Une photo rare – que je ne peux malheureusement reproduire ici – est disponible en ligne dans le catalogue de la BNF La Presse à la une. De la Gazette à Internet. On y voit deux ouvriers typographes travaillant à la composition d’un numéro du Monde, le 8 septembre 1970. En voici la légende :
À l’imprimerie du quotidien Le Monde rue des Italiens à Paris en 1970, la page est composée sur une table métallique plate (le marbre) à partir d’un cadre en métal rigide (la forme) qui a la taille de la page à imprimer. Le typographe (ou typo) assemble et serre les lignes et les textes venant de la Linotype, les filets, les illustrations… Tous ces éléments ont la même épaisseur, sauf bien sûr les blancs (les espaces). Avant le serrage, on tire à la brosse une épreuve (la morasse), pour vérifier si les corrections ont bien été portées et s’il n’y a pas de nouvelles erreurs, par exemple sur les titres. Lorsque la page est composée, on pose dessus un papier épais et, par une forte pression, on obtient un moule en creux à la fois léger – donc facile à transporter – et pouvant résister au plomb fondu qu’on va lui injecter : c’est le flan.
Cette ancienne opération de serrage de la forme reste présente dans le vocabulaire de la presse à l’ère numérique :

« Quand le travail de composition d’un livre ou d’un journal était achevé, on bouclait (ou serrait) les formes en plomb pour les préparer à l’impression. Le terme de bouclage existe toujours dans la presse, il désigne la phase ultime de la préparation du journal avant son impression », précise David Alliot1.
De même, on continue à dire qu’on met un texte au marbre, pour signifier qu’on le met de côté, en attente.
Cette photographie apparaît également dans l’Histoire de la presse française de Patrick Eveno2, avec cette légende :
« Le marbre, ici au Monde en 1979 [noter la datation différente], est un lieu hautement symbolique de la presse. C’est le lieu et le moment où s’arrête le travail rédactionnel et où commence le travail industriel. La forme, cadre métallique au format de la page qui reçoit les pavés de plomb composés et fondus à la Linotype, ou dans les temps anciens les lignes de caractères assemblés à la ligne par les typographes, doit être posée sur une surface parfaitement plane afin qu’aucun caractère ne saille ou creuse, ce qui provoquerait un déchirement du papier ou un mastic. »
La Linotype disparaîtra du Monde – et rapidement du monde – en 1980, avec l’arrivée de la photocomposition, suivie de celle de la PAO accessible aux rédacteurs eux-mêmes (1984).
- Chier dans le cassetin aux apostrophes, éd. Horay, 2004, p. 48.
- Histoire de la presse française, de Théophraste Renaudot à la révolution numérique, Flammarion, 2012, p. 218.