Après avoir été « chroniqueur théâtral un temps dans un hebdomadaire », le protagoniste de ce roman, Axel Balliceaux, entre dans un journal du soir connu pour son sérieux, Le Médium. — Il ressemble fort au Monde, où Michel Braudeau (né en 1946) a été journaliste littéraire, critique de cinéma et grand reporter1. Le texte raconte, notamment, comment un réseau pneumatique faisait circuler la copie de service en service, cassetin2 compris.

« Le Médium existait depuis l’entre-deux-guerres et occupait un immeuble entier [à Paris]. […] Au fil des années, les collaborateurs s’étaient multipliés et s’entassaient tant bien que mal dans l’espace inextensible, hélas, de l’immeuble et, peu à peu, sans rien perdre de son orgueil, chacun s’était fait plus petit ou plus plat pour tenir à côté des autres, garder son bureau, son étagère. Comme on ne jetait presque rien ni personne, les couloirs étaient étroits comme des galeries de mine, les murs tapissés de livres, de dossiers, d’anciens numéros reliés, jusqu’au plafond3. Certaines pièces n’avaient pas de fenêtre, dans d’autres on était à cinq sur une table de bridge, chacun parlant bas au téléphone à quelque informateur secret, grattant des pattes de mouche sur des feuillets coupés en deux. De temps à autre, un garçon d’étage surgissait entre deux piles de Médium fossilisés, jetait un paquet de dépêches sur la table, s’emparait de nos feuillets, terminés ou non, et courait les placer en rouleau dans une capsule de plastique, comme un gros suppositoire dévissable qu’il fourrait illico dans un tube aspirant.

De haut en bas le Médium était parcouru d’un réseau serré de ces tubes pneumatiques qui distribuaient les nouvelles, les articles, les notes de service, à raison d’un millier de hoquets par jour, sans que l’on soit assuré de la véritable destination du tube. Il devait y avoir un tri quelque part, une poubelle, car certains papiers ne reparaissaient jamais en aucun lieu. “C’est le métier”, disait-on avec philosophie. […] Je ne me plaignais pas, mes pages étaient épargnées, prenaient le bon tube vers le bureau des correcteurs qui époussetaient quelques fautes d’orthographe, brisaient hardiment la syntaxe, dispersaient la ponctuation avant d’envoyer le tout dûment tamponné à l’impression dans les sous-sols où de puissantes rotatives broyaient ma prose noire ; mais certains, des anciens de la maison que l’on avait punis autrefois pour un crime mystérieux, un coup d’État manqué, savaient du fond de leurs remises sans air que pas une ligne d’eux ne serait transmise, restaient impassibles devant leurs pages blanches, penchés, le stylo à la main, sans écrire un mot, comme des blattes, silencieux, indélogeables. Un jour, ce serait mon tour […]. »
Michel Braudeau, L’Objet perdu de l’amour, Paris, Seuil, 1988, p. 221-222.
Lire la critique du roman dans Le Monde, le 9 septembre 1988.
- À propos de L’Interprétation des singes (Stock, 2001), dont le protagoniste, Aliocha, est également journaliste d’un quotidien de référence, Michel Braudeau a déclaré : « Le “journal de la nuit” que je cite dans mon roman peut, de loin, faire penser au Monde, où je travaille mais c’est une illusion, bien sûr. Le Monde est beaucoup plus sérieux que mon journal de fiction. Quant à l’autobiographie, elle est à l’œuvre partout, y compris à travers des personnages de fiction. C’est inévitable autant que volontaire. » — « Débat littéraire avec Michel Braudeau », Le Monde, 19 octobre 2001. ↩︎
- Terme de jargon pour le bureau des correcteurs. ↩︎
- Voir aussi Le bureau des correcteurs du Monde, un dessin de 1990. ↩︎