrivait à propos du désert du Kalahari, et pour en souligner la sécheresse : Le peu d’eau qui tombe, les indigènes le conservent dans des œufs de gazelle. Distraction ? Mystérieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître volatile ? Fatigue due au désert ? […] Pour une raison ou pour une autre, je laissai partir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se reproduisirent à l’aube à une cadence vertigineuse. Je dormais encore quand je fus appelé au téléphone par le rédacteur en chef technique : — Bravo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont partis par la départementale ! Mal réveillé, je ne vis pas avec netteté l’énormité de la ponte. En arrivant au journal l’après-midi, j’appris les suites de cette couvée dont la province avait eu la primeur. Furieux, le rédacteur en chef était monté au marbre1 pour engueuler le chef correcteur : — Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez laissé passer ? Il lui tendit la morasse2. Le vieux correcteur ajusta son binocle, relut et dit : — Évidemment… C’est idiot, monsieur Chardigny3. Il fallait un s ! Comme Chardigny, désarmé, le priait de relire une nouvelle fois la phrase, le chef correcteur lui dit après réflexion : — Évidemment, c’est beaucoup trop petit pour pouvoir contenir de l’eau… Ce fut le rédacteur en chef lui-même qui introduisit dans les éditions suivantes l’autruche qui convenait.
Pierre Daninos, Le Pyjama, Grasset, 1972, p. 53-54.
On peut découvrir l’imprimerie de France-Soir (100, rue Réaumur, Paris 2e), en 1963, dans les deux premières minutes de cette archive de l’INA.
Je l’imagine plutôt descendre à l’imprimerie. ↩︎
Le mot anacoluthe apparaît fréquemment dans les discussions entre correcteurs. L’école et sa grammaire normative1 nous ont appris à chasser de nos phrases cette rupture de construction syntaxique, et ce réflexe est resté très présent chez nombre d’entre nous. De plus, la définition de l’anacoluthe est imprécise (voir le TLFi), ce qui ne facilite pas son identification.
Cependant, « les anacoluthes pullulent dans la littérature française » (Dufays), là où « l’impatience de la pensée fait violence à la logique formelle du discours » (Suhamy). C’est « une tournure des plus banales, une sorte de raccourci commode permettant d’éviter le recours à des subordonnées conjuguées » (Dufays).
On en connaît des exemples célèbres – et ressassés – chez nos auteurs classiques :
Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé (Pascal2).
Et moi, pour trancher court toute cette dispute, / Il faut qu’absolument mon désir s’exécute (Molière3).
Et pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre / Ce que je viens de raconter (La Fontaine4).
Exilé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de marcher » (Baudelaire5).
Les autres éternellement sur nous, j’étouffe ! (Claudel6.)
Mais, en réalité, « […] nous faisons beaucoup d’anacoluthes sans le savoir […] » (Suhamy), à l’oral comme à l’écrit. On en trouve dans nos dictons (L’appétit vient en mangeant), dans nos comptines (Prête-moi ta plume pour écrire un mot7) et autres chansons (Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé8), dans la presse, bien sûr :
Moteurs de voitures, canapés, sommiers, les gens se débarrassent de ce qui les gêne (Le Parisien, 3 juin 19949).
Né à Créteil, en 1955, d’une mère caissière, puis institutrice, et d’un père chauffeur de maître, sa jeunesse de banlieusard rebelle tendance petite frappe, passionné de rock, aurait pu faire de lui un loubard sans son amour précoce des livres (Le Monde des livres, 12 octobre 202510).
ou encore dans des livres sans recherche formelle particulière :
Arbitre du goût, il n’y a sans doute que Paris pour lui permettre de trouver sa place […] (où le sujet est la Parisienne au xviie siècle — Sabine Melchior-Bonnet11).
Molinié note qu’il existe « une contradiction entre l’idée d’une transgression de la norme et celle d’ériger en figure ce qui d’autre part est considéré comme faute ». Ce qu’on admire chez nos grands auteurs, pourquoi faudrait-il se l’interdire absolument ?
Comment trancher ?
La question que doit se poser le correcteur face à une anacoluthe est plutôt celle de son acceptabilité, le critère principal étant celui de la difficulté d’interprétation.
Le correcteur intervient à la frontière « très ténue […] entre l’erreur de syntaxe involontaire, l’emploi volontaire mais maladroit de la rupture syntaxique et, enfin, le choix délibéré de l’anacoluthe comme figure de style […] » (Wikipédia).
Nombre d’anacoluthes passent inaperçues ou sont bien tolérées : « […] quand le contexte permet de lever toute équivoque, on fait bien souvent peu de cas de phrases qui devraient pourtant être considérées comme mal construites selon la règle » (OQLF).
Quand un académicien célèbre comme Jean d’Ormesson écrit :
« En ouvrant mes volets ce matin-là, un grand bonheur m’envahit »,
on voit bien que la cohérence sémantique (assurée par l’adjectif possessif mes et le pronom personnel me, qui se répondent d’une proposition à l’autre12) compense l’incohérence syntaxique.
Comme le résume Dufays, « l’anacoluthe n’a besoin pour devenir légitime que d’apparaître sous la plume d’un écrivain ; écrivez une erreur, signez d’Ormesson, et il n’y a plus d’erreur ».
Pour moi, un correcteur gêné par une anacoluthe — surtout s’il travaille dans le domaine littéraire — doit s’efforcer de proposer une reformulation stylistiquement équivalente. Alourdir un énoncé pour éviter à tout prix une anacoluthe, c’est remplacer une faute par une autre.
Évitons surtout les solécismes flagrants (Dans l’attente de votre réponse, veuillez agréer, monsieur…) et plus encore les janotismes13 (« construction incorrecte d’une phrase, aboutissant à une équivoque ridicule, à une niaiserie » (Acad.), telle que Il fit boire des jus de citron à ses invités qu’il avait pressés lui-même14).
J’en ai récemment relevé un bel exemple dans la presse locale.
Le Républicain lorrain, 1er décembre 2025. Janotisme corrigé le lendemain (« à la force des mollets »).
Lire Molinié : « Pour qu’il y ait rupture, il faut qu’il y ait transgression d’un ordre, il faut donc qu’il y ait un ordre. Or quel ordre ? Il est facile de répondre : celui de la grammaire normative ; on sait que c’est une invention scolaire. Plus forte est la réponse : celui de la rhétorique prescriptive du bon goût ; mais beaucoup de praticiens ont refusé ce carcan. […] « On peut s’en sortir, plus ou moins bien, en remarquant la relativité, à la fois au cours de l’histoire et dans une même époque, selon les esthétiques, du sentiment de l’ordre et de l’usage. On appréciera de la sorte une certaine liberté à l’organisation syntaxique aussi bien dans les textes baroques ou même classiques […] que dans les grandes créations, à tant d’égards révolutionnaires, de Proust, de Céline, de Cohen et de [Claude] Simon. » ↩︎
Dans les Pensées, 392, 1670. Autre exemple (ibid., 41) : « Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. » ↩︎
Proposition de critère d’évaluation des anacoluthes par Dufays (p. 133) : « Seraient tenues pour seules légitimes les anacoluthes rendues claires par la présence d’un support minimal (pronom complément ou adjectif possessif) et par une incompatibilité d’accord de traits sémantiques entre le sujet et le complément détaché. » ↩︎
À moins que l’auteur soit un disciple de Queneau : « Le “mauvais” français n’est souvent que du néo-français qui n’ose pas dire son nom […]. Je ne reculerai même pas à l’occasion devant l’homologation des pataquès, cuirs, velours, impropriétés, janotismes, quiproquos, lapsus, etc. (Bâtons, chiffres et lettres, Gallimard, 1955, cité par le TLFi). ↩︎
Il règne un grand désordre dans l’emploi du complément de métier après les noms corps, syndicat ou union1. On le trouve tantôt au singulier, tantôt au pluriel, aussi bien dans les ouvrages de référence que dans les textes des livres et journaux. Si un emploi isolé passe inaperçu, il est préférable d’unifier la graphie lorsque les occurrences se multiplient dans un même texte.
Google Ngram de la fréquence, entre 2000 et 2020, des graphies syndicat de métier, syndicat de métiers, union de métier et union de métiers.
Or « il n’y a pas de règle absolue qui détermine si le nom en fonction de complément du nom se met au singulier ou au pluriel ; c’est généralement le sens qui nous fait opter pour l’un ou l’autre2 ». Quel est alors le sens de ce de métier ?
Retour au Moyen Âge
Rappelons, pour commencer, que « le mot [métier] a vu son sens s’étendre notablement. Il a d’abord signifié une occupation manuelle ou mécanique avec l’indication d’une certaine opposition à l’égard du mot art3. […] Métier peut s’utiliser aujourd’hui pour désigner n’importe quelle profession : être médecin, quel métier4 ! »
Autrefois, les corps de métier étaient des communautés d’artisans dont les membres formaient des corporations5. On les appelait aussi « les métiers ». (Elles ont été remplacées par les chambres consulaires et syndicales.)Aujourd’hui, un corps de métier désigne l’ensemble des personnes exerçant la même profession. Antidote donne pour exemples : Les règles et traditions d’un corps de métier. Les corps de métier du bâtiment comprennent les charpentiers, les maçons, les plombiers, etc. — tout en notant l’hésitation graphique au pluriel dans son corpus. Le Larousse admet les deux graphies6. Le Grand Robert et l’Académie7 donnent seulement le pluriel corps de métiers. Outre son héritage historique, cette graphie bénéficie aussi de la tendance qu’ont certains scripteurs à marquer doublement le pluriel : à la fois au nom et à son complément.
Curieusement, la locution (tous) corps d’état8, courante dans le domaine de la construction, est peu affectée par cette tendance, alors que son sens est équivalent. Autant être cohérent : les corps d’état, les corps de métier.
L’Union des métiers du bois est une union de métier
De même, on trouve aussi bien syndicat de métier que de métiers, union de métier et de métiers, là aussi avec un fréquent « pluriel par attraction » (un syndicat de métier, des syndicats de métiers).
L’hésitation est compréhensible : ces associations regroupent-elles plusieurs métiers ou bien des personnes exerçant le même métier ? Certains intitulés tels que Union des métiers et des industries de l’hôtellerie ou Groupement des métiers de l’imprimerie incitent à choisir le pluriel, mais leurs adhérents ont bien en commun l’hôtellerie ou l’imprimerie. Au-delà de leurs différences (les métiers regroupés), ils partagent un métier.
Contrairement à corps de métier, je ne trouve ces termes dans aucun dictionnaire usuel, mais le Larousse donne : « Syndicalisme de métier, syndicalisme de type britannique (trade unionism), ayant pour but de défendre les intérêts des salariés par métier (trade) et non par branche professionnelle9. » C’est bien le métier qui les réunit.
Il me semble donc préférable, du moins dans un même texte, d’écrire corps de métier, syndicat(s) de métier et union(s) de métier.
Pour faire le tour de la question, ajoutons que les chambres de métiers (et non des métiers, comme on le dit souvent10) — qui, depuis 1925 en France, assurent la défense des intérêts de l’artisanat — ont changé de nom en 2004 : elles sont devenues les chambres de métiers et de l’artisanat (CMA). Elles tiennent le registre public des artisans de France, qui s’appelle bien le répertoire national des métiers.
Logo des chambres de métiers et de l’artisanat.
Mentionnons, pour finir, l’emploi du nom complément métier sans préposition11, plus délicat encore à trancher — avec, là aussi, une tendance au pluriel par attraction12 et une indécision sémantique. Des processus métier(s)sont-ils ceux du métier ou des métiers de l’entreprise13 ? Et ses directions métier(s)14 ? ses besoins métier(s)15 ? Faut-il écrire une fiche métier, des fiches métiers ? L’usage hésite16.
Cette tendance forte à la juxtaposition de noms, particulièrement dans les textes techniques, n’est pas le moindre problème posé au correcteur.
Cœur de métier (activité première d’une entreprise) ou homme/femme de métier (professionnel·le) posent moins de problèmes. ↩︎
Paul Dupré, Encyclopédie du bon français, éd. de Trévise, 1972, t. II., p. 1596. Voir aussi le long article « Métier » du TLFi. ↩︎
Voir « Métier (corps) », Wikipédia. « Tous les Artisans sont divisez par la Police en plusieurs corps de mestiers », écrit Furetière en 1690 (onglet « 17e siècle », dans « Métier », Dico en ligne Le Robert (je souligne). ↩︎
Certaines grammaires (notamment celle d’Antidote) parlent d’apposition. ↩︎
« Quand on place ce nom directement après un autre, on le fait sans trait d’union, et il prend facultativement la marque du pluriel en contexte pluriel », écrit Antidote (je souligne). ↩︎
« Quand on peut sous-entendre une préposition devant le nom complément, […] c’est le sens qui indique si le nom complément évoque l’idée d’une réalité unique ou multiple. Cela dit, le nom complément est le plus souvent singulier. » — « Règle générale du pluriel et du trait d’union pour le nom complément du nom », Banque de dépannage linguistique, OQLF (je souligne). ↩︎
Dans un recueil de dictées de difficulté variable, j’ai trouvé le texte d’une de celles que Coforma1, ancienne école de correcteurs (1978-19982), soumettait aux candidats. Le livre le présente ainsi :
« Coforma est un organisme qui assure la formation des correcteurs de l’imprimerie, de la presse et de l’édition. Un bagage sérieux est nécessaire pour réussir au concours d’entrée. On apprend ensuite à jongler avec les innombrables difficultés de la grammaire et de l’usage, on élargit, tous azimuts, le champ de ses connaissances.
« Quand les rotatives de L’Équipe ou du Monde sont prêtes à rouler, le correcteur n’a plus guère le temps de se demander comment on écrit “Zimbabwe” ou “Zoetemelk” et il lui faut connaître sur-le-champ la capitale du Burundi3 et le pluriel de pied-à-terre4. Voici l’une des épreuves du concours d’entrée : la dictée.
« J’ai grand peur que vous ne vous effrayez des épreuves orthographiques que vos professeurs se sont plus à vous imposer. Quoique vous en disiez, quoique vous vous en plaigniez, il est oportun qu’ils recourrent à ces exercices, qu’ils ont, non sans raison, estimé nécessaire à votre formation. L’expérience, non moins que la logique, me convaint que l’élève qui possède un certain fond d’intelligeance résout assez aisément les difficultées, les plus épineuses-mêmes, dont on les a hérissées. Mais ceux qui s’étant enorgueuillis de leurs dispositions naturelles ou s’étant accomodés d’une certaine nonchalence, ont douté qu’il fallût travailler sans nulle relâche pour parvenir au succès, se sont trouvés cruellement embarrassés. Sache donc, jeune homme ou jeune fille qui m’écoute, que la persévérence et le travail seul te conduiront au succès. »
C’est l’auteur du livre qui a « volontairement truffé de fautes » le texte, pour que l’on puisse jouer, au choix, à la dictée ou au correcteur.
J’ai soumis ce texte au logiciel Antidote : il a corrigé quatorze erreurs, en a ajouté une et dans cinq autres cas est resté indécis, laissant l’utilisateur trancher. Résultat insuffisant pour un correcteur professionnel.
Ferez-vous mieux ? Je l’espère ! (Un conseil : pour atteindre le sans-faute, prêtez attention à la date de parution du livre.)
Victor Sorin, Le Jeu de la dictée, « Loisirs et jeux », Hatier, 1986, p. 55.
Mis à la fois pour Correction-Formation et pour Communication-Formation, selon François Donzel, son fondateur et président de 1980 à 1997 (dans l’article « Correcteur : comprendre son rôle pour s’inventer un avenir », Médias Pouvoirs, no 17, « Médias : questions de formation », janvier-février-mars 1990, p. 132-136). ↩︎
Sise 49, rue Pigalle (Paris 9e), puis 18, rue Théodore-Deck (Paris 15e), Coforma est devenue Formacom en 1998 (19, rue Honoré-d’Estienne-d’Orves, 93500 Pantin), laquelle, après avoir été mise en redressement judiciaire en 2012, a fermé en 2015. Le Greta CDMA (Création, design et métiers d’art, 21, rue de Sambre-et-Meuse, Paris 10e) a alors repris la formation. ↩︎
À l’époque, c’était Bujumbura ; aujourd’hui, c’est Gitega. ↩︎
C’est l’histoire de monsieur Jacques, « de loin le meilleur correcteur de toute la corporation », perturbé par une coquille infernale. Alors que l’imprimerie où il travaille « prépar[e] une édition particulièrement soignée des Pensées de Pascal », il « commen[ce] à faire de terribles cauchemars »…
« […] On en était au premier jeu d’épreuves, lorsque monsieur Jacques eut sa première vision d’horreur : avec une extraordinaire précision, la page 53 lui apparut en rêve, parfaitement composée, élégamment justifiée, cependant qu’une voix maléfique répétait : “coquille ! coquille ! il y a une coquille à la page 53 !” Il se dressa d’un bond sur son lit, trempé de sueur, persuadé d’être victime d’une hallucination diabolique, car il ne pouvait admettre qu’une erreur échappât à sa vigilance. Après deux heures de grande agitation, il réussit à se rendormir, mais le lendemain il trouva le chiffre 53 griffonné sur son paquet de cigarettes et l’angoisse le saisit à nouveau. Il se précipita à l’imprimerie et quelle ne fut pas son humiliation de découvrir qu’effectivement une coquille salissait la page 53 : “incrédule” avait été écrit avec un accent grave. Il s’empressa de corriger et il tira même une certaine fierté de sa mésaventure : fallait-il qu’il eût un sacré coup d’œil pour repérer inconsciemment une faute et pour s’en souvenir précisément pendant son sommeil ! Ouf ! À quelque chose malheur est bon.
« Mais la nuit suivante, catastrophe ! Le même rêve se reproduisit image pour image, mot pour mot ! Incapable cette fois de se rendormir, monsieur Jacques revint de nuit à l’imprimerie pour constater avec stupeur que la page 53 présentait toujours la même faute : l’accent d’incrédule était encore grave ! Avait-il par mégarde oublié de noter la correction et de refaire la ligne, emporté par l’émotion d’avoir trouvé l’erreur ? Ce n’était pas impossible, aussi entreprit-il sur le champ [sic] de recomposer la chose, puis il rentra chez lui. Ce matin-là fut le premier où il arriva en retard à l’atelier. Mais le diable peut-être s’en mêlait, car la nuit suivante même cauchemar, et la suivante, et la suivante, et au deuxième jeu d’épreuves, et au troisième… Quand le livre sortit enfin, monsieur Jacques était devenu complètement fou et on dut l’interner. »
Extrait du conte « La coquille », dans Pentaméron, de Jean-François Sonnay [né en 1954], Lausanne, éd. L’Âge d’homme, 1993, p. 77-79. L’intégralité du conte est disponible sur Google Livres.
Dans Tropique du Cancer, traduit en français chez Denoël en 1945, Henry Miller (ici, photographié par Carl Van Vechten, en 1940) évoque son expérience de correcteur de presse.
En 1930, l’écrivain américain Henry Miller (1891-1980) s’installe seul à Paris, où ses premiers mois de bohème sont misérables. En mars 1932, il est embauché comme correcteur de l’édition parisienne du Chicago Tribune, grâce à l’écrivain britannique Alfred Perlès, qui y était employé. Il relate cette expérience dans un roman qu’il a déjà commencé à écrire — avec une liberté de ton qu’il veut totale — et qui sera célèbre : Tropique du Cancer. Extraits.
« […] Assis dans ma petite niche, tous les poisons que le monde répand chaque jour passent à travers mes mains. Je ne me souille même pas le bout de l’ongle. Je suis absolument immunisé. Je suis même plus pépère qu’un gars du laboratoire, parce que je n’ai pas d’odeurs nauséabondes ici, tout juste l’odeur du plomb brûlant. Le monde peut sauter ! — je n’en serai pas moins ici, à mettre une virgule ou un point-virgule. […]
« […] Un bon correcteur d’épreuves n’a ni ambition, ni orgueil, ni cafard. Un bon correcteur d’épreuves est un peu comme Dieu tout-puissant : il est dans le monde, mais n’en fait pas partie. Il en tient pour le dimanche seulement. Le dimanche est sa nuit de repos. Le dimanche, il descend de son piédestal et montre son derrière aux fidèles. Une fois par semaine il se met à l’écoute pour capter tous les chagrins privés et la misère du monde ; et ça lui suffit pour le reste de la semaine. Le reste de la semaine, il demeure dans les marécages d’hiver glacés, il est l’absolu, l’impeccable absolu, avec seulement une cicatrice de vaccination pour le distinguer de l’immense vide.
« La plus grande calamité pour un correcteur, c’est la menace de perdre sa place. Quand nous nous réunissons pendant la pause, la question qui nous fait courir un frisson dans le dos, est : qu’est-ce que tu feras si on te fout à la porte ? […]
« Cette vie, qui, si j’étais un homme ayant encore de l’honneur, de l’orgueil, de l’ambition et ainsi de suite, m’apparaîtrait comme le dernier échelon de la dégradation, je l’accueille avec joie maintenant, comme un malade accueille la mort. C’est une réalité négative, juste comme la mort — une espèce de paradis sans la souffrance et la terreur de la mort. Dans ce monde chthonien la seule chose d’importance est l’orthographe et la ponctuation. Peu importe la nature de la calamité, pourvu qu’elle soit orthographiée correctement. […] Rien n’échappe à l’œil du correcteur, mais rien ne pénètre à travers sa cotte de mailles. »
Henry Miller, Tropique du Cancer [1934], trad. de l’anglais (États-Unis) par Paul Rivert, Denoël, 1945.
Il est parfois difficile de trancher entre à l’intention de et à l’attention de, car ces locutions paronymiques « servent toutes deux à introduire le ou la destinataire de quelque chose1 ».
Pourtant, à lire la plupart des sources, cela ne poserait pas de problème : à l’attention de ne s’emploierait que dans l’adresse d’une lettre2, à l’exclusion de à l’intention de3, qui s’emploierait partout ailleurs.
Tout correcteur sait ou sent que ce n’est pas si simple. « […] dans le contexte de la correspondance, quand il est question de messages, de lettres, la locution à l’attention de est régulièrement utilisée en remplacement de à l’intention de4 ».
« La lettre que j’avais alors rédigée à son attention » (Yann Moix, 2002), « [Il] rédigea [un mémoire] à l’attention de son parrain » (Renaud Camus, 2002), « Elle rédigea un billet à son attention » (Christine Orban, 2012), « Les réponses qu’il rédige à son attention » (Virginie Despentes, 2015), « Une lettre avait été déposée à son attention » (Vincent Engel, 2016), « Une petite enveloppe avec un mot rédigé à ton attention » (Marc Levy, 2012), « Un rapport sur la qualité de l’air a été rédigé à l’attention du Premier ministre » (Daniel Lacotte, 2019), « Ce message a été laissé à l’attention de… » (Julien Soulié, 2021)5.
Est-ce à raison ? Tentons de clarifier la question.
Dire et écrire pour quelqu’un
Ce qu’on dit (déclare, exprime, remarque, etc.), ce qu’on écrit est bien à l’intention de quelqu’un, c’est-à-dire pour lui : ça lui est destiné.
On écrit un mémoire à l’intention d’un jury ou d’une société savante, on rédige un dossier à l’intention des parlementaires, on annote une partition à l’intention des musiciens, on délivre une ordonnance à l’intention du pharmacien ou du patient.
Hector, dit le tavernier, n’as-tu point honte et vergogne de venir ainsi troubler mon réfectoire ? Je vais te donner du bâton. C’est mon serviteur palefrenier, ajouta-t-il à l’intention du duc — R. QUENEAU, Les Fleurs bleues, p. 33.
Le Général, au mot de « Madame », poussant à l’intention de Petypon une petite exclamation de triomphe. Aha ! — G. FEYDEAU, La Dame de chez Maxim’s, I, 12, 1914, p. 18.
Debout toutes deux […], elles me considérèrent. La robe jaune, au bout d’un temps de réflexion, jacassa quelque chose à l’intention de la robe verte — FARRÈRE, L’Homme qui assassina, 1907, p. 259.
Et puis, ne m’appelez pas Pédro-surplus. Ça m’agace. C’est un blase que j’ai inventé sur l’instant, comme ça, à l’intention de Gabrielle […] — R. QUENEAU, Zazie dans le métro, Folio, p. 159.
Agir pour ou contre quelqu’un
De même, on constitue une rente ou une dot, on achète un cadeau, on prépare une fête… à l’intention d’une ou plusieurs personnes (pour que ces actions leur soient bénéfiques, profitables ; pour leur faire honneur, leur rendre hommage).
J’ai pu ce matin relire une partie de Mme de Sévigné, à l’intention de mes jeunes élèves féminins — AMIEL, Journal, 1866, p. 539.
On crée une œuvre, on publie un journal, on diffuse une émission de radio ou de télévision, on organise un grand évènement… à l’intention d’un public.
[…] durant une semaine et à l’intention de plus de 6 000 cancérologues représentant 63 nations, 2 000 rapporteurs firent éclater simultanément leurs travaux — Science et Vie, janv. 1967.
On prie, on boit ou on répand un liquide (libation), on immole un animal (sacrifice) à l’intention d’une divinité ; on quête, on fait une collecte à l’intention de sinistrés ; on fait dire une messe à l’intention d’un défunt, d’une famille, des âmes du purgatoire, etc.
On profère une menace ou on prépare un mauvais coup à l’intention d’un rival, d’un ennemi :
Le Deerhound est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui sont postés là comme des chiens de garde, à l’intention de la Russie — LOTI, Aziyadé, Azraël, xxix, p. 114.
Depuis longtemps, il mijotait en soi, à l’intention du père Soupe, le plan d’une blague gigantesque — COURTELINE, Messieurs les ronds-de-cuir, II, 2.
Bref, ce qu’on fait et ce qu’on dit à l’intention de quelqu’un, on le lui destine, on le lui… adresse. Un des synonymes de à l’intention de est, d’ailleurs, le classique à l’adresse de.
Écrire à son intention… pour retenir son attention
Le destinataire, on espère aussi, parfois, attirer son attention6. De même qu’un coup de klaxon à l’intention d’un ami sert à l’avertir, de même qu’une offrande à un dieu sollicite ses faveurs, on peut écrire un texte pour cette raison (à cette intention — on n’en sort pas). Quand des lobbyistes rédigent un dossier à l’intention des parlementaires, ils ont l’intention (et l’espoir) d’obtenir leur attention (et leurs votes).
On comprend mieux que certains scripteurs puissent confondre les deux mots, y compris hors du domaine de la correspondance : leur intention se relève dans l’énoncé.
Smack, a refait l’avocate à l’attention de son amour, oh toi mon aimé que j’aime, smack, smack […] — Vincent RAVALEC, Vol de sucettes, p. 88.
À l’intérieur du TLFi lui-même, on note une contradiction : entre la définition de déclaration (« P. ext. Tout ce qui peut s’écrire ou se dire en public ou à l’attention d’un public ») et celle d’adresse (« Vieilli. Déclaration formulée à l’intention d’un destinataire. En particulier, dans le domaine de la politique »).
Gagner l’attention d’autrui
À l’attention de n’est pas seulement une « mention utilisée en tête d’une lettre, pour préciser son destinataire (Grand Robert) ou, « dans la langue administrative, [… une] formule utilisée pour désigner, parmi le personnel d’une administration, le destinataire d’une note, d’une lettre, etc. » (TLFi).
On appelle à l’attention de quelqu’un7, on (se) signale à son attention8, on désigne (quelqu’un ou quelque chose) à l’attention de quelqu’un9, on (s’)impose à son attention10, on (se) propose ou on porte à son attention :
Combien de fois la clarté des étoiles, le bruit des vagues de la mer, le silence de l’heure qui précède l’aube viennent-ils vainement se proposer à l’attention des hommes ? Ne pas accorder d’attention à la beauté du monde est […] un crime d’ingratitude — S. WEIL, Écrits de Marseille11.
Il avait pouvoir de porter à l’attention de ce conseil toute affaire qui, à son avis, pouvait menacer la paix et la sécurité internationales — Charte Nations unies, 1946.
Inversement, on échappe à l’attention de quelqu’un ou on s’y soustrait.
Il faut bien admettre qu’entre rédiger un document à l’intention de quelqu’un et en porter le contenu à son attention, la frontière est mince et donc aisément franchie.
Les citations sont extraites du Grand Robert et du TLFi, sauf mention contraire.
« On signale ainsi que le document est soumis, proposé à l’attention, à l’examen attentif de la personne mentionnée » (Girodet). Voir aussi l’avis de l’Académie. ↩︎
On peut se demander pourquoi il est considéré comme fautif d’employer à l’intention de dans la vedette d’une lettre (puisque celle-ci a bien un destinataire). C’est ainsi. ↩︎
Cédrick Fairon et Anne-Claire Simon, Le Petit Bon Usage de la langue française, De Boeck, 2018, p. 81. ↩︎
C’est-à-dire, selon les cas, son application, sa concentration. sa curiosité, son intérêt, etc. ↩︎
« Avertissement : Appel à l’attention de quelqu’un pour le garder d’une chose fâcheuse, d’un danger ; mise en garde (contre qqc.) » (TLFi). ↩︎
« Souligner : Signaler quelque chose à l’attention de façon insistante » (TLFi). ↩︎
« Recommander : Désigner quelqu’un à l’attention, à la bienveillance, aux soins de quelqu’un. » (TLFi). ↩︎
« L’impressionnisme, bon ou mauvais, s’était imposé à l’attention du public (MAUCLAIR, Maîtres impressionn., 1923, p. 157) » — TLFi, s.v. imposer. ↩︎
Simone Weil, « L’amour de Dieu et le malheur », dans Écrits de Marseille, dans Œuvres complètes, t. IV, vol. 1, Gallimard, 2008, p. 373-374. ↩︎
Le Trésor de la langue françaiseinformatisé, dictionnaire des xixe et xxe siècles, est une des ressources de référence des professionnels de la langue. Il dispose de puissants outils de recherche, faciles d’emploi. Le correcteur peut ainsi y trouver rapidement ce dont il a besoin.
Fenêtre de recherche assistée du Trésor de la langue françaiseinformatisé (TLFi).
Prenons un exemple : vous voulez y chercher la tournure juridique en tant que de besoin (voir son explication par l’Académie).
Une fois entré dans le TLFi, en haut de la page, cliquez sur Recherche assistée : une nouvelle fenêtre s’ouvre alors. Au point no 5, tapez en tant que de besoin (sans guillemets) dans Contenu 1 > Oui. Dans le menu déroulant (type d’objet recherché), choisissez Paragraphe quelconque, puis cliquez sur le bouton Valider :
Détail de la fenêtre de recherche assistée du TLFi.
Vous obtenez deux résultats :
La tournure en tant que de besoin apparaît dans deux entrées du TLFi.
Cliquez sur Affichage détaillé et le premier résultat (en tant que de besoin dans l’entrée Arrangement) s’affiche en rouge :
Le général de Gaulle a employé cette tournure dans ses Mémoires.
Pour passer au résultat suivant, cliquez sur le bouton +. Apparaît alors en tant que de besoin dans l’entrée Volet :
Le TLFi lui-même emploie cette tournure pour définir le mot volet dans le domaine théâtral.
Avec le bouton –, vous pouvez revenir au résultat précédent. Avec Affichage global, revenir à la liste des résultats.
Dans la fenêtre de recherche, si vous aviez choisi comme type d’objet Exemple ou Définition (au lieu de Paragraphe quelconque), vous n’auriez obtenu qu’un des deux résultats, en tant que de besoin, dans l’entrée Arrangement, appartenant à une phrase du général du Gaulle, alors que, dans l’entrée Volet, la tournure sert à définir le mot, dans le domaine du théâtre.
D’autres types de recherche sont possibles. Pour les découvrir, cliquez sur Voir des exemples d’utilisation du formulaire, en haut de la fenêtre de recherche assistée.
Je n’ai pas encore étudié si l’autre mode de recherche, dit complexe (qui exige de mettre en œuvre des liens logiques), peut être utile au correcteur.
Je viens de lire La typographie cent règles (Angers, Le Polygraphe, 2005). Les auteurs en sont le romancier Patrick Boman, qui était alors réviseur à L’Express, et Christian Laucou, typographe, éditeur et metteur en page, chargé d’enseignement à l’école Estienne.
Ce petit livre (11,5 × 16 cm, 95 p.), pour tout public, donne les règles essentielles de la typographie, agrémentées d’anecdotes et de courtes biographies (d’Alde Manuce à Jan Tschichold), et illustrées par Pascal Jousselin.
À propos du préparateur de copie et du correcteur, Boman et Laucou écrivent ceci :
« […] Homme ou femme de l’ombre, le préparateur (ou préparatrice) de copie est honni de l’auteur – dont il révèle les faiblesses –, de l’éditeur – dont il ponctionne les finances tout en allongeant les délais de publication –, du correcteur – qui lui reproche les erreurs oubliées. »
« […] Métier ingrat, pouvant mener à des syndromes obsessionnels compulsifs, la correction d’épreuves, comme la préparation de copie, fait l’objet d’un tir groupé : l’éditeur (trop cher, plante les délais) ; le maquettiste (du travail en plus) ; l’auteur (alerté sur une monstruosité résiduelle alors qu’il dépense son à-valoir sur une plage de l’Adriatique) ; l’imprimeur, dont les machines tournent à vide, impatientes de reproduire le chef-d’œuvre à cent mille exemplaires… »
Trop sérieux, s’abstenir ! Mais sous la pochade se cache un fond de vérité.
Enfin, les auteurs « rappel[lent] aux fâcheux qui grincent des dents devant une cédille tombée de la casse que, à la haute époque, le Petit Larousse subissait, dit-on, quatorze lectures-corrections impitoyables, ce qui lui valait sa réputation d’être sans tache (et non sans tâche) ».
Haute époque, en effet !
P.-S. — Fondée en 1990 par l’ancien correcteur Pierre Laureandeau, également auteur sous divers pseudonymes, et son épouse Agnès Jehier, la maison d’édition Le Polygraphe a fermé ses portes en 2017 (Wiki-Anjou). Laureandeau et Boman ont aussi cosigné un petit Éloge de la correction (Mots & Cie, 2003).
Le Professionnel du livre, mai 1938. Source : Gallica/BnF.
Une perle est relevée dans les colonnes d’un journal et, comme toujours, on en blâme le correcteur (photo ci-dessus). C’est une fois de trop pour Letellier, lui-même correcteur expérimenté, en labeur et en presse. Adhérent de la fédération qui publie Le Professionnel du livre, il prend la plume pour rappeler qu’une correction demandée peut être oubliée, mal interprétée, mal exécutée, voire refusée pour diverses raisons.
Injustement tenue pour responsable des coquilles, bourdons1 et autres accidents qui rendent très souvent les meilleurs articles incompréhensibles, la corporation des correcteurs, par la plume de notre camarade Letellier, se défend énergiquement. À la lecture de cette plaidoirie, nos camarades pourront reconnaître au passage certaines vérités — sévères mais justes — qui dénotent un abaissement du niveau de la conscience professionnelle chez ceux qui pratiquent ou tolèrent, ou encouragent des procédés tels que ceux qui nous sont signalés par notre adhérent. Puissent un jour, nos collaborateurs — dont plus d’un ignorant conteste l’érudition parfois très étendue — jouir d’une influence suffisante et… bienfaisante, afin de rendre à la corporation du Livre un lustre qui est bien près de disparaître. M. B.2
Dans le dernier numéro du Professionnel du Livre, je vois un conseil donné aux correcteurs : ne pas laisser passer de bourdons comme celui qui s’est produit dans un journal de Lille. Voilà une excellente occasion de montrer aux disciples de Gutenberg (j’étends le mot disciple à tous les membres de la corporation de l’imprimerie), l’erreur de ceux qui attribuent aux correcteurs toutes les fautes du journal.
Si je prends ici la défense des correcteurs, c’est parce que moi-même j’en suis un (trente ans de métier dont quatre ans et quelques mois de journal). Je crois être l’interprète de tous mes collègues : d’où l’emploi du mot nous et autres formes de la première personne du pluriel pour désigner l’ensemble des membres de la spécialité.
Des fautes “restées malgré nous”
Il n’entre nullement dans ma pensée de faire décharger les correcteurs de toute responsabilité en matière de coquilles, mastics3, etc., et de nous dire infaillibles : la pratique du métier nous a instruits et nous instruit encore, pour si anciens que nous soyons, et elle fait méditer aux orgueilleux — s’il y en a parmi nous — la mésaventure de saint Pierre : « Avant que le coq chante… » Il se peut même qu’une mauvaise écriture fasse mal lire nos corrections. C’est à chacun de chercher à écrire lisiblement (sans toutefois aller jusqu’à faire de l’épreuve une page d’écriture), de pratiquer la retouche, si une infirmité (névrite, goutte, rhumatisme…) s’oppose à une écriture lisible au premier jet et de mettre les noms propres en lettres bâtons (c’est peut-être l’absence de cette précaution, soit chez un rédacteur, soit chez un correcteur, qui a amené un lino4 à composer MÉTRONG au lieu de MÉ-KONG5. Si, maigre ces précautions, il arrive encore quelque mécompte, nous le mettrons dans le domaine de l’imprévisible.
Non moins loin de moi la pensée de nous reconnaître coupables de toutes les fautes qui passent dans les journaux. Il se peut que nous n’y soyons pour rien et même que ces fautes soient restées malgré nous. Je vais, à l’appui de mon dire, donner des exemples ; ne pouvant pas en emprunter à des collègues et ne voulant pas en inventer, je citerai des cas personnels, bien que, dit-on, ce soit malséant.
Je serai bref en ce qui tient à la faillibilité humaine, comme l’in-octavo raison6 (correction non exécutée) ou les bourses du travail affolées à la C.G.T. (correction à moitié marquée, d’où affilées, mais non pas affiliées) ; c’était au temps où les journaux se composaient encore en mobile7 (1907).
Bien plus récent (de la semaine dernière) et aussi en mobile (labeur8) : sur le bon à tirer, les hommes du Palais ; sur la tierce9 : les hommmes du palais. Comment s’est fait ce changement ? M’étant informé, j’ai appris qu’entre le tirage des épreuves d’auteur et la mise des paquets dans le rang, il y avait eu une ligne mise en pâte10, l’auteur du dommage avait réparé celui-ci, d’où le double changement constaté.
Jusqu’ici je n’ai cité que des cas où la volonté n’a eu aucune part ; elle a eu le principal rôle dans les exemples qui vont suivre.
Mauvaise volonté des typos
Si, à cause des fameuses « nécessités de la mise en pages » ou pour d’autres raisons d’ordre matériel, il ne pouvait être retenu qu’un seul des exemples ci-après, en voici un auquel je tiens essentiellement, en raison du caractère odieux qu’il présente ; il est typique et vaut, moralement, son pesant d’or, que dis-je, son pesant de radium.
Un correspondant de journal raconte l’histoire d’un individu qui a volé une jument à sa patronne qu’il mène à la foire. Correction : volé à sa patronne une jument… Le lino se plaint au prote11. Celui-ci dit de ne pas faire la correction, « parce qu’on n’a pas le temps de s’arrêter à des bêtises pareilles ». J’ignore si j’ai eu les honneurs du « parc aux huîtres » de Fantasio12, pourtant, une « bêtise pareille » en aurait été bien digne.
Manchette (1930) de Fantasio, périodique satirique (1906-1937, 1948). Son « Parc aux huîtres » recensait des perles parues dans la presse. Source : Gallica/BnF.
Connaissez-vous le Lion de Belfort ? Si oui, vous comprendrez que j’aie protesté quand j’ai eu sous les yeux, comme copie, une couverture de cahier où il était dit que le Lion est taillé dans le rocher qui porte le Château. Réponse : « Si le Lion est rouge, c’est qu’il n’a pas subi la patine du temps, au contraire du rocher qui est à découvert depuis des milliers d’années13. » J’apprécie l’humour, mais pas dans des cas semblables ; j’en dis autant de ce qu’on appelle la « souplesse commerciale14 » laquelle, me semble-t-il, se cache derrière la réponse rapportée ci-dessus.
Parlons maintenant un peu de la marine.
« Mouvement de la flotte. — Kersaint, parti de Nouméa pour les Hébrides. » Réfléchissez un peu et, comme moi, vous trouverez invraisemblable que le gouvernement français fasse venir des antipodes un navire de guerre pour l’envoyer au nord de l’Écosse, alors qu’il y avait à Brest, par exemple, ce qu’il fallait pour cela. Correction : les Nouvelles-Hébrides15. Quelle fatigue, pour le lino, d’avoir à refaire quatre ou cinq lignes ! Et aussi quelle ruine pour la maison ! C’est pourquoi le Kersaint continua… dans le journal, d’exécuter cet ordre fantastique.
À qui le tour ? À un autre navire, qui allait sur l’est — l — apostrophe — e — s — t — de Bordeaux au Sénégal. Correction : non plus l’est, mais lest, les quatre lettres d’un seul tenant. Cette fois, le lino fit ce que n’avaient pas fait ceux dont il a été question précédemment. Il me demanda une explication que je lui donnai immédiatement.
1o Définition du lest16 (un marin y aurait probablement trouvé à redire) ;
2o Impropriété du terme naviguer sur tel point du compas ;
3o Erreur géographique : même si l’expression était marine, elle ne pouvait pas s’appliquer au navire en question, qui, une fois sorti de la Gironde, avait pris comme point de direction le sud-ouest, jusqu’au tournant de la côte d’Espagne (cap Finisterre), puis le sud.
Mon explication ne servit à rien : la correction me fut refusée obstinément. Elle a été faite, mais ce fut par un autre lino.
Revenons à ce que, pour la facilité de mon élocution17, j’appellerai le cas de Lille. Je suis d’autant plus à mon aise pour en parler que je n’ai jamais mis les pieds dans le département du Nord.
De deux choses l’une : ou Le Professionnel a reproduit le texte tronqué avec sa justification et, sinon dans le même caractère, du moins avec la même force de corps, et alors je ne peux rien dire ; ou le texte du journal et celui du Professionnel ne vont pas ligne pour ligne, alors on peut envisager la disposition suivante : le mot invitation se serait trouvé à la marge de droite, une ou plusieurs des lignes auraient disparu et le texte aurait repris avec etaux drapeaux à la marge de gauche. « Coïncidence fâcheuse et bien étrange », dira-t-on peut-être. Étrange, soit, mais invraisemblable, non.
“Mettre en pages sans lecture”
Cette explication m’a été inspirée par le souvenir de la première fois où j’ai corrigé dans un journal de nuit (remplacement).
L’homme de bois18m’a enlevé plus d’une fois des épreuves non encore lues entièrement et même il en a pris sur la table d’autres qui n’ont servi absolument à rien, comme les premières, d’ailleurs. Lui-même m’a donné, quelques années plus tard l’explication de cette singulière manière de travailler : l’équipe des linotypistes avait, cette nuit-là, comme d’ordinaire, six hommes, mais l’un d’eux était hors d’état de travailler ; pour comble de malheur, il semblait que tout fût détraqué à la rédaction, la copie n’était pas envoyée dans l’ordre habituel, d’où la nécessité de mettre en pages sans lecture. Rien ne me permet de dire qu’il en a été de même dans le cas de Lille, mais le souvenir énoncé ci-dessus m’incite à ne pas juger le collègue lillois.
Deuxième hypothèse : il y avait un bourdon dans l’alinéa en question ; ce bourdon pouvait être long ; pour ne pas gâcher son blanc (entendez par là sa marge), blanc qui pouvait lui être fort utile par la suite pour d’autres corrections, le correcteur aura suivi le conseil de la prudence : « Remettez à plus tard ce dont l’exécution immédiate présente des inconvénients, des risques », autrement dit, il comptait copier plus tard sur l’épreuve le texte manquant ; celle-ci lui a été enlevée plus tôt qu’il ne l’avait prévu et le bourdon a été oublié.
“S’interdire tout jugement”
Je reconnais bien volontiers combien est légitime le mécontentement d’un auteur ou d’un client lorsqu’il voit un nom estropié, un faire-part de décès sans la date de l’enterrement ou… une invitation mutilée, comme dans le cas de Lille, mais je n’en tirerai pas moins ma conclusion que voici :
Avant d’accuser qui que ce soit — correcteur ou non — d’un mastic, d’une coquille, d’une omission ou, en général, d’un accident typographique quelconque, il faudrait avoir fait une enquête, avoir vu les preuves, c’est-à-dire l’épreuve et même les épreuves, et la copie, avoir interrogé ceux qui peuvent être mis en cause. Encore faut-il pouvoir le faire. Tant que cela n’a pas été fait, constater, rétablir le texte, si l’on peut, mais s’interdire tout jugement ; en ces matières on risque trop en pareilles circonstances de commettre un jugement téméraire.
Je m’excuse d’avoir été si long ; peut-être n’ai-je rien appris à mes collègues, puissé-je avoir instruit et fait réfléchir ceux qui, ne connaissant pas les choses de la correction, trouvent tout naturel de nous attribuer toutes les fautes.
Si nos accusateurs faisaient l’enquête dont j’ai parlé, ils auraient peut-être de l’indulgence pour ceux qui ont suivi leur copie comme une machine de chair et d’os qui conduit une machine de métal (ceux-ci peuvent être des gens de bonne volonté), mais ils [les accusateurs19], après avoir regretté la « souplesse commerciale » (Lion de Belfort), tireraient, comme je le fais, de sévères conclusions contre ceux qui ont fait montre de leur incompréhension (cas des Nouvelles-Hébrides) ou de leur mauvaise foi (navigation sur l’est) ou, comme le prote dans l’histoire de la jument, pardon, de la patronne menée à la foire, nous ont refusé l’appui d’une autorité qu’ils ont fait servir à un acte de sabotage, pour une méprisable question d’argent ou de temps.
Letellier.
Le Professionnel du livre (publié par la Fédération des syndicats professionnels des travailleurs du livre-papier et des industries polygraphiques, CFTC), 11e année, no 65, juillet 1938, p. 4.
Erreur de composition qui se traduit par l’omission d’un mot ou d’un membre de phrase (TLF). ↩︎
Maurice Bouladoux, syndicaliste français, secrétaire général de 1948 à 1953, puis président de 1953 à 1961 de la CFTC (Wikipédia). ↩︎
Inversion de lignes, de mots ou de caractères dans une composition typographique (TLF). ↩︎
Apocope de linotypiste, ouvrier typographe opérant sur une machine à composer Linotype. ↩︎
Aujourd’hui, Mékong, fleuve d’Asie du Sud-Est. ↩︎
Il fallait lire l’in-octavoraisin, deux termes précisant le format d’impression. ↩︎
En caractères mobiles, avant l’arrivée des machines à composer. ↩︎
L’imprimerie de labeur produit des ouvrages (livres, annuaires, etc.) nécessitant des moyens de production importants et s’oppose à l’imprimerie de presse. ↩︎
Dernière épreuve, servant à vérifier que les dernières corrections demandées (sur le bon à tirer) ont bien été appliquées, sans provoquer d’erreur nouvelle. ↩︎
Les caractères formant la ligne sont tombés ; il a fallu la composer de nouveau. ↩︎
Fantasio, sous-titré « Magazine gai », est un périodique satirique illustré bimensuel français publié par Félix Juven, de 1906 à 1937, puis en 1948, en lien avec le journal Le Rire (Wikipédia). « Parc aux huîtres » était une rubrique relevant des perles dans la presse. ↩︎
Cette sculpture « est constituée de blocs de grès rose de Pérouse (type de grès rouge des Vosges […]), sculptés individuellement, puis déplacés sur une terrasse verdoyante et adossée à la paroi calcaire grise de la falaise sous le château de Belfort, citadelle édifiée par Vauban puis remaniée par le général Haxo, pour y être assemblés » (Wikipédia). ↩︎
Peut-être une allusion au fait que, pour l’imprimeur, le client est roi. ↩︎
Aujourd’hui, le Vanuatu, archipel au nord-nord-est de la Nouvelle-Calédonie. ↩︎
Corps pesant chargé dans la partie basse de la cale, ou fixé au plus bas de la quille d’un bâtiment pour en assurer la stabilité. Et donc aller sur lest, sans chargement, à vide (TLF). ↩︎
Au sens de la rhétorique (elocutio) : art de trouver des mots qui mettent en valeur les arguments. ↩︎
Désignation ironique d’un ouvrier chargé des fonctions (distribution, corrigeage) auprès d’un metteur en pages (d’après Boutmy). ↩︎