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Remarque sur la préposition À accentuée

Préposition À accentuée

Dans le pre­mier Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Imprimerie natio­nale (1971, docu­ment interne ☞ voir mon article), la rédac­tion de l’entrée consa­crée aux capi­tales accen­tuées était légè­re­ment dif­fé­rente de celle que nous connais­sons, ce qui est nor­mal (nous sommes alors une quin­zaine d’années avant la PAO). Mais une appré­cia­tion sub­jec­tive en a dis­pa­ru depuis : « […] sauf en ce qui concerne la lettre A iso­lée (sur laquelle l’accent grave serait dis­gra­cieux), on veille­ra à uti­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment les capi­tales accen­tuées » s’est trans­for­mé aujourd’hui en : « On veille­ra à uti­li­ser sys­té­ma­ti­que­ment les capi­tales accen­tuées, y com­pris la pré­po­si­tion À. » La cohé­rence l’a empor­té. Tant mieux : une excep­tion de moins.

"Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale", 1971, p. 7.
Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale, 1971, p. 7.

Cette pro­hi­bi­tion ancienne du A accen­tué n’est pas une exclu­si­vi­té de l’Imprimerie natio­nale. « L’accent sur le A, c’est moche », je l’ai enten­du au début de mon par­cours pro­fes­sion­nel. Le Guide du typo­graphe (romand) confirme que « tra­di­tion­nel­le­ment, en Suisse romande notam­ment, l’initiale capi­tale d’un mot com­po­sé en minus­cules n’était pas accen­tuée (Emile). Il en était de même d’une majus­cule iso­lée (A ce moment-là)1 ».

Mais c’est du pas­sé. Rap­pe­lons donc, avec Louis Gué­ry, que « contrai­re­ment à ce que beau­coup pensent et affirment à tort, les capi­tales doivent être accen­tuées, y com­pris la pré­po­si­tion À2 ».


  1. Groupe de Lau­sanne de l’As­so­cia­tion suisse des typo­graphes, 7e éd., 2015, p. 29. ↩︎
  2. Dic­tion­naire des règles typo­gra­phiques, edi­Sens, 5e éd., 2019, p. 42. ↩︎

Quelques observations sur l’orthotypographie au XVIIIe siècle

En feuille­tant des ouvrages du xviiie siècle, il m’est venu l’idée de com­men­ter les usages ortho­ty­po­gra­phiques de l’époque, pour ceux qui ne sont pas fami­liers de l’histoire du livre. Je vous pro­pose, à titre d’exemple, deux pages d’au­teurs fran­çais par­mi les plus célèbres.

Diderot, Pensées philosophiques, 1747, Avis au lecteur

Diderot, "Pensées philosophiques", 1747, Avis au lecteur

1. Point à la fin des titres.
2. Majus­cule aux mots impor­tants1.
3. S long2 (ſ), à ne pas confondre avec un f. Le s long s’emploie en début et en milieu de mot, le s court ou rond (s) en fin de mot. D’autres règles non écrites concer­nant ces deux lettres étaient sui­vies dans la com­po­si­tion typo­gra­phique (voir Wiki­pé­dia).
4. Cou­pure de mot après un seul carac­tère : c’est la régu­la­ri­té de l’es­pa­ce­ment qui prime.
5. Espace devant la vir­gule. Si l’on a besoin de place, on peut la sup­pri­mer (l’espace, bien sûr : lamelle de plomb, donc de genre fémi­nin3).
6. Majus­cule après un deux-points. Usage encore variable.
7. Double s long (ſſ).
8. Conjonc­tion et abré­gée par une esper­luette (&). Cet héri­tage des manus­crits médié­vaux dis­pa­raî­tra à la fin du siècle4.
9. Cadra­tin (ou double espace ?) sépa­rant les phrases5. Usage variable. La chasse du cadra­tin est égale à la force du corps uti­li­sé.
10. Signa­ture : numé­ro d’identification du cahier du livre. Faci­lite l’as­sem­blage des cahiers dans l’ordre de la lec­ture.
11. Réclame : début du pre­mier mot du cahier sui­vant. Plus ancienne que la signa­ture, cette pra­tique dis­pa­raî­tra à la fin du siècle6.

Mis à part le s long, je ne com­mente pas ici la gra­phie des mots. L’or­tho­graphe fran­çaise ne s’est fixée qu’au xixe siècle7. — Pour une expli­ca­tion des gra­phies dif­fé­rens et rai­son­ne­mens, voir tout de même Les “enfans” et les “savans”, une réforme ortho­gra­phique de 1740.

Voltaire, Candide, ou l’Optimisme, 1761-1763 

On y retrouve les mêmes usages que dans l’exemple de Dide­rot, plus ceux-ci :

Voltaire, "Candide, ou l'Optimisme", 1761-1763

1. Ni deux-points ni guille­mets pour mar­quer les dia­logues.
2. Pas de tiret cadra­tin pour mar­quer le chan­ge­ment d’interlocuteur.
3. S long et s rond (c’est la règle à la fin des mots).
4. Points de sus­pen­sion en nombre variable8.
5. Liga­ture du s long avec le i (ſi, lire signe). Il faut un temps d’adaptation pour la dis­tin­guer de la liga­ture du f avec le i (fi, lire esta­fier). C’est la dif­fi­cul­té de dis­tin­guer ſ de f qui fera dis­pa­raître le s long.

Si l’on consulte l’é­di­tion Gar­nier de 1877, on retrouve la pré­sen­ta­tion des dia­logues qui nous est fami­lière. Mais cer­tains usages anciens ont tou­jours cours : point à la fin du titre cou­rant, points de sus­pen­sion au nombre variable.

Voltaire, "Candide, ou l'Optimisme" (dans "Œuvres complètes"), Garnier, 1877
Vol­taire, Can­dide, ou l’Op­ti­misme (dans Œuvres com­plètes, t. 21), Gar­nier, 1877, p. 148. Source : Wiki­source.

  1. Voir « Emphase (typo­gra­phie) », Wiki­pé­dia. ↩︎
  2. Voir « S long », Wiki­pé­dia.  ↩︎
  3. Voir cepen­dant “Une espace”, vrai­ment ? ↩︎
  4. Voir « Esper­luette », Wiki­pé­dia. ↩︎
  5. En 1998, Fran­çois Richau­deau pro­po­se­ra de faire suivre chaque phrase de « deux espaces-mots variables », ce qui, avec un espa­ce­ment moyen, revient à peu près au même (« Pour un nou­veau code typo­gra­phique sim­pli­fié », Com­mu­ni­ca­tion et lan­gages, no 115, 1er tri­mestre 1998, p. 58-80). ↩︎
  6. Voir « Réclame (impri­me­rie) », Wiki­pé­dia. ↩︎
  7. Voir « Ortho­graphe du fran­çais », Wiki­pé­dia. ↩︎
  8. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎

Court portrait d’un correcteur d’imprimerie du XVIIIe siècle

Por­trait d’un cor­rec­teur d’imprimerie du XVIIIe siècle, que, selon Georges-Adrien Cra­pe­let (1789-1842), « on pou­voit regar­der comme le type du cor­rec­teur de l’ancienne impri­me­rie de Paris ».

Après avoir offi­cié chez Jean-Fran­çois Louis Char­don1 (1739?-179.?), son oncle, Cour­tois pas­sa sous les ordres de Charles Cra­pe­let (1762-1809), qui avait rache­té l’établissement. « Jamais il n’eût consen­ti à exer­cer dans une autre impri­me­rie » : il « se regar­doit comme par­tie inté­grante du mobi­lier de son oncle ».

Des­ti­né d’abord à l’état ecclé­sias­tique, il avoit fait de bonnes études grecques et latines. C’étoit, en 1795, un homme de cin­quante-cinq ans envi­ron, au chef bran­lant, sobre comme un ermite, tenant du Béné­dic­tin par sa patience et son assi­dui­té, plus régu­lier que l’horloge de la paroisse de Saint-Seve­rin, qui domi­noit l’imprimerie située aux qua­trième et cin­quième étages, comme presque toutes les anciennes impri­me­ries à cette époque. Sa mise étoit simple, mais soi­gnée ; sa parole étoit sévère aux ouvriers et aux appren­tis, qui ne l’en esti­moient pas moins, parce qu’ils recon­nois­soient son mérite, et que sa sévé­ri­té n’avoit d’autre cause que son zèle et les soins qu’il appor­toit dans toutes les par­ties de la cor­rec­tion. Il fut enle­vé dans le mois de sep­tembre 1811, à la typo­gra­phie, qui avoit usé qua­rante ans de sa vie.

Georges-Adrien Cra­pe­let, Études pra­tiques et lit­té­raires sur la typo­gra­phie [lien vers Nume­lyo], Paris, Cra­pe­let, 1837, p. 179-180.


  1. « Jean-Fran­çois Louis Char­don (1739?-179.?), reçu libraire en 1758 et impri­meur en 1762, a pour enseigne « À la croix d’or » et n’a pro­ba­ble­ment pas de marque typo­gra­phique : sou­vent, c’est un fleu­ron qui appa­raît sur la page de titre.
    « Il est l’un des fils de l’imprimeur-libraire Jacques Char­don [1688-1766]. Comme son père, il est actif à Paris dans le quar­tier du livre, autour de la rue Saint-Jacques, et tra­vaille sur­tout comme impri­meur, en asso­cia­tion avec un libraire : il imprime des livres de chi­mie et d’aérostatique pour Cuchet, de théâtre pour Bru­net et Vente, de théo­lo­gie pour Hum­blot, etc. Les livres qu’il pro­duit sont d’usage cou­rant et ne demandent pas des orne­men­ta­tions de grand soin. » — Anne-Sophie Duro­zoy, « L’Ornementation typo­gra­phique. Jean-Fran­çois Louis Char­don et la Rose », La Rose et l’Im­pri­mé, expo­si­tion vir­tuelle, s.d. ↩︎

À quoi ressemblent les signes de correction étrangers ?

Les pre­miers signes de cor­rec­tion remontent à l’An­ti­qui­té. D’autres se sont déve­lop­pés dans les scrip­to­ria du Moyen Âge. Dans le tout pre­mier manuel du cor­rec­teur d’im­pri­me­rie (1608), on recon­naît des signes encore employés aujourd’­hui1. Cer­tains des cor­rec­teurs de la Renais­sance ont voya­gé (Genève, Venise, Anvers…) et dif­fu­sé leurs modes de nota­tion. Mais l’u­sage s’est sur­tout nor­ma­li­sé à par­tir du xixe siècle. Depuis 1983, il existe une norme inter­na­tio­nale — ISO 57762, ins­pi­rée des normes bri­tan­nique (BS 5261, 1976) et alle­mandes (DIN 16511, 1929, et 16549-1, 19773) — et d’autres normes natio­nales (comme The Chi­ca­go Manual of Style, aux États-Unis, depuis 1906, ou UNI 5041-69 en Ita­lie, 19964).

Les dif­fé­rents pro­to­coles de cor­rec­tion étran­gers ont donc beau­coup de points com­muns avec le nôtre. Il s’agit tou­jours d’insérer ou de sup­pri­mer, d’approcher ou d’écarter, d’inverser, d’a­li­gner, de redres­ser… La repré­sen­ta­tion gra­phique de ces actions est assez évi­dente. La forme du signe d’insertion varie, le delea­tur peut être rem­pla­cé par une croix… mais glo­ba­le­ment on s’y retrouve. Quelques exemples ci-dessous.

Italie

Source : Meta­Prin­tArt.

Espagne

Source : En la luna de Babel.

États-Unis

Allemagne

Source : Wiki­pe­dia.

Pologne

Source : ABC wizytów­ki.

Suède

Source : Inter­net Archive.

Ukraine

Source : Eksi­ka.

Russie

Source : Wiki­pe­dia.

Chine

Je n’ai pas trou­vé mieux pour l’instant.

Source : TPT.

Si vous connais­sez des exemples dans d’autres langues, notam­ment des langues à idéo­grammes, n’hé­si­tez pas à m’écrire.


  1. Voir Ortho­ty­po­gra­phia, manuel du cor­rec­teur, 1608 et Quelques signes de cor­rec­tion alle­mands du XVIIIe siècle. ↩︎
  2. Voir « ISO 5776 », Wiki­pe­dia [EN].  ↩︎
  3. Voir « Kor­rek­turzeichen », Wiki­pe­dia [DE] et « Kor­rek­tur­zei­chen nach DIN 16511 » (PDF, DE). ↩︎
  4. Voir « La cor­re­zione delle bozze », Meta­Prin­tArt [IT]. ↩︎

Conseils aux imprimeurs pour le recrutement d’un correcteur, 1909

En 1905, Gabriel Del­mas (1861-1942), impri­meur bor­de­lais, pré­sident de l’U­nion syn­di­cale des maîtres impri­meurs de France, lance un concours1 por­tant son nom. L’ob­jec­tif de cette entre­prise est la publi­ca­tion d’un ouvrage, L’Im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant, visant à assu­rer l’é­du­ca­tion pra­tique de l’im­pri­meur2 et à lut­ter contre les prix bas. La Socié­té ami­cale des protes et cor­rec­teurs des impri­me­ries de pro­vince se porte volon­taire pour en rédi­ger les textes3. Les protes remettent leur copie. Del­mas clôt le concours le 1er juin 19084, attri­bue mille francs5 à la Socié­té et lui laisse le futur béné­fice des ventes de l’ou­vrage6. Une pre­mière épreuve7 est tirée chez Del­mas. L’é­di­tion défi­ni­tive, dont je pré­lève le cha­pitre VII ci-des­sous8, est impri­mée l’an­née sui­vante, à Nan­cy, chez Ber­ger-Levrault. Les nom­breux points com­muns de ce texte avec le para­graphe « Recru­te­ment » du Cor­rec­teur typo­graphe (1924), de Louis Bros­sard, montrent qu’il s’a­git du même auteur. Ancien cor­rec­teur, il était alors prote de l’im­pri­me­rie Des­lis, à Tours, et serait bien­tôt impri­meur lui-même9. (J’ai lais­sé les quin­tuples points de sus­pen­sion d’o­ri­gine10. Les sept pre­miers inter­titres sont de mon fait.)

Chapitre VII
LE CORRECTEUR
 

Depuis quelque vingt ans, nombre d’imprimeurs ont com­pris les avan­tages qu’ils pou­vaient reti­rer du bien-être de leur per­son­nel ; ils ont appor­té dans l’aménagement de leurs dif­fé­rents ser­vices des amé­lio­ra­tions appré­ciables. Il importe de les géné­ra­li­ser, car plus d’une fois l’oubli en est regret­table. C’est le cas pour le ser­vice de la correction.

La cor­rec­tion, sans doute, se rat­tache étroi­te­ment à la com­po­si­tion, mais elle n’en consti­tue pas moins un ser­vice spé­cial, et ceux qui l’assurent méritent autant d’égards que tous autres.

Le cor­rec­teur ?…..

Ce mot11 ne trouve qu’une défi­ni­tion vague dans l’esprit du pro­fane en matière d’imprimerie.

“Il doit être tout à tous, malgré que tout soit contre lui”

Chez le maître impri­meur il évoque le plus sou­vent le sou­ve­nir d’un « grève-bud­get » dont il faut se pré­oc­cu­per le moins pos­sible.…., pas au point cepen­dant de lui cacher ses erreurs et les récla­ma­tions des clients.

Le per­son­nel de l’imprimerie, au contraire, le connaît très bien.

Jeune ou vieux, le cor­rec­teur doit tout connaître, être tout à tous, mal­gré
que tout soit contre lui.

Il lui est facile de se convaincre qu’il forme un sujet de cri­tique inépui­sable. Même à ses côtés, on dis­cute sur son ori­gine, sur son savoir ; on conteste ses cor­rec­tions….. par­fois on les néglige. Mais on ne fait pas fi de ses ser­vices. Quant à s’inquiéter de son sort, per­sonne n’y pense.

Au moment où l’imprimerie, pour inten­si­fier sa pro­duc­tion, subit des trans­for­ma­tions conti­nues et exige en même temps plus de célé­ri­té et de connais­sances, il n’est pas inutile d’attirer l’attention sur ce col­la­bo­ra­teur dont le concours n’en reste pas moins indis­pen­sable, si contes­té, si mal appré­cié soit-il.

Pour­vu que le cor­rec­teur assure un tra­vail irré­pro­chable, cela suf­fit. Un jour cepen­dant peut arri­ver où, mécon­nu, il change sa place pour une autre qui lui paraît meilleure.

Le recruter parmi les typographes ou embaucher un lettré ?

Le recru­te­ment des cor­rec­teurs devient alors d’actualité pour le patron. Et si ce der­nier a jamais accor­dé de l’importance aux dis­cus­sions aveugles qu’il n’a pas man­qué d’entendre maintes fois à ce sujet, il ris­que­ra fort de res­ter perplexe.

Les uns disent : « Les cor­rec­teurs pris en dehors de la typo­gra­phie sont trop sou­vent des déclas­sés, pré­ten­tieux, mécon­tents, croyant tout connaître et n’ayant aucune notion pra­tique de la com­po­si­tion. Ils négligent les cor­rec­tions tech­niques, les coquilles, etc., et, par contre, ils veulent cor­ri­ger les auteurs dans leur style, voire même dans leur doc­trine12. » Et, pour don­ner plus de force à ce juge­ment, ils opposent le cor­rec­teur typo­graphe dont ils tracent un por­trait des plus flat­teurs. Ils en vantent la modes­tie, le dévoue­ment, le soin méti­cu­leux, qui sup­pléent au défaut de connais­sances lit­té­raires, scien­ti­fiques ou linguistiques.

Mais leurs contra­dic­teurs se lèvent aus­si­tôt, et c’est à qui défen­dra sa thèse avec le plus d’énergie ; trop sou­vent le par­ti pris ne fait qu’embrouiller la question.

Ignorent-ils donc que « le véri­table cor­rec­teur est à la fois éru­dit et typo­graphe » ? Cette défi­ni­tion, qui est celle d’une auto­ri­té en la matière13, devrait mettre d’accord les deux camps adverses.

Quant au patron qui a besoin d’un cor­rec­teur, il sait que le double qua­li­fi­ca­tif d’érudit et de typo­graphe a sa rai­son d’être et qu’à défaut de cette per­fec­tion, dif­fi­cile à réa­li­ser, il n’est pas impos­sible de trou­ver le cor­rec­teur dési­ré, pour­vu qu’il tienne compte de ses besoins.

Son choix, tou­te­fois, reste limi­té entre le « déclas­sé » et le typo­graphe qui est par­ve­nu par le tra­vail et la per­sé­vé­rance à déve­lop­per ce que lui a ensei­gné l’école primaire.

Ce der­nier a pu acqué­rir des connais­sances suf­fi­santes en lit­té­ra­ture fran­çaise et dans quelques autres branches, mais rare­ment ses loi­sirs et sa patience lui auront per­mis de s’initier aux langues vivantes et sur­tout aux langues mortes. Le jour où, rem­plis­sant les fonc­tions de cor­rec­teur iso­lé, il se trou­ve­ra en pré­sence de manus­crits mal écrits et bour­rés de cita­tions latines ou autres, sa seule res­source sera de lais­ser en blanc ce que ni lui ni le com­po­si­teur n’ont pu déchif­frer. Car dans ces cir­cons­tances le dic­tion­naire n’est d’aucun secours, si l’on ne pos­sède quelques notions sur la langue. Qua­li­fié pour cor­ri­ger des tra­vaux admi­nis­tra­tifs, ou pour être tier­ceur, sa place ne sera donc pas dans les mai­sons de labeurs.

Il existe un remède cepen­dant. Les par­ti­sans des cor­rec­teurs pris exclu­si­ve­ment dans l’imprimerie l’indiquent.

Un “remède” peu applicable

« On peut recom­man­der au client de bien écrire les langues étran­gères, lui dire que la mai­son ne prend aucune res­pon­sa­bi­li­té à cet égard….. On peut encore recou­rir à une per­sonne de la loca­li­té, connais­sant la langue….. »

À moins d’avoir un faible pour la cal­li­gra­phie, ou d’appartenir à une admi­nis­tra­tion qui leur donne les loi­sirs d’envoyer des copies irré­pro­chables, les auteurs écrivent plu­tôt avec ner­vo­si­té. Une écri­ture hâtive, des mots inache­vés, rendent leurs manus­crits presque illi­sibles, par­fois pour eux-mêmes14. Et c’est un mal dont ils ne gué­ri­ront jamais.

D’autre part, com­bien d’imprimeurs sont dans l’impos­si­bi­li­té maté­rielle de recou­rir à des per­sonnes étran­gères, de mettre en pra­tique une façon de pro­cé­der qui com­pli­que­rait sin­gu­liè­re­ment le tra­vail et ne don­ne­rait guère de noto­rié­té à la mai­son. L’obligation de trou­ver un poly­glotte dis­tin­gué ou de s’adjoindre un éru­dit consom­mé n’est pas telle qu’elle jette l’imprimeur dans un cruel embarras.

Si les cor­rec­teurs qui pos­sèdent par­fai­te­ment une langue étran­gère sont peu nom­breux, il convient d’ajouter que les impri­me­ries qui ont les moyens et le tra­vail néces­saire pour les occu­per sont plu­tôt rares.

De bonnes études secon­daires, pour­sui­vies assi­dû­ment dans l’exercice de sa pro­fes­sion, per­mettent à qui­conque a du goût pour la typo­gra­phie de réa­li­ser un jour la défi­ni­tion du véri­table cor­rec­teur, et, en atten­dant, de don­ner pleine et entière satisfaction.

“Une éducation à refaire”

Le patron avi­sé n’oublie jamais de pré­ci­ser la nature de l’emploi offert par lui. S’il accepte les ser­vices d’un pro­fes­sion­nel, de quoi a-t-il à se pré­oc­cu­per, sinon de résul­tats posi­tifs ? Un employé se juge à l’œuvre….. dans le monde de l’industrie tout au moins. Des dis­cus­sions sur l’origine des cor­rec­teurs l’imprimeur n’a donc pas à tenir compte. Il écoute les asser­tions des pos­tu­lants ; il n’est pas obli­gé de les prendre à la lettre.

Mais lorsqu’il porte son choix sur une per­sonne qui n’a jamais rem­pli les fonc­tions de cor­rec­teur, son rôle est tout autre : il a des devoirs à remplir.

Les pos­tu­lants sont en effet enclins à tom­ber dans une exa­gé­ra­tion ridicule.

Les uns s’imaginent que, parce que, durant de longues années, ils ont coté et anno­té des feuillets de copie, manié des réglettes, des gar­ni­tures et des biseaux, ils ont acquis les connais­sances lit­té­raires suffisantes.

Les autres, pour avoir, dès le pre­mier jour, mar­qué un delea­tur, indi­qué la sup­pres­sion d’un dou­blon, signa­lé une coquille, se croient typographes.

Dans les deux cas il y a une édu­ca­tion à refaire : cette tâche incombe à l’imprimeur qui, semble-t-il, s’en est fort peu pré­oc­cu­pé jusqu’à ce jour.

On consacre cor­rec­teur un typo­graphe quel­conque, parce que l’on a remar­qué qu’il com­po­sait pro­pre­ment ; on ne s’inquiète pas de son bagage lit­té­raire, scien­ti­fique et même gram­ma­ti­cal : est-il nul, cela paraît sans importance !

Ou bien encore on s’adresse à une per­sonne qui ins­pire confiance par son savoir, mais qui ne connaît rien de l’imprimerie. Sans expli­ca­tion aucune, on lui confie un emploi pour lequel elle n’a pas été pré­pa­rée, des fonc­tions qui ne manquent pas d’être com­pli­quées et pleines de graves responsabilités.

C’est ain­si que les choses se passent, et depuis long­temps. Aus­si en est-il résul­té que toute une cor­po­ra­tion se trouve mal rétri­buée et ne jouit pas de la consi­dé­ra­tion à laquelle elle aurait droit.

“Mauvais débuts, mauvaise situation”

Bien que, après plu­sieurs années de pra­tique et un labeur constant, un cor­rec­teur ait réus­si, sans trop d’accrocs, à acqué­rir les connais­sances tech­niques et lit­té­raires suf­fi­santes pour méri­ter son titre, pour en impo­ser à tous ceux qui, dès l’origine, le trai­taient sur le pied d’égalité et se croyaient même supé­rieurs à lui, son sort risque beau­coup de ne pas s’améliorer. Si on le remarque dans l’imprimerie, s’il se signale à l’attention du per­son­nel, ce ne sera jamais par le mon­tant de ses appointements.

Mau­vais débuts, mau­vaise situa­tion : telles sont les réflexions que peuvent faire la grande majo­ri­té des cor­rec­teurs. La cause en est dans ce fait que l’imprimeur, à son propre détri­ment, com­mence par négli­ger la for­ma­tion de son col­la­bo­ra­teur, et finit par oublier ensuite d’apprécier et de récom­pen­ser, comme ils le méritent, les connais­sances et les ser­vices de ce même collaborateur.

Quelques esprits éclai­rés, sou­cieux de sau­ve­gar­der la bonne répu­ta­tion de leurs mai­sons, ont com­pris que la pro­fes­sion de cor­rec­teur ne fai­sait pas excep­tion à la règle : le novice doit débu­ter par un appren­tis­sage, tout comme le typo­graphe ou le conducteur.

L’étude des manuels de typo­gra­phie est très utile, mais sou­vent insuf­fi­sante.
Et ceux-là sont dans la véri­té qui jugent indis­pen­sable, pour un bon cor­rec­teur, de tra­vailler quelque temps à la casse, si l’on veut qu’il connaisse toutes les règles typo­gra­phiques, qu’il appré­cie les dif­fi­cul­tés du métier, et par consé­quent qu’il fasse une cor­rec­tion des plus judi­cieuses et des plus sérieuses.

Le devoir de l’imprimeur qui prend un non-pro­fes­sion­nel consiste donc à se ren­sei­gner exac­te­ment sur son degré d’instruction et, s’il est étran­ger à l’imprimerie, à lui impo­ser un appren­tis­sage comme com­po­si­teur. Au dire de quelques-uns, la durée de cet appren­tis­sage pour­rait être fixée à deux ans ; mais peut-être vaut-il mieux la pro­lon­ger et faire en sorte que le nou­veau venu consacre une par­tie de son temps à la com­po­si­tion et l’autre à la cor­rec­tion. Pen­dant cette période, l’imprimeur accor­de­rait un salaire de cir­cons­tance qui per­met­trait au débu­tant de vivre et de tra­vailler avec toute l’ardeur et toute l’attention dési­rables, en vue d’atteindre par la suite les prix rému­né­ra­teurs aux­quels, en rai­son de ses connais­sances et de son expé­rience, il pour­rait prétendre.

Cet exemple ser­vi­rait de leçon à l’aspirant cor­rec­teur typo­graphe et lui don­ne­rait une plus juste idée de la situa­tion. Le fait de voir à la casse quelqu’un qui, depuis son enfance, n’a jamais ces­sé de se consa­crer à l’étude lui ferait com­prendre sans doute l’inanité de ses pré­ten­tions, s’il n’étudie pas lui-même.

“Jamais satisfait de son savoir”

L’imprimeur qui n’accorde pas à la cor­rec­tion l’importance qu’elle mérite se sou­cie fort peu du bon renom typo­gra­phique de sa mai­son ou mécon­naît l’une des condi­tions essen­tielles de la bonne exé­cu­tion de ses tra­vaux. Le cor­rec­teur n’est pas un para­site que le com­po­si­teur doit traî­ner à sa remorque, c’est un guide.

C’est un guide qui n’a pas à se leur­rer sur les exi­gences et la déli­ca­tesse de son emploi. D’où qu’il sorte, qu’il soit iso­lé ou non, il est dans l’obligation de déve­lop­per sans trêve ses connais­sances tech­niques et scien­ti­fiques, sa situa­tion de demain pou­vant dif­fé­rer de celle d’aujourd’hui. Celui qui a la sotte pré­ten­tion de tout connaître, d’être infaillible, est sim­ple­ment ridi­cule aux yeux des per­sonnes de bon sens : en géné­ral on le tient pour sus­pect, on se méfie de lui.

Le cor­rec­teur conscient de lui-même et de sa tâche ne s’enorgueillit ni de ses titres ni de ses capa­ci­tés ; il ne se montre jamais satis­fait de son savoir : toutes les branches de la science lui servent de sujets d’étude ; il s’intéresse vive­ment aux choses de l’imprimerie. Avoir des pré­ten­tions, un cer­tain ver­nis même, et connaître les signes usuels de la cor­rec­tion ne suf­fisent point pour méri­ter le titre de cor­rec­teur : il le sait.

Il n’oublie pas non plus que, mal­gré une éru­di­tion incon­tes­table, des erreurs gros­sières peuvent lui échap­per. Lire en ama­teur ne fut jamais sa spé­cia­li­té.
Sur chaque ligne, sur chaque mot il porte une atten­tion sou­te­nue ; tous ses efforts tendent à réa­li­ser la per­fec­tion….. sans l’atteindre toujours.

L’infaillibilité n’est pas son apa­nage ; s’il en eût jamais dou­té, quelques années d’expérience l’auraient détrom­pé. Mais cette consta­ta­tion, loin de le décou­ra­ger, ne fait que déve­lop­per sa vigi­lance et sa saga­ci­té et lui démon­trer qu’il ne doit dédai­gner aucun des moyens sus­cep­tibles de le pré­ser­ver de toute erreur….. acci­dents du tra­vail contre les­quels n’existe pas d’assurance et qui peuvent entraî­ner pour lui de sérieux désagréments.

Ses bonnes rela­tions avec le per­son­nel contri­buent à éclai­rer sa voie, à lui conser­ver cette net­te­té de vue, cette sûre­té et cette célé­ri­té dans le tra­vail que le patron doit non seule­ment récom­pen­ser à sa juste valeur, mais encore, pour son plus grand pro­fit, favoriser.

C’est dire que le ser­vice de la cor­rec­tion a besoin d’être orga­ni­sé comme tout autre, mieux que tout autre, sur­tout lorsqu’il est impor­tant et assu­ré par une plus grande collectivité.

“Un bureau où il puisse travailler avec la plénitude de ses facultés”

Dans cer­taines mai­sons, le cor­rec­teur a l’air d’un nomade pour qui toutes les places sont bonnes : un tabou­ret pour s’asseoir, un car­ton appo­sé sur une casse, et voi­là un « bureau » d’une ins­tal­la­tion peu coû­teuse mais digne d’un autre âge.

Le plus sou­vent, cepen­dant, il est doté d’un vrai bureau….. expo­sé aux rigueurs des sai­sons ou situé dans la par­tie la plus mal­saine de l’atelier. Toutes les mau­vaises odeurs semblent s’y don­ner ren­dez-vous15. À l’époque des grandes cha­leurs, en par­ti­cu­lier, la situa­tion est déplo­rable ; une atmo­sphère empes­tée et suf­fo­cante décuple la fatigue du cor­rec­teur et lui fait cou­rir à chaque ins­tant le risque de lais­ser pas­ser une coquille ou un bour­don qui sera la cause d’un « lais­sé pour compte ».

Que faut-il donc au cor­rec­teur ? Un bureau où il puisse tra­vailler conti­nuel­le­ment avec la plé­ni­tude de ses facul­tés ; où, sans jouir du calme de la soli­tude la plus abso­lue, il ne soit pas expo­sé à des déran­ge­ments et à des ennuis conti­nuels ; où l’hygiène soit tenue en hon­neur ; un bureau, enfin, muni d’une petite biblio­thèque qui ren­ferme tous les dic­tion­naires et autres ouvrages utiles au ser­vice de la cor­rec­tion : per­sonne ne pos­sède la science infuse, les plus ins­truits sont expo­sés à dou­ter même des choses les plus simples. Quelques manuels de typo­gra­phie ne dépa­re­ront point une biblio­thèque de correcteur.

Amé­na­gé comme tout autre, le ser­vice de la cor­rec­tion ne sau­rait être pri­vé de direc­tion, une col­lec­ti­vi­té quelle qu’elle soit ayant besoin d’un chef. Si le prote tient à conser­ver ce ser­vice sous son auto­ri­té, qu’il y fasse régner l’ordre et la méthode. Une dis­tri­bu­tion équi­table de la lec­ture est aus­si impor­tante que sa répar­ti­tion selon les apti­tudes et les connais­sances de chacun.

S’il n’est pas tou­jours pos­sible d’éviter les moments de sur­me­nage aux­quels sont expo­sés les cor­rec­teurs, sur­tout le cor­rec­teur en pre­mière et le tier­ceur, il n’est pas chi­mé­rique d’essayer de régu­la­ri­ser leur tra­vail pour obte­nir une cor­rec­tion moins fati­gante et plus soi­gnée.

Le cor­rec­teur iso­lé a plus par­ti­cu­liè­re­ment besoin d’échapper au sur­me­nage, car il est obli­gé de cumu­ler les titres qui suivent et il risque fort de lais­ser pas­ser même en troi­sième lec­ture la faute non signa­lée en première.

Correcteur en première typographique

Le cor­rec­teur en pre­mière typo­gra­phique col­la­tionne soi­gneu­se­ment avec la copie l’épreuve à lire en pre­mière. Il indique les cor­rec­tions au moyen de signes conven­tion­nels : lettres à retour­ner et coquilles ; mots tron­qués et mots oubliés (bour­dons) ; doubles emplois (dou­blons) ; mau­vaises divi­sions ; espa­ce­ment défec­tueux, c’est-à-dire irré­gu­lier, ou trop large ou trop ser­ré ; carac­tères mélan­gés, et toutes autres irré­gu­la­ri­tés typo­gra­phiques concer­nant les acco­lades, filets, etc. Cette besogne est gran­de­ment sim­pli­fiée par la pré­pa­ra­tion du manus­crit.

Il signale aus­si les phrases dou­teuses ou incom­plètes, afin que l’auteur puisse répa­rer ses propres erreurs sur les pre­mières épreuves. Il veille à ce que la « marche » de la mai­son soit res­pec­tée, afin qu’il y ait uni­té et régu­la­ri­té dans chaque travail.

En somme, le cor­rec­teur doit s’attacher à ce que, une fois l’épreuve en pre­mière cor­ri­gée, la com­po­si­tion soit aus­si cor­recte que possible.

Lorsque la copie ou le tra­vail le per­mettent, il est tou­jours pru­dent, pour les labeurs prin­ci­pa­le­ment, de lire les épreuves en pre­mière avec un teneur de copie ; le cor­rec­teur s’assure alors, soit en sau­tant un membre de phrase, soit en chan­geant un mot, que le teneur de copie suit avec attention.

Quand une épreuve est trop char­gée, le cor­rec­teur ne doit pas hési­ter, quelque sur­croît de besogne qui en résulte pour lui, à deman­der une revi­sion afin de s’assurer que les cor­rec­tions indi­quées ont été exécutées.

Par mesure d’ordre, il appose sa signa­ture au-des­sous du nom du com­po­si­teur, sur la pre­mière épreuve de chaque cote com­plè­te­ment lue. Avec cette pré­cau­tion on est sûr que la lec­ture a été ou n’a pas été faite ; la res­pon­sa­bi­li­té de cha­cun est ain­si déterminée.

Correcteur en seconde ou reviseur

Le cor­rec­teur char­gé de revi­ser, c’est-à-dire de revoir les feuilles avant leur envoi à l’auteur, col­la­tionne les cor­rec­tions indi­quées sur l’épreuve en pla­card et reporte celles qui ont été omises. Il véri­fie la mise en pages, la concor­dance des folios avec le numé­ro des feuilles, les réclames : il s’assure qu’il n’y a ni omis­sion ni trans­po­si­tion de lignes. Pour les mêmes rai­sons que le cor­rec­teur en pre­mière, il appose sur la pre­mière page de chaque feuille sa signa­ture et la men­tion : Revi­sé.

Correcteur en bon

Le cor­rec­teur en bon est tenu de faire une lec­ture com­plète et sérieuse des bons à tirer. Lorsqu’une épreuve est trop char­gée, on la cor­rige tout d’abord et on en fait une autre dénom­mée « bon typo­gra­phique », qui est revi­sée et lue ensuite en bon à tirer.

Le cor­rec­teur en bon signale les fautes qui ont pu échap­per aux épreuves pré­cé­dentes. Il veille à ce que tout soit cor­rect et conforme aux bonnes tra­di­tions typo­gra­phiques. Il solu­tionne, dans la mesure du pos­sible, les points dou­teux, afin de ne recou­rir à l’auteur qu’à la der­nière extré­mi­té et dans les cas où les maté­riaux néces­saires à la véri­fi­ca­tion des points liti­gieux lui font abso­lu­ment défaut. Il doit évi­ter de tom­ber dans un tra­vers assez sérieux : concen­trer toute son atten­tion sur des minu­ties, au risque de mar­quer des cor­rec­tions insi­gni­fiantes et d’en omettre d’autres très impor­tantes. Il appose au bas de la pre­mière page de chaque feuille (dans le coin de gauche) sa signa­ture et la date. La façon de signer varie donc pour chaque genre de lec­ture, mais elle abou­tit aux mêmes résultats.

Correcteur en troisième ou tierceur

Le tier­ceur reçoit de l’imprimeur une pre­mière feuille lisible, mais sans mise en train. Il véri­fie sans retard l’imposition et les blancs16. S’il découvre une trans­po­si­tion de pages ou une mau­vaise répar­ti­tion des blancs, il en informe immé­dia­te­ment l’imprimeur, afin que la mise en train ne soit pas à refaire. Il pour­suit la véri­fi­ca­tion de cette même feuille et contrôle si toutes les cor­rec­tions indi­quées sur le bon à tirer (ou la revi­sion de bon à tirer) ont été exé­cu­tées ; il jette un coup d’œil rapide sur les lignes de titre et les bords de pages.

Toutes les cor­rec­tions qui n’entraînent aucun dépla­ce­ment de texte peuvent être exé­cu­tées pen­dant que le conduc­teur fait sa mise en train. Celle-ci ter­mi­née, l’imprimeur envoie au tier­ceur la feuille revi­sée et une autre feuille qui ne doit rien lais­ser à dési­rer au point de vue de l’impression. Le tier­ceur contrôle l’exactitude du registre et l’égalisation des marges, il n’oublie pas, le cas échéant, de véri­fier la dis­po­si­tion des gra­vures et la cou­leur du papier.

Lorsque le tra­vail lui semble irré­pro­chable ou les cor­rec­tions de peu d’importance, il ins­crit, sur la par­tie infé­rieure droite de la feuille, les indi­ca­tions rela­tives au tirage (papier, nombre, etc.) men­tion­nées sur le bon à tirer et la che­mise de com­mande ; il ajoute le nom du conduc­teur, la date, et appose sa signa­ture : en un mot, il donne le bon à tirer. L’imprimeur a le devoir de tenir compte des obser­va­tions du tier­ceur, mais ce der­nier, de son côté, n’oubliera pas que la machine doit rou­ler le plus promp­te­ment pos­sible pour four­nir son ren­de­ment normal.

Correcteur de journaux

Bien que le cor­rec­teur de jour­naux ne soit astreint qu’à une lec­ture en pre­mière, il mérite une men­tion spé­ciale. Si la typo­gra­phie n’a pas pour lui des règles aus­si mul­tiples et aus­si strictes que pour le cor­rec­teur de labeurs par exemple, les exi­gences de son emploi l’obligent par contre à tra­vailler dans des condi­tions beau­coup plus défa­vo­rables : la nuit ou le jour, c’est le sur­me­nage conti­nuel ; il faut lire vite, très vite, sans avoir le temps de revoir les épreuves.

Le cor­rec­teur de jour­naux doit non seule­ment déchif­frer rapi­de­ment tous les manus­crits qui passent sous ses yeux, il doit encore avoir une mémoire infaillible des noms et des faits, le temps lui fai­sant défaut pour se livrer à des recherches réité­rées ou longues dans les dictionnaires.

S’ingénier à trou­ver un moyen pra­tique pour lever tous les doutes aux­quels on peut être expo­sé est une mesure de pru­dence qui s’impose d’elle-même : les noms propres les moins connus, les expres­sions dif­fi­ciles à rete­nir seront consi­gnés sur un mémo­ran­dum tou­jours à la por­tée de ceux qui auront besoin de le consulter.

Si l’importance du jour­nal exige le concours de plu­sieurs cor­rec­teurs, il est indis­pen­sable de fixer d’un com­mun accord une « marche » sur laquelle on n’oubliera pas de men­tion­ner les noms dont l’orthographe n’est pas net­te­ment déter­mi­née. Qu’un cor­rec­teur ren­contre des mots — des noms propres sur­tout — ortho­gra­phiés dif­fé­rem­ment par plu­sieurs rédac­teurs, cela n’a rien d’étonnant ; mais qu’il ne laisse jamais sub­sis­ter de telles ano­ma­lies dans un jour­nal et, a for­tio­ri, dans un article. Si, cepen­dant, des pré­cau­tions n’étaient prises, ces irré­gu­la­ri­tés pas­se­raient fata­le­ment, d’autant plus que la copie est très par­ta­gée pour faci­li­ter une exé­cu­tion rapide du tra­vail.


  1. Au sens de « coopé­ra­tion à une action com­mune ». ↩︎
  2. Le sou­ci péda­go­gique de Del­mas s’é­tait déjà expri­mé pré­cé­dem­ment : il s’é­tait char­gé de l’im­pres­sion de l’« étude-cau­se­rie » Le Prote, de Charles Ifan (pseu­do­nyme de M. Lafran­chise), en 1904, d’a­bord parue sous forme d’ar­ticles dans Le Cour­rier du livre, de 1901 à 1904. ↩︎
  3. Jules Lemoine en a assu­ré la coor­di­na­tion (« Rap­port de M. Bor­da », Cir­cu­laire des protes, no 147, juillet 1908, p. 81) ; M. Bor­da, la mise en pages (Vic­tor Bre­ton, « L’im­pri­meur, chef d’in­dus­trie et com­mer­çant », Cir­cu­laire des protes, no 164, octobre 1909, p. 122). ↩︎
  4. Lettre de G. Del­mas, dans la Cir­cu­laire des protes, no 147, juillet 1908, p. 82. ↩︎
  5. « […] comme prix dont vous pour­rez dis­po­ser soit pour rem­bour­ser les auteurs, soit pour payer les frais de publi­ca­tion de ce tra­vail » (loc. cit.) ↩︎
  6. Il fera de même en 1928 avec la pre­mière édi­tion du Code typo­gra­phique. ↩︎
  7. Sur papier qua­drillé avec de grandes marges. En vente à la libraire Le Ser­pent qui pense, en juin 2026. ↩︎
  8. Extrait de la pre­mière par­tie, « L’im­pri­meur et ses col­la­bo­ra­teurs ». IIe par­tie : Amé­na­ge­ment et maté­riel. IIIe par­tie : Orga­ni­sa­tion — Achats — Légis­la­tion. IVe par­tie : Prix de revient et prix de vente. ↩︎
  9. Voir Il y a un siècle parais­sait Le Cor­rec­teur Typo­graphe. ↩︎
  10. Voir Points de sus­pen­sion : pour­quoi trois seule­ment ? ↩︎
  11. Pour réduire à leur extrême limite les frais inévi­tables de cor­rec­tion, cer­tains impri­meurs ont l’habitude d’employer des cor­rec­trices, au lieu et place de cor­rec­teurs. La cor­rec­trice a été l’objet d’articles peu encou­ra­geants pour ceux qui, ayant sou­ci du bon renom typo­gra­phique de leur mai­son, auraient ten­dance à déve­lop­per un mode de recru­te­ment qui ne se recom­mande ni par les motifs qui le dictent, ni par les résul­tats qu’il pro­cure. (NdA.) ↩︎
  12. Je recon­nais les mots de Léon Richard, dont j’ai publié le texte dans Un typo­graphe décon­seille les cor­rec­teurs “let­trés”, 1904. On retrouve cette cita­tion chez Bros­sard, p. 132. ↩︎
  13. Il s’agit d’Auguste Ber­nard, en 1868, dans une lettre à Ambroise Fir­min-Didot. Bros­sard la cite p. 116. ↩︎
  14. Voir Un cor­rec­teur de presse débine toutes les plumes de Paris, 1865. ↩︎
  15. Voir Témoi­gnage de M. Dutri­pon, cor­rec­teur d’épreuves, 1861. ↩︎
  16. Pour véri­fier les blancs, les uns se servent de barèmes, les autres de méthodes diverses : les résul­tats varient peu. Une de ces méthodes qui sim­pli­fie beau­coup les cal­culs et évite les tâton­ne­ments consiste à dis­po­ser d’un tableau où sont consi­gnées en cicé­ros et points les dimen­sions exactes des pages de chaque for­mat. En retran­chant du total la par­tie impri­mée on obtient les blancs en hau­teur et en lar­geur. On réserve pour les têtes et fonds 2/5, pour les pieds et marges exté­rieures (grands fonds) 3/5. Le pro­duit est mul­ti­plié par 2 pour les fonds, la dis­po­si­tion des pages étant tou­jours la même. Il est encore mul­ti­plié par 2 pour les têtes et pieds, sauf tou­te­fois dans cer­taines impo­si­tions in-12 et in-18 où il faut addi­tion­ner blanc de tête et blanc de pied. La varia­tion des feuilles d’un même for­mat dis­pa­raît dans la fausse marge. (NdA.) ↩︎

“Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale”, 1971

Pre­mière édi­tion (1971) du Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Imprimerie natio­nale [IN], qui n’avait pas encore sa cou­ver­ture gra­phique noir et blanc conçue par Mas­sin — que nous, cor­rec­teurs, avons tous sur notre bureau.

Sur­prise entre les pages de cet exem­plaire de biblio­thèque : Oli­vier Deloi­gnon, his­to­rien de la typo­gra­phie et du livre impri­mé, l’a emprun­té vingt-cinq ans avant moi. J’aime bien ces affi­ni­tés discrètes.

Par l’avant-propos, on apprend que c’est le bureau de pré­pa­ra­tion de copie de l’IN qui a mis au point ce manuel. Il s’est, pour cela, ins­pi­ré d’« ouvrages spé­cia­li­sés », par­mi les­quels :
– le Règle­ment de com­po­si­tion typo­gra­phique et de cor­rec­tion (1887, ouvrage mai­son) ;
– le Manuel à l’usage des élèves com­po­si­teurs (1887), de Jules Jou­vin (ouvrage et auteur mai­son, puisque Jou­vin était sous-prote à l’IN) ;
– le Mémen­to typo­gra­phique (1961), de Charles Gou­riou (cor­rec­teur chez Hachette — voir Charles Gou­riou, un (autre) cor­rec­teur-auteur dis­cret) ;
– les Règles typo­gra­phiques à l’u­sage des opé­ra­teurs (1953), de A. Laloue (auteur que je ne connais­sais pas ; spé­cia­liste de la com­po­si­tion méca­nique, notam­ment sur Lino­type) ;
– le Manuel pra­tique du typo­graphe (1897, 2e rééd. 1963), de Pierre Lecerf (chef de fabri­ca­tion) ;
– bien sûr, le Code typo­gra­phique, éta­bli par la pro­fes­sion depuis 1928 (voir Un poème fête la nais­sance du Code typo­gra­phique, 1928) ;
– enfin, les publi­ca­tions de l’Afnor, « dont les recom­man­da­tions ont été retenues ».

Y appa­raissent aus­si les « dif­fi­cul­tés gram­ma­ti­cales et typo­gra­phiques les plus cou­rantes », grâce au « pré­cieux apport » du Dic­tion­naire des dif­fi­cul­tés de la la langue fran­çaise, d’A­dolphe V. Tho­mas (chef cor­rec­teur des dic­tion­naires Larousse) et du Bon Usage de Mau­rice Grevisse.

Cette pre­mière édi­tion compte 161 pages, contre 197 aujourd’hui.

C’est à par­tir de l’édition sui­vante (1975) que le Lexique de l’IN sera ven­du dans le com­merce. D’après une indis­cré­tion recueillie par Jean Méron, « il sem­ble­rait que ce soit à la suite d’une erreur1 ». J’ai­me­rais en savoir plus.

En 1986 (d’après une enquête de Livres Heb­do sur la pré­fé­rence des usa­gers2), le Lexique de l’IN arri­vait en troi­sième posi­tion (32 %) der­rière le Code typo (64 %) et le Mémen­to de Gou­riou (35 %). Aujourd’hui, il domine le mar­ché. En effet, c’est le seul des trois qu’on trouve encore dans toutes les bonnes librai­ries, alors qu’il faut com­man­der le Gou­riou (revu par l’auteur en 1973) et que le Code typo n’a plus été réédi­té depuis 1997.

Le tirage actuel­le­ment dif­fu­sé par Actes Sud (2002) est iden­tique à la troi­sième édi­tion (1990). Seule l’entrée Euro (nou­veau­té de l’année) a été ajou­tée à gauche de l’entrée Abré­via­tions. On n’a pas bous­cu­lé l’ordre alpha­bé­tique pour si peu.

☞ Voir aus­si Qui crée les codes typographiques ?


  1. Ortho­ty­po­gra­phie. Recherches biblio­gra­phiques, Paris, Conven­tion typo­gra­phique, 2002, note 3, p. XII. ↩︎
  2. Citée par Wiki­pé­dia, art. Lexique des règles typo­gra­phiques en usage à l’Im­pri­me­rie natio­nale. ↩︎

“Les morts manquent de correction”, de Pauline Toulet

couverture du roman "Les morts manquent de correction", de Pauline Toulet

« J’avais pei­né une petite heure sur la cor­rec­tion de l’article […], puis l’avais ren­voyé à Mathis sans éprou­ver la satis­fac­tion du tra­vail bien fait. C’est l’inconvénient, lorsqu’on exerce un métier idiot : même lorsqu’on le fait bien, on le fait mal. » 

Félix Sou­pel est désa­bu­sé. Mal­gré le « soin scru­pu­leux » qu’il lui consacre, il  ne trouve plus d’attrait au métier de cor­rec­teur indé­pen­dant. S’il fait par­tie de cette « noble et […] peu riante1 com­mu­nau­té », son orien­ta­tion est, comme pour beau­coup, le résul­tat d’« acci­dents de par­cours ». « Un jour, raconte-t-il, je m’étais amu­sé à les lis­ter, pour le plai­sir simple que pro­cure l’exhaustivité, mais assez vite je n’avais plus trou­vé cela amusant. »

Ses clients du moment sont un maga­zine de mode, Sapé !, et un autre de dié­té­tique, Miam Mag. Devoir retou­cher un texte sur « les erreurs à évi­ter pour bien choi­sir son short » ne l’inspire guère. Et quand, en cor­ri­geant un numé­ro spé­cial, il découvre que « [s]on régime ali­men­taire [est] à l’exact oppo­sé de celui prô­né par les experts inter­viewés dans le jour­nal », il est car­ré­ment pris d’angoisse.

 « Sous­traire au mal­heur du monde » en cor­ri­geant des fautes d’orthographe — quand d’autres, comme son frère cadet, sauvent des vies — manque de sel. Sa seule pas­sion, inavouée, il en cache les preuves entre les pages de son Larousse des synonymes. 

Aus­si, lorsque, de retour d’un week-end de cure à La Bour­boule, il trouve sur son lit le cadavre de l’homme à qui il avait loué son appar­te­ment pari­sien pour deux nuits, il saute sur l’occasion de bous­cu­ler un quo­ti­dien trop riche en « temps faibles » : ins­pi­ré par ses lec­tures de Mai­gret, il décide de mener l’enquête. 

Chauve, guet­té par l’embonpoint, plu­tôt mal­adroit, pas spé­cia­le­ment cou­ra­geux, Félix Sou­pel n’a rien d’un héros. Son assis­tant non plus, mais il maî­trise mieux Inter­net que lui : Gabriel, neuf ans, est son neveu. L’aventure, cocasse, ne sera pas sans dan­ger… et plus fati­gante que dans les séries télé.

Dans ses acti­vi­tés jour­na­lis­tiques2, Pau­line Tou­let a dû côtoyer des cor­rec­teurs. Elle semble, en tout cas, bien connaître ce métier, où le retard dans le plan­ning est une constante, où la mis­sion confiée est tou­jours urgente, où la réac­ti­vi­té est une qua­li­té recherchée.

La longue jour­née de bou­clage du maga­zine Sapé !, dont le rédac­teur en chef « écri[t] à lui seul les deux tiers » et qui pro­met d’être « un océan d’ennui », m’a rap­pe­lé de loin­tains sou­ve­nirs. « L’attente exal­tant le désir, la douche était d’autant plus froide lorsque nous décou­vrions la prose que Mathis avait mis si long­temps à extraire de ses pro­fon­deurs intimes. Une fois le texte accou­ché, bien sûr il fal­lait aller vite, et cela mal­gré l’engourdissement de nos facul­tés cog­ni­tives et la mise en som­meil de toute pul­sion vitale que cette situa­tion absurde avait entraînée. »

L’autrice ne manque pas d’imagination, notam­ment quand elle déroule le som­maire d’un « numé­ro spé­cial consa­cré à la mode canine » ou quand elle explique pour­quoi se pri­ver d’une vraie pause déjeu­ner pousse cer­tains clients à s’en prendre aux col­la­bo­ra­teurs extérieurs.

Cette paro­die de roman poli­cier, émaillée de consi­dé­ra­tions, misan­thropes mais lucides, sur les tra­vers de notre socié­té, est pleine de fan­tai­sie. Une lec­ture par­faite pour l’été qui s’annonce. 

Pau­line Tou­let, Les morts manquent de cor­rec­tion, Fini­tude, 2026, 224 pages.


  1. Je lui laisse la res­pon­sa­bi­li­té de ce der­nier qua­li­fi­ca­tif. ↩︎
  2. Elle fut notam­ment secré­taire géné­rale de la rédac­tion du maga­zine Books, aujourd’­hui héber­gé par le site Actua­Lit­té. ↩︎

Lettres minuscules dans un texte en capitales

Abréviations et symboles d’unités

couvertures des Lagarde et Michard des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles
Cou­ver­tures des Lagarde et Michard des xvie, xviie et xviiie siècles.

Cer­taines marches typo­gra­phiques, m’a-t-on dit, demandent que la ou les lettres supé­rieures dans un texte en capi­tales soient, elles aus­si, com­po­sées en capi­tales. Ce n’est pas conforme à la tra­di­tion, et ce, pour une rai­son bien simple : les lettres supé­rieures capi­tales n’existaient pas à l’époque du plomb1. (☞ Voir Signes supé­rieurs et signes en expo­sant.)

La règle est rare­ment don­née par les manuels typo­gra­phiques, peut-être parce que la réponse paraît évi­dente à leurs auteurs. Cepen­dant, pour le public d’au­jourd’­hui, qui dis­pose d’ou­tils per­met­tant d’ob­te­nir des lettres supé­rieures capi­tales, la pré­ci­sion est utile. On la trouve dans la Vitrine lin­guis­tique :

Extrait de la Vitrine linguistique

dans le Guide du typo­graphe (7e éd., 2015, p. 48) :

Extrait du "Guide du typographe", 7e éd., 2015, p. 48

et dans le Ramat de la typo­gra­phie (11e éd., 2017, p. 39) :

extrait du "Ramat de la typographie", 11e éd., 2017, p. 39

Ultime confir­ma­tion dans les Règles de l’é­cri­ture typo­gra­phique du fran­çais, d’Yves Per­rous­seaux (10e éd. rev. et augm., 2020, p. 61) : « LE Ve SALON DES ANTIQUAIRES ».

Dans la même sec­tion (p. 66), Per­rous­seaux rap­pelle aus­si qu’on ne déforme pas les sym­boles d’u­ni­tés légales et donne les exemples : « LA CONFÉRENCE EST À 20 h 452, SALLE DES FÊTES », « IL SOULÈVE 85 kg SANS TROP DE PROBLÈME » et « IL MARCHE 3 À 4 km CHAQUE JOUR ». En effet, h = heure (ou hec­to), m = mètre (ou mil­li), k = kilo, alors que H = hen­ry, M = méga, K = kelvin.

Exceptions historiques

À pro­pos des lettres supé­rieures dans un pas­sage en capi­tales, l’é­di­tion euro­péenne du Ramat (2009, p. 47) observe qu’« il est de plus en plus cou­rant de mettre ces par­ties finales aus­si en majus­cules, ce qui n’est pas for­cé­ment condam­nable ». On trouve, d’ailleurs, de telles excep­tions dans cer­taines adresses typo­gra­phiques anciennes :

Adresse typographique du "Dictionnaire de la langue française" d'Émile Littré, t. 3 (Hachette et Cie, 1874).
Adresse typo­gra­phique du Dic­tion­naire de la langue fran­çaise d’É­mile Lit­tré, t. 3 (Hachette et Cie, 1874).

Dans un autre exemple, don­né par Théo­tiste Lefevre3, les lettres supé­rieures qui ter­minent une ligne en petites capi­tales sont, elles aus­si, com­po­sées en petites capitales :

Exemple d'adresse typographique donné par Théotiste Lefevre dans son "Guide pratique du compositeur et de l'imprimeur typographes" (Firmin-Didot, 1883 ; rééd. « Les introuvables », L'Harmattan, 1999), p. 132.
Exemple d’a­dresse typo­gra­phique don­né par Théo­tiste Lefevre dans son Guide pra­tique du com­po­si­teur et de l’im­pri­meur typo­graphes (Fir­min-Didot, 1883 ; rééd. « Les introu­vables », L’Har­mat­tan, 1999), p. 132.

Particules “Mac” ou “Mc”

Tou­jours dans le Ramat qué­bé­cois (p. 104), on trouve cette autre règle utile :

La par­ti­cule Mac et son abré­via­tion Mc sont des pré­fixes écos­sais et irlan­dais signi­fiant « fils de ». Il existe dif­fé­rentes variantes : l’important est de res­pec­ter la gra­phie adop­tée par chaque famille (Macin­tosh, MacIn­tosh, Mcin­tosh, McIn­tosh). Quand Mac et Mc pré­cèdent immé­dia­te­ment une capi­tale, ac et c res­tent en bas-de-casse si le nom est tout en capi­tales.
McCartney/McCARTNEY
MacIntosh/MacINTOSH
(Mais : Macintosh/MACINTOSH
et Mac Intosh/MAC INTOSH)

La règle s’ap­plique à d’autres noms propres amé­ri­cains d’o­ri­gine étran­gère, comme Cecil B. DeMille ou Shia LaBeouf (voir Wiki­pé­dia). Il arrive que les gra­phistes rem­placent la lettre minus­cule par une petite capitale.

Pour les réfé­rences des ouvrages cités, voir Qui crée les codes typographiques ?


  1. Du moins ne figu­raient-elles pas dans la casse pari­sienne. On ne peut exclure qu’elles aient été éven­tuel­le­ment dis­po­nibles, pour cer­taines polices, dans des cas­seaux (hypo­thèse for­mu­lée par Jacques André, dans la liste Typo­gra­phie, le 2 mai 2013), à moins que les typo­graphes d’a­lors n’aient paran­gon­né des capi­tales d’un corps infé­rieur (hypo­thèse for­mu­lée par Chris­tian Lau­cou, ibid., même date). ↩︎
  2. Dans les exemples du livre, les chiffres sont Didot (ali­gnés sur les capi­tales), et non elzé­vi­riens, comme ici. ↩︎
  3. Four­ni par Amal­ric Oriet, dans la liste Typo­gra­phie, le 2 mai 2013. ↩︎

Le Syndicat, incontournable pour être correcteur de presse (1979)

couverture du roman "Notre-Dame des ordinateurs" de Walter Lewino, Balland, 1979

Cueilli chez lui, au réveil, par deux poli­ciers, Ber­nard Cotte est conduit dans un lieu secret et ultra­mo­derne, situé sous la pré­fec­ture de Police de Paris. Il est inter­ro­gé par le com­mis­saire divi­sion­naire Andruet, équi­pé d’un ordi­na­teur omni­scient, Phébus.

— Vous avez fait de la poli­tique, mon­sieur Cotte ?
— En règle géné­rale, je vote socia­liste, mais j’ai beau­coup admi­ré le géné­ral de Gaulle.
— Une sorte de socia­lo-gaul­lisme ?
— Si vous vou­lez.
— Pour­tant vous avez mili­té à la C.G.T. ?
— Moi ? Jamais !
— Ce n’est pas beau de men­tir. Phé­bus, s’il vous plaît, envoyez-nous le « Bul­le­tin des cor­rec­teurs C.G.T. ». Mer­ci. Qu’y voyons-nous dans le numé­ro du mois de mai 1967 ? Admis­sions : Ber­nard Cotte, par­rains Sta­nis­las Didot et Albert Lab­bé. C’est bien vous ce Ber­nard Cotte ?
— C’est bien moi, en effet.
— Alors ?
Alors et alors ! Com­ment lui expli­quer que ce syn­di­cat est sur­tout un bureau de pla­ce­ment et que je m’y étais ins­crit sans même savoir qu’il était affi­lié à la C.G.T. parce qu’il n’est pas pos­sible de tra­vailler comme cor­rec­teur de presse, même dans un jour­nal de droite, sans pas­ser par lui. Je me suis un peu embrouillé dans mes expli­ca­tions. Andruet m’observait fixe­ment en hochant la tête. À la fin il est venu à mon secours.
— Vous aviez oublié, peut-être ?
— Exac­te­ment.
— Vous oubliez beau­coup de choses, mon­sieur Cotte. D’abord que vous êtes juif, ensuite que vous avez mili­té pour les com­mu­nistes.
— Je vous ai expli­qué que je n’ai jamais mili­té. Je payais mes coti­sa­tions, c’était tout. […]


Je ne savais pas si je devais me réjouir ou m’inquiéter de la tour­nure que pre­naient les évé­ne­ments. Côté poli­tique j’étais blanc comme neige et quand je me disais socia­liste, c’était plus par tra­di­tion fami­liale que par convic­tion pro­fonde. Mais, à force de foui­ner — je n’en reve­nais pas qu’il ait res­sor­ti ce « Bul­le­tin des cor­rec­teurs » pour le moins confi­den­tiel —, Phé­bus était en train de me trans­for­mer en un redou­table agi­ta­teur révolutionnaire. 

Wal­ter Lewi­no [1924-2013], Notre-Dame des ordi­na­teurs, Paris, Bal­land, « L’Ins­tant roma­nesque », 1979, p. 61-63.

Réseau pneumatique et correcteurs de presse (années 1980)

Après avoir été « chro­ni­queur théâ­tral un temps dans un heb­do­ma­daire », le pro­ta­go­niste de ce roman, Axel Bal­li­ceaux, entre dans un jour­nal du soir connu pour son sérieux, Le Médium. — Il res­semble fort au Monde, où Michel Brau­deau (né en 1946) a été jour­na­liste lit­té­raire, cri­tique de ciné­ma et grand repor­ter1. Le texte raconte, notam­ment, com­ment un réseau pneu­ma­tique fai­sait cir­cu­ler la copie de ser­vice en ser­vice, cas­se­tin2 compris.

Couverture du roman "L'Objet perdu de l'amour", de Michel Braudeau, Seuil, 1988.

« Le Médium exis­tait depuis l’entre-deux-guerres et occu­pait un immeuble entier [à Paris]. […] Au fil des années, les col­la­bo­ra­teurs s’étaient mul­ti­pliés et s’entassaient tant bien que mal dans l’espace inex­ten­sible, hélas, de l’immeuble et, peu à peu, sans rien perdre de son orgueil, cha­cun s’était fait plus petit ou plus plat pour tenir à côté des autres, gar­der son bureau, son éta­gère. Comme on ne jetait presque rien ni per­sonne, les cou­loirs étaient étroits comme des gale­ries de mine, les murs tapis­sés de livres, de dos­siers, d’anciens numé­ros reliés, jusqu’au pla­fond3. Cer­taines pièces n’avaient pas de fenêtre, dans d’autres on était à cinq sur une table de bridge, cha­cun par­lant bas au télé­phone à quelque infor­ma­teur secret, grat­tant des pattes de mouche sur des feuillets cou­pés en deux. De temps à autre, un gar­çon d’étage sur­gis­sait entre deux piles de Médium fos­si­li­sés, jetait un paquet de dépêches sur la table, s’emparait de nos feuillets, ter­mi­nés ou non, et cou­rait les pla­cer en rou­leau dans une cap­sule de plas­tique, comme un gros sup­po­si­toire dévis­sable qu’il four­rait illi­co dans un tube aspirant.

Réseau pneumatique du journal "France-Soir", 1963. Archive INA.
Arri­vée de la copie, par le réseau pneu­ma­tique, à l’a­te­lier de com­po­si­tion de France-Soir (image tirée d’une archive de l’I­NA, 1963 : Les impri­meurs de la rue Réau­mur à Paris).

De haut en bas le Médium était par­cou­ru d’un réseau ser­ré de ces tubes pneu­ma­tiques qui dis­tri­buaient les nou­velles, les articles, les notes de ser­vice, à rai­son d’un mil­lier de hoquets par jour, sans que l’on soit assu­ré de la véri­table des­ti­na­tion du tube. Il devait y avoir un tri quelque part, une pou­belle, car cer­tains papiers ne repa­rais­saient jamais en aucun lieu. “C’est le métier”, disait-on avec phi­lo­so­phie. […] Je ne me plai­gnais pas, mes pages étaient épar­gnées, pre­naient le bon tube vers le bureau des cor­rec­teurs qui épous­se­taient quelques fautes d’orthographe, bri­saient har­di­ment la syn­taxe, dis­per­saient la ponc­tua­tion avant d’envoyer le tout dûment tam­pon­né à l’impression dans les sous-sols où de puis­santes rota­tives broyaient ma prose noire ; mais cer­tains, des anciens de la mai­son que l’on avait punis autre­fois pour un crime mys­té­rieux, un coup d’État man­qué, savaient du fond de leurs remises sans air que pas une ligne d’eux ne serait trans­mise, res­taient impas­sibles devant leurs pages blanches, pen­chés, le sty­lo à la main, sans écrire un mot, comme des blattes, silen­cieux, indé­lo­geables. Un jour, ce serait mon tour […]. »

Michel Brau­deau, L’Objet per­du de l’amour, Paris, Seuil, 1988, p. 221-222.

Lire la cri­tique du roman dans Le Monde, le 9 sep­tembre 1988.


  1. À pro­pos de L’Interprétation des singes (Stock, 2001), dont le pro­ta­go­niste, Alio­cha, est éga­le­ment jour­na­liste d’un quo­ti­dien de réfé­rence, Michel Brau­deau a décla­ré : « Le “jour­nal de la nuit” que je cite dans mon roman peut, de loin, faire pen­ser au Monde, où je tra­vaille mais c’est une illu­sion, bien sûr. Le Monde est beau­coup plus sérieux que mon jour­nal de fic­tion. Quant à l’au­to­bio­gra­phie, elle est à l’œuvre par­tout, y com­pris à tra­vers des per­son­nages de fic­tion. C’est inévi­table autant que volon­taire. » — « Débat lit­té­raire avec Michel Brau­deau », Le Monde, 19 octobre 2001. ↩︎
  2. Terme de jar­gon pour le bureau des cor­rec­teurs. ↩︎
  3. Voir aus­si Le bureau des cor­rec­teurs du Monde, un des­sin de 1990. ↩︎