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André Lemoyne, un correcteur statufié

Buste du monument à André Lemoyne (1822-1907), à Saint-Jean-d'Angély (Charente-Maritime).
Buste du monu­ment à la mémoire d’An­dré Lemoyne, sur la place por­tant son nom, à Saint-Jean-d’An­gé­ly (Cha­rente-Mari­time).

« J’aime mieux être arti­san que magis­trat, gagner ma vie à la sueur de mon front que ser­vir aux basses œuvres de la tyran­nie. » — André Lemoyne, 1852

Rares sont les cor­rec­teurs aux­quels on a éri­gé un monu­ment. C’est pour­tant le cas d’André Lemoyne (1822-1907), célé­bré comme poète, étu­dié par Ver­laine1, pré­fa­cé par Sainte-Beuve et par Jules Val­lès, mul­ti­pri­mé par l’Académie2 et fait che­va­lier de la Légion d’honneur en 18773. Si c’est le poète qui fut ain­si sta­tu­fié, son pas­sé de cor­rec­teur y est aus­si ins­crit à tra­vers le comi­té qui a sou­hai­té ce monu­ment4 :

Monument à André Lemoyne (1822-1907), à Saint-Jean-d'Angély (Charente-Maritime).
Musée d’Or­say, fonds Debuis­son. Source : E-monumen.net

Il mou­rut le 28 février 1907 en sa ville natale, qui a don­né son nom à une place publique. Ses amis, ses admi­ra­teurs lui ont éle­vé, par une sous­crip­tion publique à laquelle la Socié­té ami­cale des Protes et Cor­rec­teurs d’imprimerie de France a pris très lar­ge­ment part, un modeste monu­ment qui fut inau­gu­ré le 31 octobre 1909, au Jar­din public de Saint-Jean-d’Angély5.

Ver­laine salue ain­si l’homme : 

Lemoyne vit digne­ment d’un bel emploi dans la mai­son Didot. C’est l’homme du Livre comme c’est l’homme d’un livre. Quoi de plus noble et de plus logique ? Mais c’est aus­si l’homme de la Nature mer­veilleu­se­ment tra­duite, du cœur com­bien fine­ment devi­né, de la femme sue et impec­ca­ble­ment appré­ciée, dite à ravir. Et quoi de mieux ?

Je repro­duis ici le bel hom­mage que lui rend L.-E. Bros­sard, en 1924, dans Le Cor­rec­teur typo­graphe6 :

« En plein rêve de jeu­nesse, alors que son esprit et son cœur débor­daient des plus nobles ambi­tions, André Lemoyne, au milieu des évé­ne­ments de 1848, vit dis­pa­raître toute la for­tune pater­nelle dans une catas­trophe impré­vue. Jeune et ins­truit, il eût pu se tour­ner vers la poli­tique ou le jour­na­lisme, où, grâce à son talent d’a­vo­cat et à l’ar­deur de ses convic­tions, il se fût taillé une brillante situa­tion. André Lemoyne pré­fé­ra deve­nir un simple arti­san et ne devoir qu’au tra­vail de ses mains le pain et la sécu­ri­té de ses jours : stoï­que­ment, sans amer­tume, ni regret, il s’en­rô­la dans la pha­lange des tra­vailleurs du Livre. Entré comme appren­ti typo­graphe dans l’im­pri­me­rie Fir­min-Didot, André Lemoyne, que ses connais­sances éten­dues et variées dési­gnaient à l’at­ten­tion de ses chefs, devint bien­tôt cor­rec­teur. Son éru­di­tion et son carac­tère lui conquirent, dans ce poste, des ami­tiés solides et l’es­time d’au­teurs illustres qui jugeaient à sa valeur la pré­cieuse col­la­bo­ra­tion de ce tra­vailleur dis­cret. C’est dans ces fonc­tions que Lemoyne vit un jour, pour la pre­mière fois, la gloire venir vers lui : un aca­dé­mi­cien, M. de Pon­ger­ville, « en habit bleu à bou­tons d’or, pan­ta­lon gris perle à sous-pieds, cha­peau blanc à longues soies », venait, au nom de l’A­ca­dé­mie fran­çaise, appor­ter ses féli­ci­ta­tions et ser­rer la main au modeste cor­rec­teur qui se révé­lait un poète de pre­mier ordre. »

André Lemoyne fut en effet un vrai poète : « dans la pra­tique de son métier de cor­rec­teur il avait décou­vert toutes les nuances, toutes les somp­tuo­si­tés du « verbe » ; nour­ri aux meilleures sources clas­siques, il avait sucé jus­qu’à la moelle l’os savou­reux de notre vieille lit­té­ra­ture ; il en connais­sait l’har­mo­nieuse beau­té et les res­sources infi­nies ; il en com­pre­nait la sou­plesse et la logique ; il l’ai­mait avec un res­pect, avec une admi­ra­tion sin­cères. S’il concé­dait par­fois qu’il est des dif­fi­cul­tés, des contra­dic­tions, des illo­gismes qu’on peut sans dom­mage éla­guer de la luxu­riante fron­dai­son de la gram­maire et de l’or­tho­graphe, jamais il ne vou­lut admettre qu’on pût tou­cher aux règles ou aux formes gram­ma­ti­cales. Avec quelle amer­tume, lui d’or­di­naire si doux, ne dénonce-t-il pas les infil­tra­tions de mots étrangers :

… Je pense à toi, pauvre langue fran­çaise,
Quand tu dis­pa­raî­tras sous les nom­breux afflux
De source ger­ma­nique et d’o­ri­gine anglaise :
Nos arrière-neveux ne te connaî­tront plus !

« Tra­vailleur d’é­lite probe et fidèle, Lemoyne ne pou­vait oublier que pen­dant près de trente années il avait été du nombre de ces humbles et pré­cieux auxi­liaires de l’im­pri­me­rie, du nombre de ces éru­dits ano­nymes qui veillent au res­pect des belles tra­di­tions, du nombre de ces cor­rec­teurs qui éclairent les expres­sions obs­cures, redressent les phrases boi­teuses et sont, sui­vant Mon­se­let, les « ortho­pé­distes » et les ocu­listes de la langue. Alors qu’il avait depuis longues années aban­don­né l’a­te­lier pour rem­plir les fonc­tions de biblio­thé­caire archi­viste à l’É­cole des Arts déco­ra­tifs, n’a­vait-il point cet orgueil de mon­trer à ses intimes la blouse noire qu’il avait endos­sée au temps de sa jeu­nesse et de son âge mûr. N’est-ce point encore sur cette blouse qu’il épin­gla fiè­re­ment la croix, alors qu’il fut fait che­va­lier de la Légion d’hon­neur ? Au reste, ne pro­cla­mait-il point avec une osten­ta­tion de bon aloi : « Je connais mon dic­tion­naire. Son­gez que pen­dant trente ans j’ai été ouvrier typo­graphe et cor­rec­teur chez Didot… » »


“La Correctrice”, de David Nahmias

« Sou­dain, elle a lan­cé le nom de Tris­tan Cor­bière… Bon sang, elle aimait Cor­bière ! Elle pos­sé­dait même, chez elle, une édi­tion rare des Amours jaunes. 1932 ! Librai­rie Cel­tique ! Je vou­lais la voir, la tou­cher, flai­rer ses pages. »

À la biblio­thèque du Centre Pom­pi­dou, un écri­vain ren­contre une cor­rec­trice. Sans suc­cès et sans le sou, logeant chez des amis ou des maî­tresses, il finit par deman­der asile à la jeune femme… Pre­mier roman de David Nah­mias, La Cor­rec­trice est un récit alerte, plein d’humour, qui parle beau­coup de l’écriture et de la cor­rec­tion. Lisa, la cor­rec­trice du titre, est obsé­dée à l’idée « d’en lais­ser pas­ser une » (coquille), ce qui confine à la manie. Les fautes, « elle les voyait par­tout, aus­si bien dans les livres et les jour­naux, que sur les affiches murales, les pros­pec­tus, les plaques du corps médi­cal ou juri­dique, les géné­riques des pro­grammes télé­vi­sés, enfin par­tout ». C’est « une Gus­tave Flau­bert de la cor­rec­tion, que l’on retrou­ve­rait un jour, éva­nouie, la tête posée sur des feuilles éparses, le doigt poin­té sur le der­nier mot consul­té dans un dictionnaire ».

Cette obses­sion n’est pas sans charme pour le narrateur : 

Lorsqu’elle hési­tait sur l’orthographe d’un nom propre, elle était capable de retrou­ver rapi­de­ment le livre, puis la page où elle se sou­ve­nait l’avoir déjà lu. Son tra­vail res­sem­blait à celui d’un insecte buti­neur. Elle gla­nait des mots dans ses dic­tion­naires, dans les livres de sa biblio­thèque et mou­che­tait la page de traces rouges, sortes de coups de griffe por­tés au texte. Elle me fas­ci­nait, et je la por­tais aux nues avec l’aveuglement propre aux amants.

Jus­qu’au jour où il se recon­naît dans l’au­teur objet de son tra­vail acharné :

Lisa, pen­dant ce temps, bouillon­nait sur le pavé. Je sup­por­tais mal qu’elle se place en juge, qu’elle puisse ain­si tou­cher à un tra­vail de créa­tion et lui rap­pe­lais sa simple place dans le che­mi­ne­ment du livre. J’étais piqué à vif (sic), comme si ce texte m’appartenait. C’était moi qu’on vou­lait char­cu­ter. Il ne lui serait jamais venu à l’esprit de grat­ter une toile, d’ajouter de la cou­leur à un tableau. Alors pour­quoi ne pas user du même res­pect vis-à-vis de nous, pauvres auteurs ?
— Et le res­pect du lec­teur, tu t’en tapes ? 
— Le lec­teur est capable de juger par lui-même. Il n’a pas besoin de cen­seurs. 
Elle se leva d’un bond. 
— Ce n’est pas de la cen­sure, c’est de la cor­rec­tion ! 
— Ah, le grand mot ! 
Et je quit­tai la pièce pour ne pas pour­suivre le débat.

Dans His­toire du siège de Lis­bonne, de José Sara­ma­go1, le cor­rec­teur change un mot. Reli­sant le manus­crit d’un amant, Lisa va plus loin : 

Puis, peu à peu, Lisa s’est immis­cée dans l’écriture même du roman. Elle a rem­pla­cé, d’abord, des mots par d’autres, refon­du entiè­re­ment des tour­nures de phrases, ajou­té un détail, une idée propre à elle. Un jour, alors que Dan, dans la cui­sine, impro­vi­sait un sand­wich, elle s’est glis­sée dans le texte pour insé­rer un para­graphe : quatre, cinq lignes, sur les­quelles elle est reve­nue plu­sieurs fois, pour les pon­cer, les polir, imbri­quer par­fai­te­ment les mots. Par oubli ou, peut-être, déli­bé­ré­ment, elle ne les a pas lues à Dan, lais­sant ces lignes au cœur du texte : galets visibles sur le lit d’une rivière. Deux jours plus tard Dan décou­vrait par hasard les intruses. Elles étaient belles, par­faites, lisses, mais elles n’étaient pas de lui. En un ins­tant il com­prit que Lisa ne se can­ton­nait plus à son rôle de cor­rec­trice, mais s’infiltrait dans la trame de l’histoire qu’elle pre­nait, tout bon­ne­ment, à son compte.

Le cor­rec­teur que je suis n’a pas man­qué de rele­ver un cer­tain nombre de pro­blèmes de langue dans ce roman. Comme le dit Lisa, « on peut se cre­ver les yeux sur les lignes, il y a tou­jours une coquille qui vous glisse d’entre les cils… C’est terrible !… »


David Nah­mias, La Cor­rec­trice, éd. du Rocher, 1995.

Georges Simenon et ses correcteurs

Dessin de Loustal représentant Georges Simenon écrivant à son bureau

« Toute la mati­née, il se sen­tit bien. Il tra­vaillait len­te­ment, minu­tieu­se­ment. Puriste, il avait hor­reur des fautes de gram­maire. Il en avait trou­vé dans des textes d’agrégés et d’académiciens. »La Cage de verre, cha­pitre V.

Dans ma biblio­thèque du cor­rec­teur, j’ai déjà men­tion­né La Cage de verre, roman de 1971 où Sime­non met en scène Émile Virieu, un cor­rec­teur d’imprimerie par­ti­cu­liè­re­ment terne. Cette œuvre a une réso­nance avec sa biographie : 

Tous les sime­no­niens connaissent l’épisode extra­va­gant de la cage de verre dans laquelle Sime­non s’était enga­gé à écrire un roman en une semaine1.
[Au] début de l’année 1927 […] Eugène Merle, direc­teur de plu­sieurs jour­naux pari­siens, lui lance un défi : Sime­non devra écrire un roman sous les yeux du public, enfer­mé dans une cage de verre… Atti­ré par la somme impor­tante que lui pro­pose son employeur, il accepte immé­dia­te­ment, mais le pro­jet n’aboutira pas pour diverses rai­sons qui res­tent encore un peu obs­cures. Cepen­dant, l’épisode de la cage de verre res­te­ra dans la légende de Sime­non et contri­bue­ra à faire de ce roman­cier un véri­table phé­no­mène : plu­sieurs jour­naux ont racon­té en effet l’exploit qui ne s’est jamais pro­duit2 !

Des romans parsemés de correcteurs

Couverture de "La Cage de verre", de Georges Simenon, au Livre de Poche

Outre Émile Virieu, d’autres cor­rec­teurs appa­raissent dans les intrigues de Sime­non, cha­cun dans « son coin, sa cage qui le prot[ège] contre tout ce qu exist[e] au dehors » – le cas­se­tin3

Dans Mai­gret chez le ministre :

— Elle tra­vaille comme cor­rec­trice d’épreuves à l’Imprimerie du Crois­sant4, où elle fait par­tie de l’équipe de nuit.

Dans L’Homme au petit chien :

— Figu­rez-vous qu’à trente-cinq ans, je me suis mis en tête d’épouser un cer­tain Émile Doyen, un homme de qua­rante ans, à peu près de mon âge, qui avait l’air aus­si pai­sible que vous. Son métier n’était pas moins tran­quille : cor­rec­teur à l’Imprimerie du Crois­sant, où il pas­sait ses jour­nées ou ses nuits dans une cage de verre, pen­ché sur des épreuves. 

Dans Les Anneaux de Bicêtre : 

Per­sonne, par exemple, n’aurait pu dire où il habi­tait, ni quelles étaient ses res­sources, et il a fal­lu un hasard pour que Mau­gras le découvre dans une cage vitrée, à l’imprimerie de la Bourse, où Jublin gagnait sa maté­rielle comme correcteur. 

On raconte aisé­ment que Sime­non refu­sait toute inter­ven­tion sur ses créa­tions, insis­tant notam­ment sur le res­pect de la ponc­tua­tion. Ses nom­breux points de sus­pen­sion étaient, pour lui, « le reflet des réflexions de Mai­gret5 ». 

Il eut pour­tant des cor­rec­teurs, dont les seuls connus (de moi, en tout cas) sont Pierre Deli­gny et la mys­té­rieuse Doringe. 

Maigret et l’absence de virgule 

Dans son blog, le tra­duc­teur Michel Vol­ko­vitch ana­lyse une phrase : 

« Au lieu de gro­gner en cher­chant l’ap­pa­reil à tâtons dans l’obs­cu­ri­té comme il en avait l’ha­bi­tude quand le télé­phone son­nait au milieu de la nuit, Mai­gret pous­sa un sou­pir de soulagement. »

C’est la pre­mière phrase de Mai­gret et les braves gens et je me la relis avec délec­ta­tion. Ce qui m’en­chante en elle ? Presque rien : une absence de vir­gule. C’est cette absente, après « obs­cu­ri­té », qui donne à l’en­semble son juste rythme : le seg­ment anor­ma­le­ment long, qui nous fait sen­tir cette recherche à tâtons inter­mi­nable, qui déjà ins­talle un malaise — annon­çant la cou­leur du livre entier ! —, puis le bref apai­se­ment.
J’i­ma­gine Sime­non qui envoie sa phrase ain­si ponc­tuée, le cor­rec­teur de 1961 qui s’ef­fraie, qui cherche à la nor­ma­li­ser en col­lant la vir­gule, l’au­teur qui se fâche, qui biffe la vir­gule, à lui le der­nier mot puisque c’est une star.
Oui, mais c’est trop beau. À la réflexion, le scé­na­rio inverse tient tout aus­si bien la route : Sime­non colle sa vir­gule machi­na­le­ment et le cor­rec­teur la sup­prime, au nom de la cor­rec­tion gram­ma­ti­cale. Avec cette fichue vir­gule, en effet, « comme il en avait l’ha­bi­tude… » pour­rait à la rigueur dépendre de la prin­ci­pale qui suit, et non de la subor­don­née qui pré­cède. La plu­part des lec­teurs, même les plus poin­tilleux, accep­te­raient sûre­ment cette absence de vir­gule au nom de la règle du plus vrai­sem­blable ; mais qui nous dit que le cor­rec­teur en l’oc­cur­rence n’é­tait pas un adepte de la clar­té gram­ma­ti­cale abso­lue — espèce redoutable ?

Mais Sime­non eut-il vrai­ment un cor­rec­teur pour ce Mai­gret en 1961 ? «[…] les édi­tions ori­gi­nales [étaient] sou­vent impri­mées hâti­ve­ment et riches en coquilles6. » 

Pierre Deligny, correcteur passionné… et bénévole

C’est Pierre Deli­gny (Arras, 1926 – Poi­tiers, 2005) qui cor­ri­gea, pour leur édi­tion défi­ni­tive, la tota­li­té des romans de l’é­cri­vain. Dans le cata­logue Sime­non com­po­sé par le libraire Hen­ri Thys­sens7, on trouve de pas­sion­nantes infor­ma­tions sur sa rela­tion avec Sime­non. Je résume l’in­tro­duc­tion du catalogue :

Pierre Deli­gny paraît avoir contrac­té le virus sime­no­nien en 1967. Cor­rec­teur d’imprimerie, il vient alors d’être embau­ché comme lec­teur-cor­rec­teur à l’Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis. Ayant trou­vé quan­ti­té d’erreurs typo­gra­phiques dans les livres de Sime­non, il le fait savoir à l’é­cri­vain, avec qui il échan­ge­ra une cen­taine de lettres entre 1967 et 1988. Il pour­sui­vra durant des années son inlas­sable quête des coquilles dans ses textes.

Dans son exem­plaire de Mai­gret hésite (Presses de la Cité, 1968), adres­sé à Sime­non, Deli­gny écrit : 

« Mon cher Georges Sime­non, Mai­gret hésite peut-être… mais moi, je n’hésite pas à décla­rer que ce livre, comme tous ceux qui pré­cèdent, est fort mal cor­ri­gé. Je rêve pour vous (et pour nous, vos lec­teurs assi­dus) des Œuvres com­plètes de Sime­non (puisqu’il semble qu’on ne puisse espé­rer cela des Presses de la Cité) enfin sans fautes (ou presque). Je m’y emploie. » Ce coup d’audace lui valut de cor­ri­ger désor­mais la plu­part des ouvrages de l’auteur en vue de la publi­ca­tion de la col­lec­tion « Tout Sime­non ». L’exemplaire est un modèle des méthodes de tra­vail de Pierre Deli­gny qui y porte des cor­rec­tions en rouge (coquilles, mas­tics, fautes pré­ju­di­ciables à la com­pré­hen­sion de l’œuvre), en vert (coquilles, fautes bénignes non nui­sibles à la com­pré­hen­sion), en bleu (sug­ges­tions faites à l’auteur). Sur cer­taines pages, c’est une vraie sym­pho­nie de couleurs.

De même, son exem­plaire de La Main (Presses de la Cité, 1968) est cor­ri­gé et anno­té « en trois cou­leurs », avec la remarque : 

Compte ren­du d’une « catas­trophe typo­gra­phique », d’un véri­table « sabo­tage indus­triel » dont j’espère fer­me­ment qu’il ne se renou­vel­le­ra plus… Et si je puis y contri­buer, ce sera avec plai­sir et enthousiasme ! 

Sime­non le lui a dédi­ca­cé ainsi : 

Pour Pierre Deli­gny qui connaît mieux mes livres et sur­tout leurs petits défauts que moi, en le remer­ciant de l’énorme tra­vail qu’il s’impose si généreusement […]

La pre­mière édi­tion des œuvres com­plètes, éta­blie par Gil­bert Sigaux (Lau­sanne, éd. Ren­contre), est publiée entre 1967 et 1973. Les 72 volumes portent, sur la garde, un papillon avec cet avis : 

« Cette col­lec­tion, entiè­re­ment anno­tée et cor­ri­gée par Pierre Deli­gny, cor­rec­teur et ami de Georges Sime­non, a ser­vi à l’établissement de l’édition des Presses de la Cité “Tout Sime­non”, 25 volumes (1988-1992). » En réa­li­té, ce tra­vail minu­tieux a aus­si ser­vi de modèle à l’édition en 10 volumes du « Cycle Mai­gret », puis aux réim­pres­sions des Édi­tions Rencontre.

Un exem­plaire de La Cage de verre (1971) porte l’envoi : 

« Pour Pierre Deli­gny, dans sa “cage morale”, en sou­ve­nir de tant de cor­rec­tions dans mes textes impri­més. Son ami recon­nais­sant, Georges Sime­non, 1982. » 

Pierre Deli­gny, men­tion­né comme « ancien chef cor­rec­teur adjoint » dans l’Ency­clopæ­dia Uni­ver­sa­lis, y signe­ra la fiche consa­crée au roman­cier. On lui doit aus­si les 32 pages de Jalons chro­no­bio­gra­phiques dans Tout Sime­non, t. 27 (Presses de la Cité, 1993). Avec Claude Men­guy, il a publié Sime­non au fil des livres et des sai­sons (Omni­bus, 2003). Ain­si que de nom­breux articles dans la revue Traces, édi­tée par le Centre d’études Georges Sime­non (Liège).

Deligny, correcteur de Jean Failler

Portrait de Jean Failler

Auteur de la série poli­cière Mary Les­ter, Jean Failler (né en 1940) évoque son cor­rec­teur et ami Pierre Deli­gny à plu­sieurs endroits. Je synthétise :

J’ai eu un excellent cor­rec­teur, il s’ap­pe­lait Pierre Deli­gny, mais hélas, il nous a quit­tés. Pierre avait été chef cor­rec­teur à l’Ency­clo­pé­die Uni­ver­sa­lis où il super­vi­sait une équipe de six cor­rec­teurs très avi­sés. Cepen­dant, lorsque l’Ency­clo­pé­die est sor­tie, il sub­sis­tait des coquilles. Il pré­ten­dait qu’un livre sans défauts de ce genre n’existe pas car ce serait la per­fec­tion. Or, ajou­tait-il, la per­fec­tion est d’es­sence divine, et nous ne sommes que de pauvres humains8.

En retraite, il me pro­po­sa [en 1997] de mettre sa science au ser­vice de Mary Les­ter. J’eus ain­si, pen­dant près de dix ans, le plus savant des cor­rec­teurs, le plus sour­cilleux aus­si, qui n’hésitait pas me taqui­ner à pro­pos de cer­taines fautes gros­sières et répé­ti­tives. Si, comme le dit le pro­verbe, qui aime bien, châ­tie bien, Pierre m’aimait beau­coup.
Mary Les­ter a per­du en la per­sonne de Pierre Deli­gny le plus fidèle de ses ser­vi­teurs et moi le meilleur des amis, une sorte de grand frère qui n’hésitait pas à com­men­cer ses lettres par la for­mule célèbre du juge Ti : “frère né après moi” et qui les ter­mi­nait en signant – en bre­ton – du sur­nom qu’il s’était lui-même attri­bué, Kraïon ru (ce qui signi­fie crayon rouge, cou­leur dont il sou­li­gnait vigou­reu­se­ment mes tur­pi­tudes ortho­gra­phiques)9.

À pro­pos de la col­la­bo­ra­tion de Deli­gny et Sime­non, il raconte : 

Pierre avait éga­le­ment été le cor­rec­teur de Georges Sime­non. Il com­men­çait à cor­ri­ger le livre en atta­quant la der­nière page, puis l’a­vant-der­nière afin de ne pas se lais­ser prendre par le récit. Ensuite il le reli­sait à l’en­droit pour véri­fier les erreurs de dates, de noms, etc.10.

Pierre avait […] éta­bli des listes de TOUS les inter­ve­nants dans les ouvrages de Sime­non. Ima­gi­nez le tra­vail ! Quand on connaît l’œuvre du grand Georges, ça laisse pan­tois. D’au­tant que l’a­mi Pierre n’a­vait jamais tou­ché à un ordi­na­teur et que toutes ces com­pi­la­tions étaient éta­blies à la plume sur des fiches car­ton­nées11.

Enfin, il ajoute cette infor­ma­tion intéressante : 

Sime­non avait une autre cor­rec­trice en la per­sonne de sa secré­taire [s’agit-il de Joyce Ait­ken12 ?] qui aimait lui faire aigre­ment remar­quer ses erre­ments ortho­gra­phiques, ce qui aga­çait pro­di­gieu­se­ment maître Georges. 
Il l’en­voya un jour sur les roses en lui disant : « C’est enten­du, si j’a­vais votre ortho­graphe, votre sens de la gram­maire et de la syn­taxe, je four­ni­rais des manus­crits par­faits. Mais je sup­pose que j’au­rais alors aus­si votre style plat et votre total manque d’i­ma­gi­na­tion… À qui ven­drait-on des livres écrits de la sorte ? »
Et toc, voi­là la demoi­selle reca­drée13.

Une autre femme est cepen­dant connue des simenoniens.

Doringe, « correctrice attitrée » ?

« Doringe […] a l’âge de ma mère et pour­tant, c’est mon amie. Très intel­li­gente, très culti­vée, très aver­tie de tout, et d’un goût très sûr, elle a un tel sens de l’a­mi­tié qu’elle y mêle de la jalou­sie. » — Lettre de Sime­non, citée dans l’Auto­dic­tion­naire Sime­non de Pierre Assouline.

On sait peu de chose sur Doringe, plu­sieurs fois citée par Pierre Assou­line, dans sa bio­gra­phie de Sime­non14, comme sa « cor­rec­trice atti­trée ». « […] les ren­sei­gne­ments que l’on pos­sède sur elle sont par­ci­mo­nieux et assez dif­fi­ciles à trou­ver », recon­naît Murielle Wen­ger en décembre 2016, sur le site Sime­non Sime­non, avant de bros­ser son portrait :

Belge d’o­ri­gine, Doringe [en réa­li­té, Hen­riette] a été pro­fes­seur d’an­glais, puis « jour­na­liste tous ter­rains », comme l’é­crit Assou­line : elle était en par­ti­cu­lier chro­ni­queuse de ciné­ma, et elle a inter­viewé, entre autres, Jean Gabin ; en 1912, elle avait fon­dé un heb­do­ma­daire, la Tri­bune des bêtes, un jour­nal qui défen­dait la cause des ani­maux. La même année, elle avait épou­sé un jour­na­liste, André Blot. Mais elle a été aus­si tra­duc­trice de roman­ciers amé­ri­cains, Slaugh­ter en par­ti­cu­lier. D’a­près Assou­line, Sime­non jugeait son ami­tié un peu enva­his­sante, mais indis­pen­sable. Leurs échanges épis­to­laires portent sou­vent sur le style du roman­cier. Comme l’é­crit encore le bio­graphe, Doringe est « la seule per­sonne avec laquelle il accepte de dis­cu­ter du bien-fon­dé de ses choix, qu’il s’a­gisse de gram­maire, de syn­taxe ou encore d’or­tho­graphe ». Sime­non a sa propre vision de son style, et il n’est pas tou­jours d’ac­cord avec les cor­rec­tions pro­po­sées par Doringe, mais il ne peut se pas­ser d’elle. Et Assou­line de racon­ter cette émou­vante anec­dote : en 1964, alors qu’elle souffre d’un can­cer géné­ra­li­sé, Doringe tient à finir la cor­rec­tion du der­nier manus­crit de Sime­non, Mai­gret se défend. Elle est ali­tée, n’a plus de force. Alors elle fait venir le curé, non pour se confes­ser, mais pour qu’il l’aide à ter­mi­ner la cor­rec­tion du texte…

Sime­non n’ai­mait peut-être pas être cor­ri­gé, mais ses prin­ci­paux cor­rec­teurs, eux, lui étaient tout dévoués. 


Des­sin de Lous­tal. Pho­to de Jean Failler : Le Télé­gramme.

Georges Brassens, correcteur du “Libertaire”

Georges Brassens lisant le journal "Le Libertaire".

Par­mi les quelques auteurs célèbres ayant, un temps, exer­cé le métier de cor­rec­teur figure le poète Georges Bras­sens, dont l’en­ga­ge­ment anar­chiste est connu. 

Celui-ci se fera en cohé­rence totale avec ses obses­sions. Il sera du com­bat par les mots. C’est pour cela qu’au jour­nal Le Liber­taire, Bras­sens est à la fois cor­rec­teur et secré­taire de rédac­tion1.

Ce jour­nal « n’a­vait que deux pages2 », pré­cise son ami René Iskin. Dans leur bio­gra­phie de l’ar­tiste3, Vic­tor Laville (son ami d’en­fance) et Chris­tian Mars font le récit de cette aventure : 

Au siège du Liber­taire, dans une petite bou­tique au fond du canal Saint-Mar­tin, Georges fait […] la connais­sance de Roger Tous­se­not, un gar­çon brillant et bien éle­vé […] que Georges […] décrit comme « l’ami du meilleur de moi-même », tout en lui repro­chant de « l’obliger à être intel­li­gent ». […]
Tel n’est pas le cas d’Henri Bouyé, tour à tour cores­pon­sable du Liber­taire, fleu­riste et chauf­feur de taxi, le moins intel­lo de tous, mais qui est fort impres­sion­né par l’érudition de ce gros nou­nours de Bras­sens […]
Un drôle de cor­rec­teur en véri­té : à Hen­ri qui s’étonne que l’on puisse veiller à ce point à l’orthographe et à la syn­taxe des articles du jour­nal, Georges explique patiem­ment qu’il en va de l’écriture comme du cal­cul, que si l’on se trompe de mots, on met un rai­son­ne­ment par terre, et que, de la même façon, si l’on se trompe de chiffres, on fait des fautes qui risquent d’avoir des consé­quences catas­tro­phiques. Il faut donc faire atten­tion à tout et non seule­ment à ce que l’on dit, mais aus­si à la façon dont on le dit ! Toute atteinte à la forme est une atteinte au fond ! 
Hen­ri hoche la tête, admi­ra­tif, mais il n’en croit rien, tan­dis que cer­tains autres com­mencent à cri­ti­quer ouver­te­ment ce « pro­fes­seur », qui cor­rige leurs copies et se per­met de leur don­ner des leçons. Le cor­rec­teur-pro­fes­seur se met­tant à écrire des articles sous divers pseu­do­nymes, les choses ne s’arrangent pas. […] 
[…] Deve­nu res­pon­sable du Liber­taire, il confie à Tous­se­not les petites misères, le har­cè­le­ment et les mes­qui­ne­ries que lui font subir ses petits cama­rade du journal. […] 

« Regratteur de virgules »

Jean-Claude Lamy4 évoque le même épi­sode avec d’autres mots :

Bras­sens va d’abord être pris pour un « petit mar­rant » qui écrit des chan­sons sus­pectes parce qu’elles parlent trop de Dieu. Mais son éru­di­tion impres­sion­ne­ra Mar­cel Lepoil, ouvrier chauf­fa­giste deve­nu à la Libé­ra­tion codi­rec­teur du Liber­taire, et Hen­ri Bouyé, mar­chand de fleurs et secré­taire géné­ral de la Fédé­ra­tion anar­chiste. Ce drôle de zig a suf­fi­sam­ment de temps libre pour être mis à contri­bu­tion. La col­la­bo­ra­tion béné­vole de Georges Bras­sens sera d’abord celle de cor­rec­teur à l’imprimerie du Crois­sant5 où le jour­nal est tiré. Il doit veiller à ce que les phrases soient bien construites et la syn­taxe cor­recte. Mais il com­men­ce­ra à aga­cer quand il révi­se­ra les épreuves comme un prof cor­rige des copies. Pour lui, le mot a une impor­tance capi­tale. Une impro­prié­té de lan­gage le met en rogne. Il suit l’exemple de Boi­leau : « Et ne sau­rait souf­frir qu’un phrase insi­pide / Vienne, à la fin d’un vers, rem­plir une place vide ; / Ain­si, recom­men­çant un ouvrage vingt fois, / Si j’écris quatre mots, j’en effa­ce­rai trois. » Petit à petit, le cor­rec­teur d’épreuves rédige lui-même des textes, d’abord de courts « papiers », puis des articles plus longs. Comme le remarque Marc Wil­met, « le sobri­quet de [Géo] Cédille cadre bien avec les fonc­tions de prote “regrat­teur de virgules” ».

Un correcteur intransigeant ?

L’ex­pé­rience sera de courte durée, comme le raconte Le Mai­tron6 :

[…] la tâche déplut sin­gu­liè­re­ment à Georges Bras­sens, qui regret­tait, entre autres choses, de se voir contraint de répondre au cour­rier des lec­teurs, qu’il qua­li­fiait de « prose débi­li­tante et inepte ». Reve­nant ulté­rieu­re­ment sur cette période dans un article paru dans Le Liber­taire, Hen­ri Bouyé insis­tait sur ce point pour expli­quer les rai­sons du départ d’un Bras­sens « res­té très bohème » et qui, devant les plaintes, s’était décla­ré « incor­ri­gible » et avait pris le par­ti de quit­ter son poste. Aus­si, dès [le 6] jan­vier 1947, Georges Bras­sens ces­sa sa col­la­bo­ra­tion au Liber­taire [il fut rem­pla­cé par André Prud­hom­meaux7], et n’y écri­vit plus qu’à de rares occa­sions. Les rai­sons pré­cises de ce départ firent l’objet de débats et cer­tains ont éga­le­ment avan­cé l’idée selon laquelle Bras­sens, cor­rec­teur intran­si­geant, aurait été vexé que l’on lui reproche son zèle. Tou­te­fois, rien ne per­met d’étayer une telle hypothèse.


Pho­to DR. Source : Espace Bras­sens, Sète.

Quelques observations sur le métier de correcteur, 1888

Page de titre du livre d'Émile Désormes "Notions de typographie à l'usage des écoles professionnelles", 1888

En 1888, Émile Désormes, direc­teur tech­nique de l’école Guten­berg, à Paris, publie Notions de typo­gra­phie à l’usage des écoles pro­fes­sion­nelles (la 3e édi­tion, de 1895, est télé­char­geable à L’Armarium). Sur les 500 pages que compte l’ouvrage, 40 sont consa­crées à la lec­ture des épreuves (p. 260-300). Je repro­duis ci-des­sous quelques obser­va­tions qui me semblent tou­jours inté­res­santes pour le cor­rec­teur, même si la dif­fu­sion de codes typo­gra­phiques1 et de dic­tion­naires maniables a, depuis lors, consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­ré l’exer­cice de son métier.

Généralités sur la lecture des épreuves

La lec­ture des épreuves est un tra­vail des plus ardus, et il n’est pas rare, si la même per­sonne lit en pre­mière, en seconde et en revi­sion, qu’elle laisse pas­ser des fautes gros­sières si elles lui ont échap­pé une pre­mière fois : la fatigue céré­brale que pro­cure la lec­ture réité­rée et atten­tive d’un même ouvrage ayant pour effet d’habituer à ces fautes l’œil et la pen­sée elle-même. 
Il est donc néces­saire, si l’on veut évi­ter des acci­dents sou­vent irré­mé­diables, de confier à autant de per­sonnes dif­fé­rentes cha­cune des espèces d’épreuves, heu­reux même si, en employant ce moyen, on ne laisse rien échap­per. 
Jusqu’à ce jour, on n’est pas encore arri­vé à éta­blir pour la cor­rec­tion une marche uni­forme, sui­vie et adop­tée par toutes les impri­me­ries, on s’en éloigne au contraire tous les jours : chaque mai­son ayant sa manière de tour­ner les guille­mets, de ponc­tuer, de ren­fon­cer, d’espacer. Les unes veulent l’espace fine avant la vir­gule2 et les autres la rejettent ; ici on abuse du moins3 et là de la vir­gule ;4 ailleurs, on cor­rige d’après l’Académie, et, dans la mai­son d’à-côté, d’après Larousse ; en un mot, autant d’imprimeries, autant de façons dif­fé­rentes de corriger […]

De la ponctuation 

La ques­tion de la ponc­tua­tion est une des plus gênantes à régler, et nous sommes de ceux qui ne recon­naissent pas aux cor­rec­teurs le droit de la chan­ger quand ils ont affaire à des auteurs qui ont pour habi­tude de la mettre sur leur copie, par la rai­son qu’il est des phrases dont le sens peut chan­ger com­plè­te­ment par le seul dépla­ce­ment ou l’adjonction d’une vir­gule. 
Or, comme le lec­teur d’épreuves ne connaît pas la pen­sée de l’auteur, il est de toute évi­dence qu’il doit appor­ter la plus grand cir­cons­pec­tion dans le dépla­ce­ment ou la sup­pres­sion de la ponc­tua­tion s’il n’est pas au cou­rant des habi­tudes, du carac­tère, ou du tem­pé­ra­ment de l’écrivain. 
C’est sur­tout dans la poé­sie que cette néces­si­té se fait sen­tir et que le droit de l’auteur doit être res­pec­té. C’est qu’ils sont nom­breux, les exemples que l’on  pour­rait citer de désa­gré­ments sur­ve­nus à l’imprimeur du fait même des cor­rec­teurs ; nous n’en vou­lons pour preuve qu’une lettre qu’il nous sou­vient avoir été écrite, en 1875, par Vic­tor Hugo à un célèbre impri­meur qui était son ami, et dans laquelle le maître se plai­gnait que les cor­rec­teurs lui eussent modi­fié, en bon à tirer, toute sa ponc­tua­tion5
Quand un homme comme Vic­tor Hugo se plaint d’un fait pareil, que n’auront pas le droit de dire les nom­breux métro­manes qui cherchent le che­min de la gloire à la lueur de cet astre puis­sant ? 
Il n’en est pas de même si l’auteur donne carte blanche au cor­rec­teur, qui devra ponc­tuer comme il le ferait lui-même. 
Il nous reste peu de chose à dire de la ponc­tua­tion, si ce n’est qu’on ne doit pas abu­ser des vir­gules, qui, trop sou­vent répé­tées, ont l’inconvénient d’alourdir le style et de fati­guer le lec­teur. Il faut pour­tant faire une excep­tion en faveur des ouvrages tech­niques, qui demandent à être lus à tête repo­sée et offrent une grand dif­fi­cul­té de rédac­tion à cause des mêmes expres­sions qui reviennent sous la plume avec une néces­si­té per­sis­tante. Dans ces condi­tions, les vir­gules ont pour consé­quence d’accentuer la pen­sée et de rendre intel­li­gibles les pas­sages les plus ardus. 
Cette dis­tinc­tion, si sub­tile qu’elle soit, est néces­saire, car il est facile à un cor­rec­teur de com­prendre qu’on n’écrit par dans le même style un roman de mœurs et un ouvrage sur la mécanique. 

Noms dont le pluriel est difficile

Désormes pro­duit sur cinq pages une liste de plu­riels de « noms fran­çais et étran­gers, simples ou com­po­sés », jus­ti­fiant ce soin par le fait qu’« il n’est pas don­né à tous les cor­rec­teurs de pos­sé­der un Larousse, un Lit­tré ou un dic­tion­naire de l’Académie » (le pre­mier Petit Larousse, en un volume, n’apparaîtra qu’en 1905). Il la com­mente comme suit.

Les auto­ri­tés aux­quelles nous nous sommes adres­sé, Larousse et Lit­tré, pour éta­blir cette liste de noms, ne sont pas tou­jours d’accord avec l’Académie ; mais com­ment en serait-il autre­ment quand on voit cette der­nière écrire : un panier de rai­sin et un panier de gro­seilles ; un balai de plumes et un lit de plume ;  une fri­cas­sée de pou­lets, comme si l’on ne pou­vait fri­cas­ser un seul pou­let ; des troncs d’arbre, comme si, lorsqu’il y a plu­sieurs troncs, il n’y avait pas plu­sieurs arbres ; un porte-cigares ; un porte-crayon ; des porte-plume, trois mots qui ont entre eux des rap­ports directs et ne s’en écrivent pas moins de quatre manières dif­fé­rentes ? 
L’Académie n’écrit-elle pas aus­si sirop de gro­seilles, com­pote de pommes et gelée de gro­seille, gelée de pomme ? Loin de nous la pen­sée de nous insur­ger contre une ins­ti­tu­tion uni­que­ment com­po­sée d’hommes aus­si ins­truits d’éminents, mais com­ment veut-on qu’un com­po­si­teur, qui compte au plus six ans d’école pri­maire, puisse se recon­naître dans ce dédale de mots dont la nature, le sens et l’emploi sont exac­te­ment les mêmes, et qui pour­tant sont régis par une ortho­graphe si différente ? 

Je n’aborde pas ici les règles typo­gra­phiques pro­po­sées par ce manuel, dont cer­taines pré­sentent une diver­gence avec les règles actuelles. Elles feront éven­tuel­le­ment l’objet d’un billet ultérieur. 

Corriger en rouge, une pratique antique

Un article d’Actua­Lit­té attire notre atten­tion sur une tablette égyp­tienne antique, appar­te­nant aux col­lec­tions du Metro­po­li­tan Museum of Art (Met), à New York.

Pro­duite entre 1981 et 1802 av. J.-C., la tablette est enduite de ges­so, une sous-couche tra­di­tion­nelle qui en uni­for­mise la sur­face.
Ces planches étaient régu­liè­re­ment blan­chies à la chaux pour être réuti­li­sées et fai­saient office d’outil pour les élèves scribes. […] Le texte prin­ci­pal, com­po­sé par le scribe négligent, est un modèle de lettre clas­sique, que l’élève était sans doute sup­po­sé mémoriser.

On y dis­tingue tou­jours les cor­rec­tions du pro­fes­seur. Je ne savais pas que l’ha­bi­tude de cor­ri­ger en rouge remon­tait si loin. 

Quels noms de marque doivent garder leur majuscule ?

Les cor­rec­teurs s’interrogent sou­vent sur la néces­si­té de conser­ver la capi­tale ini­tiale aux noms de marque dépo­sée. Tel mot est-il « une marque de fabrique, choi­sie par l’inventeur ou le fabri­cant et léga­le­ment dépo­sée » ou appar­tient-il aux noms de marque « si répan­dus qu’ils sont deve­nus de véri­tables noms communs » ?

Le pre­mier « reste inva­riable, sera com­po­sé en romain avec une capi­tale ini­tiale (des fer­me­tures Éclair, cinq Fri­gi­daire) », tan­dis que les seconds, « on les com­pose natu­rel­le­ment en romain, en bas de casse et éven­tuel­le­ment avec la marque du plu­riel (trois die­sels, quatre jeeps, du nylon, six pou­belles) » (Impri­me­rie natio­nale1).

Or cer­tains noms dépo­sés sont « ten­dan­ciel­le­ment noms propres au regard de leur usage tech­nique, ten­dan­ciel­le­ment noms com­muns dans l’u­sage cou­rant2 », sur­tout quand ils viennent « com­bler un vide lexi­cal3 ».

Au rang des noms désor­mais com­muns, Gre­visse4 cite aspi­rine, klaxon et… fri­gi­daire, aujourd’­hui lexi­ca­li­sé (et même abré­gé en fri­go) et par­tout cité. Péda­lo a per­du toute valeur et Durit est deve­nu durite5. Le Guide du typo­graphe (romand) leur adjoint brow­ning, colt, inter­net, kalach­ni­kov, laval­lière, lino­type, mas­si­cot, mini­tel, natel, net, pou­belle, stet­son, web et zep­pe­lin6. Le guide d’Antidote nomme moby­lette – « tou­te­fois décon­seillé dans un registre sur­veillé, où l’on pré­fè­re­ra le syno­nyme qui convient ». Outre fri­gi­daire, Wiki­pé­dia énu­mère klee­nex, scotch, zodiac, kar­cher, sta­bi­lo, bic ou encore walk­man. Comme nous allons le voir, cette der­nière liste est audacieuse. 

Pousser un caddie dans un roman

S’il se pose dans tous les textes, le pro­blème du res­pect des noms de marque est par­ti­cu­liè­re­ment pré­oc­cu­pant en lit­té­ra­ture. Dans un roman, quand un per­son­nage dit cad­die ou coton-tige, c’est pour lui un nom com­mun ; il ne pense pas Cad­die® ni Coton-Tige®, pas plus que cha­riot de super­mar­ché ni bâton­net oua­té

Entre autres exemples de cet usage lit­té­raire, on peut citer Annie Ernaux7 : 

Le cad­die que j’ai pris à l’entrée du niveau 2 roule mal. Je m’aperçois qu’il est enfon­cé sur un côté, la chaîne qui sert à l’attacher à un autre cad­die a été arra­chée. C’est un cad­die qui a dû voya­ger hors du par­king, ser­vir à démé­na­ger ou jouer aux autos tam­pon­neuses, etc. C’est fou tout ce qu’on peut faire sans doute avec un cad­die. Je ne com­prends pas pour­quoi on ne les emprunte pas plus, pour un euro c’est une affaire.

L’auteur ou le cor­rec­teur peut-il pour autant refu­ser leur majus­cule à toutes les marques pas­sées dans le voca­bu­laire cou­rant ? Les entre­prises voient-elles dans la perte de leur majus­cule une consé­cra­tion, une « source de péren­ni­sa­tion lexi­cale8 » ? Non, cer­taines refusent l’antonomase et « se battent pour défendre leur marque, jus­qu’aux limites du rai­son­nable9 ».

Risque de déchéance de la marque

En la matière, l’exemple de Cad­die, pré­ci­té, est assez connu10. De même, ceux des marques Bic et Mec­ca­no11. Des confrères m’ont racon­té avoir été témoins de pres­sions de la part des marques Post-It, Scotch (y com­pris contre les déri­vés scot­cher et scot­chant) et For­mule 1 (auto­mo­bile). Pour­quoi tant d’insistance ? 

« En France, selon l’article L. 714-6 du Code de la pro­prié­té intel­lec­tuelle [CPI], le titu­laire d’une marque encourt la déchéance de ses droits sur cette marque deve­nue de son fait l’ex­pres­sion usuelle dans le com­merce des pro­duits et ser­vices cou­verts par cette marque. C’est à ce titre que les pro­prié­taires de cer­taines de ces marques refusent toute uti­li­sa­tion géné­rique de ces mots. » […]
Il n’y a pas à pro­pre­ment par­ler de faute à l’u­sage de ces noms, et le choix est lais­sé à l’au­teur selon le niveau lin­guis­tique de son écrit, sauf quand le pro­prié­taire de la marque s’est clai­re­ment oppo­sé à cet usage12.

Prudence face à des marques combatives

La pru­dence s’im­pose donc, « par­ti­cu­liè­re­ment dans les textes de nature com­mer­ciale13 » et les « écrits nor­més et tech­niques14 ». Voi­là qui est contrai­gnant, car il serait inté­res­sant de pou­voir « s’ajuster au contexte et pré­ci­ser l’intention ».

Que veut-on dire exac­te­ment et à qui se des­tine le pro­pos ?
Par exemple :
–  les moteurs Die­sel (avec majus­cule) per­met de mettre l’accent sur le fabri­cant ;
– mais les moteurs die­sel (sans majus­cule) semble tout à fait rece­vable dès lors que l’attention se porte sur le car­bu­rant uti­li­sé […] ;
la fibre nylon, voire la fibre en nylon, semble éga­le­ment tout à fait rece­vable dès lors que l’attention se porte sur la nature de la fibre plu­tôt que sur la marque Nylon pro­pre­ment dite ou le dépôt du bre­vet15.

Pour la plu­part des tra­vaux, notam­ment jour­na­lis­tiques et lit­té­raires, je déce­vrai donc ici mon lec­teur en ne four­nis­sant pas de réponse claire. Mais un chan­ge­ment récent dans la légis­la­tion doit être por­té à sa connaissance : 

[…] le CPI dis­pose désor­mais, en ver­tu de l’ordonnance du 13 novembre 2019 ren­trée déjà en vigueur, que « lorsque la repro­duc­tion d’une marque dans un dic­tion­naire, une ency­clo­pé­die ou un ouvrage de réfé­rence simi­laire, sous forme impri­mée ou élec­tro­nique, donne l’im­pres­sion qu’elle consti­tue le terme géné­rique dési­gnant les pro­duits ou les ser­vices pour les­quels elle est enre­gis­trée et que le titu­laire de la marque en fait la demande, l’é­di­teur indique sans délai et au plus tard lors de l’é­di­tion sui­vante si l’ou­vrage est impri­mé qu’il s’a­git d’une marque enre­gis­trée ».
[…] Autant dire qu’il vaut mieux pré­ve­nir que gué­rir et s’inquiéter de cela par anti­ci­pa­tion lors de la pré­pa­ra­tion du texte16


N. B. – Pour l’u­ti­li­sa­tion des signes ® et ™, voir l’ar­ticle de Wiki­pé­dia sur le droit des marques : « […] dans les pays de droit civil (tels que la France ou la Bel­gique), ils n’ont aucune valeur légale, tout comme le sym­bole de copy­right © pour les œuvres, bien qu’il soit cou­ram­ment employé pour indi­quer que celle-ci est sou­mise au droit d’au­teur. » Seul le pro­prié­taire a « inté­rêt à indi­quer au public le sta­tut de sa marque au moyen d’un tel sym­bole, qui sert aus­si de mise en garde aux éven­tuels concur­rents qui vou­draient adop­ter une marque iden­tique » (guide d’An­ti­dote, « ®, © et sym­boles appa­ren­tés »).

Regard d’historien sur la ponctuation des textes classiques

Roger Chartier, La main de l'auteur et l'esprit de l'imprimeur, Folio, 2015.

Dans un recueil d’essais publié en 20151, Roger Char­tier étu­die la néces­si­té pour l’historien, « lec­teur de textes lit­té­raires, […] de savoir faire la part entre la main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur ».  En effet, « à une époque de faible recon­nais­sance de l’écrivain comme tel […] ses livres, dans leur maté­ria­li­té (ponc­tua­tion, divi­sions internes, para­graphes, etc. qui en fixaient le sens), étaient d’abord l’œuvre des cor­rec­teurs, des typo­graphes et de l’imprimeur ». 

Ces pro­fes­sion­nels de l’imprimé sont par­ti­cu­liè­re­ment cités dans le cha­pitre VIII, « Ponc­tua­tions ». Le célèbre his­to­rien y traite de la « ten­sion » entre la ponc­tua­tion qui « trans­crit ou guide les manières de dire » et la ponc­tua­tion « sou­mise aux règles de la gram­maire, dans une logique qui est celle de la syn­taxe et non de la profération ». 

Par­mi « les acteurs qui […] déci­daient quant aux points et aux vir­gules », Roger Char­tier cite bien sûr les correcteurs : 

Les inter­ven­tions des « cor­rec­teurs » se déploient à plu­sieurs moments du pro­ces­sus d’édition : de la pré­pa­ra­tion du manus­crit à la cor­rec­tion des épreuves, des cor­rec­tions en cours de tirage, à par­tir de la révi­sion des feuilles déjà impri­mées, à l’établissement des erra­ta, en leurs diverses formes — les cor­rec­tions à la plume sur les exem­plaires impri­mées, les feuillets d’errata ajou­tés à la fin du livre ou les invi­ta­tions faites au lec­teur pour qu’il cor­rige lui-même son propre exem­plaire. À cha­cune de ces étapes, la ponc­tua­tion du texte peut être cor­ri­gée, trans­for­mée ou enrichie. 

Dès 1608, dans son Ortho­ty­po­gra­phia (pre­mier « code typo­gra­phique », auquel j’ai consa­cré un article), le cor­rec­teur Jérôme Horn­schuch « vili­pende les auteurs qui remettent aux impri­meurs des manus­crits qu’ils ont rédi­gés avec négli­gence » et « demande à l’auteur de prendre un soin par­ti­cu­lier de la ponctuation ». 

Une telle exi­gence, nous dit Char­tier, « ne pou­vait qu’être déçue, puisque, aux xvie siècle et xviie siècles, les manus­crits des auteurs n’étaient presque jamais uti­li­sés par les typo­graphes […]. La copie qu’ils uti­li­saient était un texte mis au propre par un scribe pro­fes­sion­nel qui intro­dui­sait la ponc­tua­tion sou­vent absente ou rare dans le manus­crit auto­graphe. Les mains qui ponc­tuaient les textes tels qu’ils étaient impri­més étaient donc rare­ment les auteurs. » Mais il cite quelques contre-exemples, que nous allons voir. 

Vers la ponctuation grammaticale

L’his­to­rien nous rap­pelle que les bases de la ponc­tua­tion ont été jetées par l’im­pri­meur Étienne Dolet. Dans La Punc­tua­tion de la langue fran­çoise, « il défi­nit en 1540 les nou­velles conven­tions typo­gra­phiques qui doivent dis­tin­guer, selon la durée des silences et la posi­tion dans la phrase, le “point à queue ou vir­gule”, le “com­ma” (ou point-vir­gule) […] et le point rond (ou point final) […]». Sys­tème qu’enregistreront les dic­tion­naires de langue de la fin du xviie siècle avec « déjà, la dis­tance prise entre la voix lec­trice et la ponc­tua­tion, consi­dé­rée désor­mais, selon le terme du dic­tion­naire de Fure­tière [1619-1688], comme une “obser­va­tion gram­ma­ti­cale” qui marque les divi­sions du discours ».

Ain­si équi­pé pour indi­quer les durées variables des pauses, le sys­tème de la ponc­tua­tion des textes ne l’est pas pour mar­quer les dif­fé­rences d’intensité ou de hau­teur. De là, le détour­ne­ment de la signi­fi­ca­tion de cer­tains signes uti­li­sés pour signa­ler au lec­teur les phrases ou les mots qu’il faut accen­tuer

C’est le cas de Ron­sard (1524-1585) avec le point d’exclamation. Le poète adresse au lec­teur des quatre pre­miers livres de La Fran­ciade [1572] la sup­plique sui­vante : « où tu ver­ras cette marque ! vou­loir un peu esle­ver ta voix pour don­ner grace à ce que tu liras ». 

De son côté, La Bruyère (1645-1696), dans l’ultime édi­tion des Carac­tères publiée de son vivant2, « pri­vi­lé­gie l’usage de la vir­gule, trai­tée comme un sou­pir, refuse les guille­mets et, sur­tout, traite chaque “remarque” comme une phrase musi­cale unique, qui alterne les séquences rapides et agi­tées, ryth­mées par les césures, avec des périodes plus longues, sans ponctuation ». 

Majuscules d’intensité chez Racine

Mais c’est l’exemple du point d’interrogation chez Racine (1639-1699) qui m’a le plus surpris. 

Comme l’a mon­tré Georges Fores­tier, sa pré­sence inat­ten­due dans une phrase qui n’est pas inter­ro­ga­tive peut indi­quer, excep­tion­nel­le­ment , un signe d’intonation comme dans ce vers de La Thé­baïde : « Par­lez, par­lez, ma Fille ? » Inver­se­ment, et plus fré­quem­ment, l’absence de point d’interrogation à la fin de phrases inter­ro­ga­tives signale que la voix doit res­ter égale, sans mon­tée d’intensité — ain­si dans cet autre vers dans la pre­mière édi­tion de La Thé­baïde : « Ma Fille, avez-vous su l’excès de nos misères3. »
Une autre pra­tique est celle qui dote d’une lettre capi­tale les mots qui doivent être accen­tués ou déta­chés. Elle est codi­fiée par les trai­tés qui décrivent l’art de l’imprimerie, ain­si les Mecha­nick Exer­cises on the Whole Art of Prin­ting de Joseph Moxon, publié en 1683-1684, qui impose l’emploi des majus­cules pour des mots qui ne sont pas des noms propres mais doivent être l’objet d’une “empha­sis4 ». Un exemple frap­pant d’emploi de majus­cules d’intensité est cité par Georges Fores­tier avec ce vers de Baja­zet, dit par Ata­lide et main­te­nu dans toutes les édi­tions de la tra­gé­die : « J’ai cédé mon Amant, Tu t’étonnes du reste. » 

Virgules abondantes chez Molière

On ren­contre le même pro­cé­dé dans les pre­mières édi­tions des pièces de Molière, accom­pa­gné d’un cer­tain nombre de vir­gules rythmiques :

Alors que les deux der­niers vers de Tar­tuffe ne com­portent aucune vir­gule dans les édi­tions modernes, il n’en va pas ain­si dans l’édition de 1669 : « Et par un doux hymen, cou­ron­ner en Valère, / La flame d’un Amant géné­reux, & sin­cère ». […] Cette ponc­tua­tion plus abon­dante, qui indique des pauses plus nom­breuses et, géné­ra­le­ment, plus longues que celles rete­nues ensuite, enseigne au lec­teur com­ment il doit dire (ou lire) les vers et faire res­sor­tir un cer­tain nombre de mots, géné­ra­le­ment dotés de capi­tales d’imprimerie, elles aus­si sup­pri­mées dans les édi­tions pos­té­rieures.  Quel que soit le res­pon­sable de cette ponc­tua­tion (Molière, un copiste, un cor­rec­teur, les com­po­si­teurs), elle indique un forte rela­tion avec l’oralité, celle de la repré­sen­ta­tion du théâtre ou celle de la lec­ture de la pièce à voix haute. 

Sous l’influence des typo­graphes du xixe siècle, dont les conven­tions ont ins­pi­ré nos codes typo­gra­phiques, les cor­rec­teurs d’aujourd’hui sont géné­ra­le­ment atta­chés à la ponc­tua­tion stric­te­ment gram­ma­ti­cale. Certes, elle pré­sente l’avantage de per­mettre un décou­page logique, qua­si scien­ti­fique, du dis­cours, mais on y perd le souffle et la sen­si­bi­li­té de l’auteur. À juste titre, Jacques Drillon a cri­ti­qué son emploi sys­té­ma­tique, irré­flé­chi, dans son Trai­té de la ponc­tua­tion fran­çaise. Cet essai de Roger Char­tier nous four­nit de glo­rieux exemples de résistance. 

Ne pas abuser des abréviations

[…] pour­quoi est-ce qu’il faut aimer les gens qui doutent et pas les cons qui ne changent pas d’avis ? Parce que les 1ers ont une forme de fra­gi­li­té, parce qu’ils affichent leurs errances ? Alors que les 2nd s’entêtent, s’obstinent, aveuglément ?

Ce vilain exemple tiré d’un article de France Culture est l’oc­ca­sion de rap­pe­ler que l’exis­tence d’une abré­via­tion conven­tion­nelle n’au­to­rise pas à l’u­ti­li­ser en toute circonstance.

« On évi­te­ra les abré­via­tions dans le cours du texte des tra­vaux lit­té­raires et des tra­vaux cou­rants non spé­cia­li­sés » (Impri­me­rie natio­nale, p. 5). « Il ne faut pas user des abré­via­tions quand leur uti­li­té n’est pas démon­trée » (Guide du typo­graphe, 2000, p. 61). « L’abstention [de mise en œuvre des abré­via­tions] est non seule­ment tolé­rable mais sou­hai­table » (Lacroux, art. abré­via­tion, 2. Emploi).

De plus, « l’abréviation *2nd (pour second), cal­quée sur l’anglais, est fau­tive » (Anti­dote). « […] second et seconde s’abrègent en 2d et 2de » (Aca­dé­mie).

Ici, l’A­ca­dé­mie se montre à la page, car, si abré­ger second(e) est aujourd’­hui fré­quent, ni l’Im­pri­me­rie natio­nale, ni nos confrères romands ne donnent d’a­bré­via­tion conventionnelle.

O tem­po­ra, o mores ! s’ex­cla­me­ront les puristes.

Sainte-Beuve recadre son correcteur

J’ai par­cou­ru avec délice le splen­dide ouvrage Des livres rares depuis l’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie – cata­logue d’une expo­si­tion ayant pré­sen­té, en 1998, quelques-uns des tré­sors de la réserve de la Biblio­thèque natio­nale de France –, notam­ment les pages consa­crées aux « Pre­mières épreuves en pla­cards » (210-214) et aux « Exem­plaires d’é­preuves ou d’é­tat1 » (218-224). Dans les secondes figure (p. 220) un exem­plaire d’é­preuves de Volup­té, de Sainte-Beuve (Paris, Eugène Ren­duel, 1834). Le texte de Marie-Fran­çoise Qui­gnard précise : 

Sou­cieux de son style, fait d’im­pro­prié­té vou­lue et d’ar­chaïsmes de syn­taxe, Sainte-Beuve cor­ri­geait ses épreuves avec méti­cu­lo­si­té et ne souf­frait pas qu’on inter­vînt, sous le pré­texte d’une for­mu­la­tion plus conforme. Ain­si au cha­pitre XIV, à la page 297 du tome I, Sainte-Beuve ayant écrit « … Je lui fis savoir par un mot de billet que j’ac­cep­tais, et que je l’i­rais prendre », le cor­rec­teur sub­sti­tua « … et que j’i­rais le prendre ». Il se vit ver­te­ment répri­man­dé dans la marge : « Je prie qu’on ne se per­mette pas ces petits chan­ge­ments au texte comme on le fait quelquefois. »