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Flacons et chansons : les correcteurs de “L’Express” (1982-1986)

1982-1986. Phi­lippe Meyer (né en 1947) anime Téles­co­pages sur France Inter, mais il est avant tout jour­na­liste à L’Express, dont il fré­quente volon­tiers les cor­rec­teurs, ces bons vivants.

« La presse de l’époque était encore flo­ris­sante […]. Elle conser­vait ses tra­di­tions et ses cor­po­ra­tions, dont une pour laquelle j’avais une affec­tion par­ti­cu­lière, celle des cor­rec­teurs de presse, char­gés de la confor­ma­tion, voire de la pure­té de notre langue. C’était une tri­bu d’anarchistes, por­tés, hommes et femmes, sur la bonne chère, les bonnes bou­teilles, les cigares — qu’ils arri­vaient à faire venir de Cuba — et la chan­son. Ces anar­chistes ne connais­saient qu’une seule loi : la gram­maire. Ils la fai­saient res­pec­ter sans mer­ci. Je revois encore entrer dans le grand bureau du rédac­teur en chef que j’étais deve­nu l’un d’entre eux, Yves Gibeau, par ailleurs excellent roman­cier, tenant à la main ma copie avec un air de déso­la­tion pareil à celui de mes pro­fes­seurs de mathé­ma­tiques. Il me regarde et, posant mon papier sur mon bureau : “La voi­ture dont tu parles dans ton article, elle est de quelle cou­leur ?” “Elle est bleue, c’est écrit.” “Alors, elle ne peut pas être ruti­lante.” Et de repar­tir, déso­lé que l’on ait pu confier des res­pon­sa­bi­li­tés à un gar­çon qui ignore que “ruti­lant” ne sau­rait qua­li­fier que ce qui est natu­rel­le­ment d’un rouge écla­tant, d’un roux flam­boyant ou tein­té de reflets pourpres. J’allais volon­tiers traî­ner dans la grande salle où étaient regrou­pés ces cor­rec­teurs et où l’on était sûr de trou­ver des fla­cons et des ter­rines. Je ne devais pas le pri­vi­lège d’y être admis sans rai­son de ser­vice à mes galons, mais à mon goût pour la chan­son et à ma connais­sance du réper­toire des refrains anarchistes. »

Phi­lippe Meyer, La pro­chaine fois, je vous l’écrirai…, Paris, Les Arènes, 2024, p. 37-38. 

Dans cet exer­cice d’ad­mi­ra­tion, il évoque Ber­trand Taver­nier, Cyril Col­lard, Annie Krie­gel, Pierre Des­proges, Michel Rocard, Fré­dé­ric Ros­sif, René de Obal­dia, Charles Azna­vour, Jean-Marie Dome­nach, Jean-Fran­çois Revel, Claude Sau­tet, Jean d’Ormesson…

Ambiance d’un petit cassetin de presse, 1947

Dans un essai phi­lo­so­phique des années 1940, de l’auteur mar­xiste Pierre Naville (1904-1993), la pre­mière par­tie prend la forme d’un dia­logue entre deux cor­rec­teurs de presse, l’auteur et son col­lègue M. Les quelques phrases d’introduction font per­ce­voir l’ambiance de leur petit bureau, à proxi­mi­té des machines à composer. 

Couverture du livre "Les Conditions de la liberté" de Pierre Naville, 1947

« Nous finis­sions de cor­ri­ger des épreuves dans un de ces petits locaux insa­lubres mis à la dis­po­si­tion des sphinx qui, silen­cieu­se­ment, épouillent des textes tout chauds sor­tis de la lino­type. Le crayon s’abattait de temps en temps sur la grande feuille humide, et nous cor­ri­gions tous deux des jour­naux dif­fé­rents. Nos pen­sées et nos langues sui­vaient aus­si des cours dif­fé­rents. À côté le cli­que­tis des lino­types se mêlait au ron­fle­ment des machines, dans un vacarme satur­nien. Les lèvres de mon voi­sin remuaient dou­ce­ment, bal­bu­tiaient par­fois, sui­vaient le texte, l’œil sau­tillant d’un bout à l’autre de la ligne, cas­sant par le menu un fil insai­sis­sable qu’il ne per­dait jamais de vue. J’avais ter­mi­né ma propre tâche, ma morasse était par­tie rejoindre le com­po­si­teur, et je sui­vais avec assez d’attention le mur­mure indis­tinct qui tra­his­sait devant moi le tra­vail du cor­rec­teur d’imprimerie. Je fumais.

« Il était un col­lègue de longue date, curieux des écrits qu’il lisait pro­fes­sion­nel­le­ment. Je le savais bana­le­ment joueur de cartes, phi­lo­sophe par mora­li­té, mal marié, quoi encore ? Actif, remuant, ni démo­crate ni ouvrier, un peu l’un et l’autre, inquiet de bien des choses. Il reje­tait les livres et les jour­naux avec autant de viva­ci­té qu’il avait d’appétit à les lire… Il avait été sol­dat, étu­diant auto­di­dacte, et la cor­rec­tion d’imprimerie lui avait ensei­gné la modes­tie : tant de bêtise scru­tée à la loupe !

Pierre Naville
Pierre Naville.

« Ses lèvres conti­nuaient imper­cep­ti­ble­ment de s’agiter. Notre demi-silence était plein de pen­sées, comme une éclair­cie dans l’orage défer­lant des machines. […]

« Il posa bien­tôt son crayon. La feuille humide s’envola. […]

« M… fai­sait pro­fes­sion de soli­tude, et ne s’en cachait pas. Cela ne l’empêchait pas de vivre aus­si hon­nê­te­ment qu’un autre, c’est-à-dire d’attacher autant d’importance qu’il faut aux dif­fé­rences… Mais il n’avait jamais pu prendre com­plè­te­ment son par­ti de sa sin­gu­la­ri­té (ou de ce qu’il pen­sait tel) et je crois bien que ce trait était sou­li­gné par son état de cor­rec­teur d’imprimerie, qui dis­pose à l’amitié avec l’écriture plu­tôt qu’avec les hommes. Il n’y a pas de femmes par­mi nous. Il avait pris goût à cette fami­lia­ri­té des carac­tères fraî­che­ment impri­més, cette pen­sée en com­bus­tion qui refroi­dit len­te­ment au sor­tir des matrices. […]

•     •     •

« C’est à ce moment qu’on nous appor­ta de nou­velles morasses. Nous reprîmes nos crayons, et nos yeux cou­rurent de gauche à droite, par petits sauts, poin­tant sou­dain la faute. Les lino­types conti­nuaient […], dans le cli­que­tis confus des matrices de cuivre et des lames de plomb brûlant. »

Pierre Naville, Les Condi­tions de la liber­té, éd. du Sagit­taire, 1947, p. 13-15 et 53.

Apprenti typographe à l’école Estienne (1938-1942)

Dans son livre de sou­ve­nirs, Écrire l’espace, Pierre Fau­cheux (1924-1999), maquet­tiste et gra­phiste fran­çais, créa­teur de mil­liers de cou­ver­tures de livres, raconte son appren­tis­sage à l’école Estienne (École supé­rieure des arts et indus­tries gra­phiques, Paris 13e). J’en retiens les pages concer­nant la com­po­si­tion typographique.

couverture du livre "Écrire l'espace" de Pierre Faucheux, éditions Robert Laffont, 1978

« J’avais un peu plus de qua­torze ans quand je me retrou­vai, en octobre 1938, face à ma pre­mière CASSE.

« Apprendre la casse, apprendre à tenir le com­pos­teur, apprendre à lever la lettre, apprendre à jus­ti­fier, apprendre à pla­cer les lignes dans la galée, apprendre à faire un paquet de la page com­po­sée après l’avoir ligo­tée, appren­tis­sage. 
J’y fus vite le plus rapide. La com­po­si­tion à la main demande l’exacte coor­di­na­tion de gestes très divers et je trou­vais un extrême plai­sir à vaincre les dif­fi­cul­tés de cette coor­di­na­tion visuelle, tac­tile, musculaire.

« Le père Valette était notre chef d’atelier. Haut en cou­leur, le visage écar­late, le corps mas­sif, fort en gueule, d’une majes­tueuse vul­ga­ri­té, le père Valette était un brave homme, un très brave homme. Il était l’auteur du trai­té de typo­gra­phie qui nous ser­vait de bible et qu’il nous fal­lait apprendre à pratiquer. […]

Pages 46-47 de "Écrire l'espace", de Pierre Faucheux, reprenant des gravures du manuel de Georges Valette, "Typo-composition" (INIAG, 1956).
Pages 46-47 d’Écrire l’es­pace, de Pierre Fau­cheux, repre­nant des gra­vures du manuel de Georges Valette, Typo-com­po­si­tion (INIAG, 1956).

« À cet “endroit” posi­tif, cor­res­pon­dait un « envers » que je détes­tais : le pâté. On était “de pâté” une semaine entière et à tour de rôle. Cela consis­tait à balayer tout l’atelier, et il était vaste, à ramas­ser dans un grand tamis toutes les sale­tés, déchets, carac­tères, puis ensuite à les trier avec soin. Ce tri me répu­gnait par­ti­cu­liè­re­ment car aux carac­tères, bouts d’interlignes, cadrats et cadra­tins, espaces divers qui se trou­vaient mêlés à la pous­sière, s’ajoutaient les mégots des ciga­rettes mais du père Valette, sales mégots ! répu­gnants mégots ! 
Les semaines de “pâté”, je ren­trais en larmes à la mai­son, déses­pé­ré de cet avi­lis­se­ment — je le res­sen­tais ain­si — révol­té à l’idée de lever toute ma vie des petits bouts de plomb.

« Cela dura un an, puis j’entrai en deuxième année. Alors là, pas de tamis, le tamis étant réser­vé aux culus (élèves de pre­mière année), et je fis mes PREMIÈRES MAQUETTES. […]

« Pre­mières maquettes signi­fiait ima­gi­ner, pro­je­ter, mon­trer, dis­po­ser har­mo­nieu­se­ment, se pro­je­ter. En fait, dès la fin du deuxième tri­mestre de la pre­mière année, Valette m’avait confié à com­po­ser un menu des­ti­né à un client exté­rieur, après que j’eusse réus­si deux “petites annonces typo­gra­phiques”… Par la suite j’avais eu le pri­vi­lège de laver les car­reaux de la cage de verre de M. Valette, suprême distinction.

« Dans un coin de ce vaste bureau vitré, tra­vaillait M. Champ­fleu­ry, le cor­rec­teur, homme doux et silen­cieux (tout le contraire de Maître Valette). Il nous appre­nait à cor­ri­ger les épreuves typographiques.

« J’avais mis plu­sieurs mois à m’adapter à la vie d’atelier ; je goû­tais fort, par contre, les cours théo­riques qui avaient lieu chaque matin et j’entrai spon­ta­né­ment dans l’apprentissage du dessin. […] »

Pierre Fau­cheux, Écrire l’espace, Robert Laf­font, 1978, p. 44-51. Ces pages sont dis­po­nibles sur Gal­li­ca. Elles sont illus­trées de pages du manuel de Georges Valette, Typo-com­po­si­tion, INIAG, 1956.

Petit éloge de la typographie au plomb

En 1958, sur fond de guerre d’Algérie, Manuel Bixio, jeune libraire pari­sien, décide de deve­nir édi­teur. Ne connais­sant rien à l’imprimerie, il se rend chez Felipe Gral, dit « F G », qui tient un petit ate­lier de typo­gra­phie dans un pas­sage du Marais…

« Il accepte volon­tiers de don­ner à Manuel, non des conseils, mais des indi­ca­tions élé­men­taires sur la manière dont il faut s’y prendre pour impri­mer des livres. La leçon ne dure pas plus d’un quart d’heure. Il débite très vite quelques géné­ra­li­tés sur le plomb et l’offset, qua­li­fiant le pre­mier de noble et de tyran­nique, le second de cochon­ne­rie de l’avenir. Il montre ses casses, plonge les mains dans les tiroirs et joue avec les carac­tères : il parle de l’œil et de la graisse. Manuel ne sait pas encore, mais il va apprendre, ce qu’est le plai­sir, par­fois même le trouble char­nel que pro­cure le contact du plomb, son poids, sa dou­ceur, quand il se réchauffe comme un corps vivant et pour­tant résis­tant sous la paume : quand son tou­cher, insen­si­ble­ment, devient caresse. F G lui montre des formes, prêtes au tirage, des lignes de lino­ty­pie, qu’il a fait com­po­ser à façon pour des livres trop impor­tants dont il ne pou­vait assu­rer seul la com­po­si­tion. Manuel ne sait pas encore, mais il va apprendre, ce qu’est une lino­type, cette énorme machine à écrire aux touches innom­brables larges comme des domi­nos, cet orgue de l’écriture où le plomb en fusion cir­cule comme l’air dans les tuyaux de l’instrument de musique pour tom­ber en lignes brû­lantes dans un bruit bref et déchi­rant d’arc élec­trique. Il ne sait pas encore que le bon lino­ty­piste, comme l’organiste, connaît des moments de maî­trise et de plé­ni­tude, une jouis­sance incom­mu­ni­cable, qui l’élèvent au-des­sus du com­mun et le rendent, pour le reste du temps, fer­mé, indul­gent et souverain. »

Fran­çois Mas­pe­ro, Le Figuier, éd. du Seuil, 1988, p. 55.

PS — Sous le per­son­nage de Felipe Gral se cache Guy Lévis Mano (1904-1980), poète, tra­duc­teur, typo­graphe, qui fut édi­teur de poé­sie sous le sigle GLM, dans son ate­lier de la rue Huy­ghens, à Paris.

Deux écrivains, leurs répétitions et le correcteur

Georges Simenon

« […] vous pou­vez fort bien, dès la pre­mière lec­ture, cor­ri­ger les fautes de frappe, d’orthographe, dou­blons, mais à condi­tion de ne rien chan­ger et sur­tout de n’ajouter ni sup­pri­mer de vir­gules1 car, cor­rec­tion ou non, dans le sens gram­ma­ti­cal ou usage, je suis maniaque sur ce point. Pour les autres cor­rec­tions, conti­nuez à me faire des bouts de papier. Et quand vous rece­vez les épreuves, ne vous éton­nez pas si je n’ai pas tenu compte de toutes vos obser­va­tions. Je tiens à ce que vous les fas­siez. Mais je ne suis pas tou­jours d’accord avec vous. Il arrive sou­vent que vous ayez rai­son aux yeux de la gram­maire. Dans cer­tains cas, je me moque de celle-ci comme des répé­ti­tions de mots, de cer­tains rap­pro­che­ments peu eupho­niques de syl­labes etc. En cela, André Gide était tout à fait de mon avis. Peu m’importe si les puristes se hérissent. »

Lettre à Doringe [Hen­riette Blot, sa cor­rec­trice atti­trée], le 27 mars 1960, citée par Pierre Assou­line, dans Auto­dic­tion­naire Sime­non, Omni­bus, 2009, p. 129.

Henry de Montherlant

« Cer­tains cor­rec­teurs d’imprimerie vous sou­lignent d’un coup de crayon doc­to­ral un même mot répé­té à peu de dis­tance, et quel­que­fois vont jusqu’à vous sug­gé­rer un syno­nyme, comme si vous aviez dix ans, alors que le mot répé­té à bon escient apporte sou­vent une vigueur sin­gu­lière, de même que l’idée répé­tée. Quand je répète dans presque tous mes livres, depuis 1922, qu’il n’y a que les sens (la volup­té) qui ne trompent pas, comme lorsque Sénèque revient à trois reprises, dans le Luci­lius, sur son prin­cipe qu’il ne faut pas répondre aux injures, nous rabâ­chons, bien sûr, mais cela montre à quel point tel juge­ment est enra­ci­né en nous, et impor­tant pour nous. En outre, la plu­part des lec­teurs oubliant tout, il y a trois fois moins de chances qu’ils oublient ce qu’on a répé­té trois fois. »

Car­net de 1967, dans Tous feux éteints, Gal­li­mard, 1975, p. 74.

Voir aus­si :


  1. Sime­non, tou­jours : « Je n’ai jamais accep­té qu’on change, même une vir­gule à un de mes romans. Car je suis maniaque pour une chose, je n’ai peut-être pas un style bien dis­tin­gué, mais je suis maniaque sur les vir­gules. Parce que le rythme pour moi compte beau­coup plus que la belle phrase ; et pour moi, la vir­gule ou le point-vir­gule ont une impor­tance capi­tale. Quand un cor­rec­teur me sup­prime une vir­gule qu’il trouve inutile, je me fâche com­plè­te­ment avec mon édi­teur […] Pour moi, la vir­gule, c’est sacré. Cela fait vrai­ment par­tie de la base du lan­gage, si je puis dire. C’est comme une pause dans la conver­sa­tion. » — Entre­tien avec Mau­rice Piron et Robert Sacré, 20-21 sep­tembre 1982. Ibid., p. 507-508. ↩︎

Être publié à compte d’auteur après 1870

Enga­gé dans la garde natio­nale mobile, mais taqui­né par la muse1, le jeune Jacques Nor­mand (1848-1931), « après les hor­reurs inou­bliables […] de la Com­mune », sou­haite faire publier un pre­mier recueil de poésie… 

« […] ma déci­sion était prise. Je reco­piai mes vers de ma plus claire écri­ture, j’en fis un joli manus­crit tout frais et pim­pant, puis, un matin, je me ren­dis chez “mon” éditeur.

« Mon édi­teur ! Abso­lu­ment incon­nu, sans nulle attache lit­té­raire, je n’aurais jamais osé m’adresser à un grand édi­teur pari­sien. Modes­te­ment, j’avais été trou­ver un petit édi­teur2, à peu près aus­si incon­nu que moi. Quand il avait su que “c’était des vers”, il avait eu un haut-le-corps ; mais quand, un moment après, il me voyait, sur son refus for­mel de faire les frais de l’édition, dis­po­sé à les faire moi-même, le haut-le-corps s’était chan­gé en un salut bienveillant.

« Le manus­crit livré à l’imprimeur, les pre­mières épreuves m’arrivèrent. Mal­gré la net­te­té de ma copie ou peut-être même à cause de cette net­te­té (les gens du métier me com­pren­dront) elles étaient pleines de fautes. Abso­lu­ment igno­rant alors des signes de cor­rec­tion typo­gra­phique, je me mis à cou­vrir les mal­heu­reuses épreuves d’une série de notes à la fois détaillées et obs­cures qui ont bien dû faire rire les ouvriers de l’imprimerie… à moins, ce qui est plus pro­bable, que l’habitude ne les y eût ren­dus com­plè­te­ment indifférents.

Jacques Normand, "Tablettes d'un mobile", Paris, E. Lachaud, 1871, page de titre.

« Enfin, les der­nières épreuves cor­ri­gées, le “bon à tirer” don­né, la cou­ver­ture choi­sie, le livre parut sous ce titre sim­plet : Tablettes d’un Mobile (1870-71). Inutile de dire qu’il se ven­dit fort peu. J’en avais offert à tous mes parents, amis et connais­sances, même loin­taines, — les seules per­sonnes qui eussent pu avoir l’idée de l’acheter, et encore !

« Mais j’eus la joie, en pas­sant devant les libraires, de voir mon petit volume en éta­lage. Avec sa cou­ver­ture jaune paille et son titre rouge, il me sem­blait char­mant, plus joli que tous les autres. Et quand un pas­sant s’arrêtait une minute devant la bou­tique, très naï­ve­ment, je m’étonnais qu’il n’y entrât pas pour l’acheter… »

Jacques Nor­mand sera poète, roman­cier, jour­na­liste et dramaturge.

Extrait de : Jacques Nor­mand, Les Jours vécus (sou­ve­nirs d’un Pari­sien de Paris), Paris, Cal­mann-Lévy, 1910, p. 40-42.


  1. « Mal­gré les fatigues, les écœu­re­ments phy­siques et moraux de cette vie à laquelle nous étions si peu faits, — gamins de vingt ans brus­que­ment arra­chés aux dou­ceurs du foyer, — j’a­vais trou­vé le temps, entre deux marches, le soir, sous la tente et dans les bara­que­ments, à la lueur d’une chan­delle, de prendre quelques notes, de rimer quelques vers » (p. 38). ↩︎
  2. E. Lachaud, 4, place du Théâtre-Fran­çais (aujourd’­hui, place André-Mal­raux), Paris Ier. ↩︎

Quelques signes de correction allemands du XVIIIe siècle

Page de titre du manuel typographique "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
Page de titre du manuel typo­gra­phique Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, de Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti (Nurem­berg, End­ter, 1721).

Il existe, depuis 1983 seule­ment, une norme inter­na­tio­nale en matière de signes de cor­rec­tion sur épreuves1. Je me dou­tais bien qu’il devait y avoir des petites dif­fé­rences d’un pays à l’autre, voire dans un même pays au fil de l’his­toire. Je viens d’en avoir confirmation.

J’ai trou­vé des signes de cor­rec­tion dans un manuel typo­gra­phique alle­mand de 1721 : Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (« l’im­pri­me­rie bien ordon­née »), de Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti (1664-1723), impri­mé par End­ter à Nurem­berg. Cela me per­met quelques observations.

"Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen" (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves.) "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
 « Cha­rac­teres wel­cher ſich die Cor­rec­tores und andere, bey Dur­chſe­hung der Cor­rec­tu­ren, bedie­nen » (Carac­tères dont se servent les cor­rec­teurs et autres, lors de la révi­sion des épreuves). Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (1721).

Pre­mière page, de haut en bas, signes pour :
– chan­ger un mot ;
– chan­ger une lettre ;
– ali­gner une lettre (deux erreurs mar­quées) ;
– com­po­ser une lettre dans la fonte du texte (capi­tale et bas-de-casse) ;
– retour­ner une lettre (deux erreurs mar­quées) ;
– créer un para­graphe ;
– sup­pri­mer une espace.

"Characteres welcher ſich die Correctores und andere, bey Durchſehung der Correcturen, bedienen" (Caractères dont se servent les correcteurs et autres, lors de la révision des épreuves.), suite. "Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey", de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (Nuremberg, Endter, 1721).
« Carac­tères dont se servent les cor­rec­teurs et autres, lors de la révi­sion des épreuves », suite. Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey (1721).

Seconde page, de haut en bas, signes pour :
– créer une espace (deux signes au choix — oder, « ou ») ;
– sup­pri­mer un ali­néa ;
– bais­ser une espace2 (au choix, croix en X simple ou double) ;
– sup­pri­mer une lettre ;
– ajou­ter une lettre ;
– sup­pri­mer un mot ;
– ajou­ter un mot ;
– inter­ver­tir deux mots (en les numé­ro­tant) ;
– inter­ver­tir deux lettres (croi­sillon droit) ;
– annu­ler une correction.

Les cor­rec­teurs fran­çais habi­tués aux signes de cor­rec­tion auront noté que le croi­sillon (#) droit, qui nous sert aujourd’­hui à mar­quer une espace à insé­rer, sert ici à inter­ver­tir deux lettres, ce qui est assez surprenant.

Dans Ortho­ty­po­gra­phia (pre­mier manuel du cor­rec­teur, écrit en latin et publié à Leip­zig en 1608 — voir mon article), cette croix à doubles traits mar­quait une espace à bais­ser : « Spa­cium depri­men­dum ſigni­fi­cat3. »

Signes de correction dans "Orthotypographia", 1608
Signes de cor­rec­tion dans Ortho­ty­po­gra­phia, de Hie­ro­ny­mus Horn­schuch (Leip­zig, 1608).

Dans une tra­duc­tion alle­mande de 1740, cela est deve­nu : « Läßt ſich ein Spa­tium ſehen, weil es zu hoch ſte­het ; So muß es ange­merckt wer­den. » (Si une espace est visible parce qu’elle dépasse [est trop haute], alors cela doit être signalé.)

Cette édi­tion semble avoir été adap­tée aux usages de son temps, puisque pour insé­rer une lettre, on emploie une barre ver­ti­cale (|), pour insé­rer un mot, un signe en forme de F, alors que chez Horn­schuch, il s’a­gis­sait d’une encoche (^) dans les deux cas.

Cepen­dant, dans une pré­cé­dente tra­duc­tion alle­mande, de 1634, c’é­tait une croix en X qui mar­quait l’es­pace à bais­ser : « Diß Zei­chen bedeutet/ wenn ein ſpa­cium hochſtehet/ daß es ſol nie­der­ge­macht wer­den » (ce signe signi­fie, lorsqu’une espace dépasse [est trop haute], qu’elle doit être abaissée).

Il serait inté­res­sant d’é­tu­dier dans quelle mesure les anciennes tra­duc­tions alle­mandes d’Ortho­ty­po­gra­phia se sont éloi­gnées de l’o­ri­gi­nal. Mon niveau d’al­le­mand est, hélas, trop rudi­men­taire pour cela.

En France, le plus ancien pro­to­cole de cor­rec­tion connu a été impri­mé en 1773 par Pierre-Fran­çois Didot (on peut le voir dans un de mes articles). L’es­pace à bais­ser y est mar­quée d’une croix en X, comme dans Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, et l’es­pace à insé­rer d’un croisillon (#).

C’est encore le cas dans le Lexique des règles en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale (2002, p. 58) ou dans le Code typo­gra­phique (1986, ch. pre­mier, n.p.)

"Lexique des règles en usage à l'Imprimerie nationale" (2022), p. 58. Baisser une interligne ou une espace visibles (traces noires sur l'épreuve) est demandé par une croix dans la marge.
Lexique des règles en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale (2002), p. 58. Bais­ser une inter­ligne ou une espace visibles (traces noires sur l’é­preuve) est deman­dé par une ou plu­sieurs croix en X dans la marge.

Dans le Nou­veau Code typo­gra­phique (1997, der­nière édi­tion parue), la croix en X sert à « net­toyer les pétouilles et les défauts ». On ne ren­contre, en effet, plus d’es­pace noire (ni d’in­ter­ligne visible) depuis la PAO.

L’es­sen­tiel reste que cor­rec­teurs et com­po­si­teurs (aujourd’­hui, toute per­sonne char­gée de la sai­sie des cor­rec­tions) par­tagent le même protocole.


Sources :

  • Johann Hein­rich Gott­fried Ernes­ti, Die Wol-ein­ge­rich­tete Buch­dru­cke­rey, Nurem­berg, End­ter, 1721. Dif­fu­sion numé­rique : Baye­rische Staats­bi­blio­thek, Digi­tale Biblio­thek / Mün­che­ner Digi­ta­li­sie­rung­szen­trum, Mün­chen. Per­ma­lien : https://www.digitale-sammlungen.de/en/details/bsb11710475
  • D. Hie­ro­ny­mi Horn­schuchs Wohl unter­wie­se­ner Cor­rec­tor, Oder : Kurt­zer Unter­richt Vor die­je­ni­gen, welche Wercke, so gedruckt wer­den, cor­ri­gi­ren wol­len (Le Cor­rec­teur bien ins­truit du Dr Hie­ro­ny­mus Horn­schuch, ou : Brève ins­truc­tion pour ceux qui veulent cor­ri­ger des ouvrages des­ti­nés à l’im­pres­sion), Leip­zig, Geß­ner, v. 1740. Dif­fu­sion numé­rique : Staats­bi­blio­thek zu Ber­lin, Preußi­scher Kul­tur­be­sitz, Sta­bi Digi­ta­li­sierte Samm­lun­gen, 2024. Per­ma­lien : https://digital.staatsbibliothek-berlin.de/werkansicht/?PPN=PPN721128572
  • Hie­ro­ny­mus Horn­schuch, Ortho­ty­po­gra­phia, Das ist : Ein kurt­zer Vnter­richt, für die­je­ni­gen, die gedruckte Werck cor­ri­gi­ren wol­len, Leip­zig, Ritzsch, 1634. Dif­fu­sion numé­rique : Dres­den : SLUB, 2007. Per­ma­lien : https://digital.slub-dresden.de/werkansicht/dlf/12656/1

Article mis à jour le 25 juin 2026.

  1. ISO 5776 [Wiki­pe­dia, EN]. ↩︎
  2. Une espace est une lamelle de plomb, moins haute que les autres signes. Si elle est insuf­fi­sam­ment enfon­cée, elle peut mar­quer le papier. ↩︎
  3. Je note, d’ailleurs, une erreur dans la tra­duc­tion fran­çaise publiée par les Édi­tions des Cendres en 1997, p. 72 : « Ce signe indique qu’il faut insé­rer une espace. » ↩︎

Un chef correcteur imperturbable

Le jour­na­liste et écri­vain Pierre Dani­nos (1913-2005), sur­tout connu pour Les Car­nets du major Thomp­son (1955), raconte une anec­dote vécue après la Libé­ra­tion, à France-Soir :

Ma tâche consis­tait alors à pré­sen­ter les grandes enquêtes, à les titrer, les sous-titrer et, bien sou­vent, à récrire la copie — ce qui, dans le jar­gon jour­na­lis­tique[,] s’ap­pelle rewri­ting. Le texte que j’a­vais ce soir-là sous les yeux était celui d’un grand repor­ter qui, [de] retour d’A­frique du Sud, écri­vait à pro­pos du désert du Kala­ha­ri, et pour en sou­li­gner la séche­resse : Le peu d’eau qui tombe, les indi­gènes le conservent dans des œufs de gazelle. Dis­trac­tion ? Mys­té­rieux effet du mot gazelle, aérien au point de me paraître vola­tile ? Fatigue due au désert ? […] 
Pour une rai­son ou pour une autre, je lais­sai par­tir pour le marbre les œufs de gazelle[,] qui se repro­dui­sirent à l’aube à une cadence ver­ti­gi­neuse.
Je dor­mais encore quand je fus appe­lé au télé­phone par le rédac­teur en chef tech­nique :
— Bra­vo pour les œufs de gazelle ! Il y en a 200 000 qui sont par­tis par la dépar­te­men­tale !
Mal réveillé, je ne vis pas avec net­te­té l’é­nor­mi­té de la ponte. En arri­vant au jour­nal l’a­près-midi, j’ap­pris les suites de cette cou­vée dont la pro­vince avait eu la pri­meur. Furieux, le rédac­teur en chef était mon­té au marbre1 pour engueu­ler le chef cor­rec­teur :
— Enfin c’est incroyable ! Vous avez vu ce que vous avez lais­sé pas­ser ?
Il lui ten­dit la morasse2. Le vieux cor­rec­teur ajus­ta son binocle, relut et dit :
— Évi­dem­ment… C’est idiot, mon­sieur Char­di­gny3. Il fal­lait un s !
Comme Char­di­gny, désar­mé, le priait de relire une nou­velle fois la phrase, le chef cor­rec­teur lui dit après réflexion :
— Évi­dem­ment, c’est beau­coup trop petit pour pou­voir conte­nir de l’eau…
Ce fut le rédac­teur en chef lui-même qui intro­dui­sit dans les édi­tions sui­vantes l’au­truche qui convenait.

Pierre Dani­nos, Le Pyja­ma, Gras­set, 1972, p. 53-54.

On peut décou­vrir l’im­pri­me­rie de France-Soir (100, rue Réau­mur, Paris 2e), en 1963, dans les deux pre­mières minutes de cette archive de l’INA.


  1. Je l’i­ma­gine plu­tôt des­cendre à l’im­pri­me­rie. ↩︎
  2. Épreuve rapide d’une page de jour­nal. ↩︎
  3. Louis Char­di­gny (1909-1990), jour­na­liste et his­to­rien. ↩︎

Le correcteur et l’anacoluthe : pour une chasse raisonnée

Le mot ana­co­luthe appa­raît fré­quem­ment dans les dis­cus­sions entre cor­rec­teurs. L’école et sa gram­maire nor­ma­tive1 nous ont appris à chas­ser de nos phrases cette rup­ture de construc­tion syn­taxique, et ce réflexe est res­té très pré­sent chez nombre d’entre nous. De plus, la défi­ni­tion de l’a­na­co­luthe est impré­cise (voir le TLFi), ce qui ne faci­lite pas son identification.

Cepen­dant, « les ana­co­luthes pul­lulent dans la lit­té­ra­ture fran­çaise » (Dufays), là où « l’impatience de la pen­sée fait vio­lence à la logique for­melle du dis­cours » (Suha­my). C’est « une tour­nure des plus banales, une sorte de rac­cour­ci com­mode per­met­tant d’éviter le recours à des subor­don­nées conju­guées » (Dufays).

On en connaît des exemples célèbres – et res­sas­sés – chez nos auteurs classiques :

Le nez de Cléo­pâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait chan­gé (Pas­cal2).

Et moi, pour tran­cher court toute cette dis­pute, / Il faut qu’absolument mon désir s’exécute (Molière3).

Et pleu­rés du Vieillard, il gra­va sur leur marbre / Ce que je viens de racon­ter (La Fon­taine4).

Exi­lé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de mar­cher » (Bau­de­laire5).

Les autres éter­nel­le­ment sur nous, j’étouffe ! (Clau­del6.)

Mais, en réa­li­té, « […] nous fai­sons beau­coup d’anacoluthes sans le savoir […] » (Suha­my), à l’o­ral comme à l’é­crit. On en trouve dans nos dic­tons (L’ap­pé­tit vient en man­geant), dans nos comp­tines (Prête-moi ta plume pour écrire un mot7) et autres chan­sons (Moi, mes sou­liers ont beau­coup voya­gé8), dans la presse, bien sûr :

Moteurs de voi­tures, cana­pés, som­miers, les gens se débar­rassent de ce qui les gêne (Le Pari­sien, 3 juin 19949).

Né à Cré­teil, en 1955, d’une mère cais­sière, puis ins­ti­tu­trice, et d’un père chauf­feur de maître, sa jeu­nesse de ban­lieu­sard rebelle ten­dance petite frappe, pas­sion­né de rock, aurait pu faire de lui un lou­bard sans son amour pré­coce des livres (Le Monde des livres, 12 octobre 202510).

ou encore dans des livres sans recherche for­melle particulière :

Arbitre du goût, il n’y a sans doute que Paris pour lui per­mettre de trou­ver sa place […] (où le sujet est la Pari­sienne au xviie siècle — Sabine Mel­chior-Bon­net11).

Moli­nié note qu’il existe « une contra­dic­tion entre l’idée d’une trans­gres­sion de la norme et celle d’ériger en figure ce qui d’autre part est consi­dé­ré comme faute ». Ce qu’on admire chez nos grands auteurs, pour­quoi fau­drait-il se l’in­ter­dire absolument ?

Comment trancher ?

La ques­tion que doit se poser le cor­rec­teur face à une ana­co­luthe est plu­tôt celle de son accep­ta­bi­li­té, le cri­tère prin­ci­pal étant celui de la dif­fi­cul­té d’in­ter­pré­ta­tion.

Le cor­rec­teur inter­vient à la fron­tière « très ténue […] entre l’er­reur de syn­taxe invo­lon­taire, l’emploi volon­taire mais mal­adroit de la rup­ture syn­taxique et, enfin, le choix déli­bé­ré de l’a­na­co­luthe comme figure de style […] » (Wiki­pé­dia).

Nombre d’a­na­co­luthes passent inaper­çues ou sont bien tolé­rées : « […] quand le contexte per­met de lever toute équi­voque, on fait bien sou­vent peu de cas de phrases qui devraient pour­tant être consi­dé­rées comme mal construites selon la règle » (OQLF).

Quand un aca­dé­mi­cien célèbre comme Jean d’Or­mes­son écrit :

« En ouvrant mes volets ce matin-là, un grand bon­heur m’envahit »,

on voit bien que la cohé­rence séman­tique (assu­rée par l’ad­jec­tif pos­ses­sif mes et le pro­nom per­son­nel me, qui se répondent d’une pro­po­si­tion à l’autre12) com­pense l’in­co­hé­rence syntaxique.

Comme le résume Dufays, « l’a­na­co­luthe n’a besoin pour deve­nir légi­time que d’ap­pa­raître sous la plume d’un écri­vain ; écri­vez une erreur, signez d’Or­mes­son, et il n’y a plus d’erreur ».

Pour moi, un cor­rec­teur gêné par une ana­co­luthe — sur­tout s’il tra­vaille dans le domaine lit­té­raire — doit s’ef­for­cer de pro­po­ser une refor­mu­la­tion sty­lis­ti­que­ment équi­va­lente. Alour­dir un énon­cé pour évi­ter à tout prix une ana­co­luthe, c’est rem­pla­cer une faute par une autre.

Évi­tons sur­tout les solé­cismes fla­grants (Dans l’at­tente de votre réponse, veuillez agréer, mon­sieur…) et plus encore les jano­tismes13 (« construc­tion incor­recte d’une phrase, abou­tis­sant à une équi­voque ridi­cule, à une niai­se­rie » (Acad.), telle que Il fit boire des jus de citron à ses invi­tés qu’il avait pres­sés lui-même14).

J’en ai récem­ment rele­vé un bel exemple dans la presse locale.

janotisme relevé dans "Le Républicain lorrain" du 1er décembre 2025 : "Et si, grâce à leurs mollets, les déchets des restaurants devenaient du biogaz ?"
Le Répu­bli­cain lor­rain, 1er décembre 2025. Jano­tisme cor­ri­gé le len­de­main (« à la force des mol­lets »).

Sources :

Et les articles de la Banque de dépan­nage lin­guis­tique (Office qué­bé­cois de la langue fran­çaise, OQLF) :


  1. Lire Moli­nié : « Pour qu’il y ait rup­ture, il faut qu’il y ait trans­gres­sion d’un ordre, il faut donc qu’il y ait un ordre. Or quel ordre ? Il est facile de répondre : celui de la gram­maire nor­ma­tive ; on sait que c’est une inven­tion sco­laire. Plus forte est la réponse : celui de la rhé­to­rique pres­crip­tive du bon goût ; mais beau­coup de pra­ti­ciens ont refu­sé ce car­can. […]
    « On peut s’en sor­tir, plus ou moins bien, en remar­quant la rela­ti­vi­té, à la fois au cours de l’histoire et dans une même époque, selon les esthé­tiques, du sen­ti­ment de l’ordre et de l’usage. On appré­cie­ra de la sorte une cer­taine liber­té à l’or­ga­ni­sa­tion syn­taxique aus­si bien dans les textes baroques ou même clas­siques […] que dans les grandes créa­tions, à tant d’égards révo­lu­tion­naires, de Proust, de Céline, de Cohen et de [Claude] Simon. » ↩︎
  2. Dans les Pen­sées, 392, 1670. Autre exemple (ibid., 41) : « Le plus grand phi­lo­sophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-des­sous un pré­ci­pice, quoique sa rai­son le convainque de sa sûre­té, son ima­gi­na­tion pré­vau­dra. » ↩︎
  3. Les Femmes savantes, V, 3, 1672. ↩︎
  4. « Le vieillard et les trois jeunes hommes », Fables, 1678.  ↩︎
  5. « L’al­ba­tros », Les Fleurs du mal, 1861. ↩︎
  6. Le Sou­lier de satin, 1944, I, 3. ↩︎
  7. Cité par Dufays, p. 125. ↩︎
  8. Félix Leclerc, Moi, mes sou­liers, 1951. ↩︎
  9. Cité par Alain Fron­tier, La Gram­maire du fran­çais, Belin, 1997, p. 138. ↩︎
  10. Vir­gi­nie Fran­çois, « Pierre Jourde : “Le devoir du roman : nous sor­tir de nos fic­tions” », Le Monde, 12 octobre 2025. ↩︎
  11. 24 heures de la vie d’une Pari­sienne au temps de Louis XIV, PUF, 2025, p. 12. ↩︎
  12. Pro­po­si­tion de cri­tère d’é­va­lua­tion des ana­co­luthes par Dufays (p. 133) : « Seraient tenues pour seules légi­times les ana­co­luthes ren­dues claires par la pré­sence d’un sup­port mini­mal (pro­nom com­plé­ment ou adjec­tif pos­ses­sif) et par une incom­pa­ti­bi­li­té d’ac­cord de traits séman­tiques entre le sujet et le com­plé­ment déta­ché. » ↩︎
  13. À moins que l’au­teur soit un dis­ciple de Que­neau : « Le “mau­vais” fran­çais n’est sou­vent que du néo-fran­çais qui n’ose pas dire son nom […]. Je ne recu­le­rai même pas à l’oc­ca­sion devant l’ho­mo­lo­ga­tion des pata­quès, cuirs, velours, impro­prié­tés, jano­tismes, qui­pro­quos, lap­sus, etc. (Bâtons, chiffres et lettres, Gal­li­mard, 1955, cité par le TLFi). ↩︎
  14. Cité par Uni­ver­sa­lis, s.v. jano­tisme. ↩︎

Des corps de métier(s), un syndicat de métier(s) ?

Il règne un grand désordre dans l’emploi du com­plé­ment de métier après les noms corps, syn­di­cat ou union1. On le trouve tan­tôt au sin­gu­lier, tan­tôt au plu­riel, aus­si bien dans les ouvrages de réfé­rence que dans les textes des livres et jour­naux. Si un emploi iso­lé passe inaper­çu, il est pré­fé­rable d’unifier la gra­phie lorsque les occur­rences se mul­ti­plient dans un même texte.

Google Ngram de la fré­quence, entre 2000 et 2020, des gra­phies syn­di­cat de métier, syn­di­cat de métiers, union de métier et union de métiers.

Or « il n’y a pas de règle abso­lue qui déter­mine si le nom en fonc­tion de com­plé­ment du nom se met au sin­gu­lier ou au plu­riel ; c’est géné­ra­le­ment le sens qui nous fait opter pour l’un ou l’autre2 ». Quel est alors le sens de ce de métier ?

Retour au Moyen Âge

Rap­pe­lons, pour com­men­cer, que « le mot [métier] a vu son sens s’étendre nota­ble­ment. Il a d’abord signi­fié une occu­pa­tion manuelle ou méca­nique avec l’indication d’une cer­taine oppo­si­tion à l’égard du mot art3. […] Métier peut s’utiliser aujourd’hui pour dési­gner n’importe quelle pro­fes­sion : être méde­cin, quel métier4 ! »

Autre­fois, les corps de métier étaient des com­mu­nau­tés d’artisans dont les membres for­maient des cor­po­ra­tions5. On les appe­lait aus­si « les métiers ». (Elles ont été rem­pla­cées par les chambres consu­laires et syn­di­cales.) Aujourd’hui, un corps de métier désigne l’ensemble des per­sonnes exer­çant la même pro­fes­sion. Anti­dote donne pour exemples : Les règles et tra­di­tions d’un corps de métier. Les corps de métier du bâti­ment com­prennent les char­pen­tiers, les maçons, les plom­biers, etc. — tout en notant l’hésitation gra­phique au plu­riel dans son cor­pus. Le Larousse admet les deux gra­phies6. Le Grand Robert et l’Académie7 donnent seule­ment le plu­riel corps de métiers. Outre son héri­tage his­to­rique, cette gra­phie béné­fi­cie aus­si de la ten­dance qu’ont cer­tains scrip­teurs à mar­quer dou­ble­ment le plu­riel : à la fois au nom et à son complément.

Curieu­se­ment, la locu­tion (tous) corps d’é­tat8, cou­rante dans le domaine de la construc­tion, est peu affec­tée par cette ten­dance, alors que son sens est équi­valent. Autant être cohé­rent : les corps d’état, les corps de métier.

L’Union des métiers du bois est une union de métier

De même, on trouve aus­si bien syn­di­cat de métier que de métiers, union de métier et de métiers, là aus­si avec un fré­quent « plu­riel par attrac­tion » (un syn­di­cat de métier, des syn­di­cats de métiers).

L’hésitation est com­pré­hen­sible : ces asso­cia­tions regroupent-elles plu­sieurs métiers ou bien des per­sonnes exer­çant le même métier ? Cer­tains inti­tu­lés tels que Union des métiers et des indus­tries de l’hô­tel­le­rie ou Grou­pe­ment des métiers de l’im­pri­me­rie incitent à choi­sir le plu­riel, mais leurs adhé­rents ont bien en com­mun l’hô­tel­le­rie ou l’im­pri­me­rie. Au-delà de leurs dif­fé­rences (les métiers regrou­pés), ils par­tagent un métier.

Contrai­re­ment à corps de métier, je ne trouve ces termes dans aucun dic­tion­naire usuel, mais le Larousse donne : « Syn­di­ca­lisme de métier, syn­di­ca­lisme de type bri­tan­nique (trade unio­nism), ayant pour but de défendre les inté­rêts des sala­riés par métier (trade) et non par branche pro­fes­sion­nelle9. » C’est bien le métier qui les réunit.

Il me semble donc pré­fé­rable, du moins dans un même texte, d’é­crire corps de métier, syndicat(s) de métier et union(s) de métier.

Pour faire le tour de la ques­tion, ajou­tons que les chambres de métiers (et non des métiers, comme on le dit sou­vent10) — qui, depuis 1925 en France, assurent la défense des inté­rêts de l’ar­ti­sa­nat — ont chan­gé de nom en 2004 : elles sont deve­nues les chambres de métiers et de l’ar­ti­sa­nat (CMA). Elles tiennent le registre public des arti­sans de France, qui s’ap­pelle bien le réper­toire natio­nal des métiers.

Logo des chambres de métiers et de l’artisanat.

Men­tion­nons, pour finir, l’emploi du nom com­plé­ment métier sans pré­po­si­tion11, plus déli­cat encore à tran­cher — avec, là aus­si, une ten­dance au plu­riel par attrac­tion12 et une indé­ci­sion séman­tique. Des pro­ces­sus métier(s) sont-ils ceux du métier ou des métiers de l’en­tre­prise13 ? Et ses direc­tions métier(s)14 ? ses besoins métier(s)15 ? Faut-il écrire une fiche métier, des fiches métiers ? L’u­sage hésite16.

Cette ten­dance forte à la jux­ta­po­si­tion de noms, par­ti­cu­liè­re­ment dans les textes tech­niques, n’est pas le moindre pro­blème posé au correcteur. 


  1. Cœur de métier (acti­vi­té pre­mière d’une entre­prise) ou homme/femme de métier (professionnel·le) posent moins de pro­blèmes. ↩︎
  2. « Règles géné­rales quant au nombre du com­plé­ment du nom », Banque de dépan­nage lin­guis­tique, Office qué­bé­cois de la langue fran­çaise (OQLF), 2015. ↩︎
  3. On la trouve encore dans la dési­gna­tion de l’École natio­nale supé­rieure darts et métiers. ↩︎
  4. Paul Dupré, Ency­clo­pé­die du bon fran­çais, éd. de Tré­vise, 1972, t. II., p. 1596. Voir aus­si le long article « Métier » du TLFi. ↩︎
  5. Voir « Métier (corps) », Wiki­pé­dia. « Tous les Arti­sans sont divi­sez par la Police en plu­sieurs corps de mes­tiers », écrit Fure­tière en 1690 (onglet « 17e siècle », dans « Métier », Dico en ligne Le Robert (je sou­ligne). ↩︎
  6. « Métier », Larousse. ↩︎
  7. « Corps », Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie, 9e éd. Voir aus­si corps de métier au sin­gu­lier dans « Métier », ibid. ↩︎
  8. À ne pas confondre avec les corps de l’É­tat. Voir Corps (fonc­tion publique fran­çaise), Wiki­pé­dia. ↩︎
  9. « Métier », Larousse. Voir aus­si « Syn­di­ca­lisme de métier », Wiki­pé­dia. ↩︎
  10. Et comme l’é­crit le Larousse. ↩︎
  11. Cer­taines gram­maires (notam­ment celle d’An­ti­dote) parlent d’appo­si­tion. ↩︎
  12. « Quand on place ce nom direc­te­ment après un autre, on le fait sans trait d’union, et il prend facul­ta­ti­ve­ment la marque du plu­riel en contexte plu­riel », écrit Anti­dote (je sou­ligne). ↩︎
  13. L’ar­ticle « Pro­ces­sus métier : défi­ni­tion, ges­tion et exemples », de HubS­pot (par Erell Le Gall, 20 jan­vier 2023), a choi­si le sin­gu­lier. ↩︎
  14. L’ar­ticle « Direc­tion métier : rôle, fonc­tions, et stra­té­gies pour l’op­ti­mi­sa­tion des opé­ra­tions », du Blog du diri­geant (par Yous­sef Eid, 30 août 2024), penche pour l’accord en nombre. ↩︎
  15. L’ac­cord est pri­vi­lé­gié dans l’ar­ticle « Défi­ni­tion des besoins métiers avec vos uti­li­sa­teurs », d’IS­LEAN (par Paul Schwe­bius, 21 sep­tembre 2021). ↩︎
  16. « Quand on peut sous-entendre une pré­po­si­tion devant le nom com­plé­ment, […] c’est le sens qui indique si le nom com­plé­ment évoque l’idée d’une réa­li­té unique ou mul­tiple. Cela dit, le nom com­plé­ment est le plus sou­vent sin­gu­lier. » — « Règle géné­rale du plu­riel et du trait d’union pour le nom com­plé­ment du nom », Banque de dépan­nage lin­guis­tique, OQLF (je sou­ligne). ↩︎