
Il n’existe pas de norme internationale en matière de signes de correction sur épreuves1, et je me doutais bien qu’il devait y avoir des différences d’un pays à l’autre, voire dans un même pays au fil de l’histoire. Je viens d’en avoir confirmation.
J’ai trouvé des signes de correction dans un manuel typographique allemand de 1721 : Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey (« l’imprimerie bien ordonnée »), de Johann Heinrich Gottfried Ernesti (1664-1723), imprimé par Endter à Nuremberg. Cela me permet quelques observations.

Première page, de haut en bas, signes pour :
– changer un mot ;
– changer une lettre ;
– aligner une lettre (deux erreurs marquées) ;
– composer une lettre dans la fonte du texte (capitale et bas-de-casse) ;
– retourner une lettre (deux erreurs marquées) ;
– créer un paragraphe ;
– supprimer une espace.

Seconde page, de haut en bas, signes pour :
– créer une espace (deux signes au choix — oder, « ou ») ;
– supprimer un alinéa ;
– baisser une espace2 (au choix, croix en X simple ou double) ;
– supprimer une lettre ;
– ajouter une lettre ;
– supprimer un mot ;
– ajouter un mot ;
– intervertir deux mots (en les numérotant) ;
– intervertir deux lettres (croisillon droit) ;
– annuler une correction.
Les correcteurs français habitués aux signes de correction auront noté que le croisillon (#) droit, qui nous sert aujourd’hui à marquer une espace à insérer, sert ici à intervertir deux lettres, ce qui est assez surprenant.
Dans Orthotypographia (premier manuel du correcteur, écrit en latin et publié à Leipzig en 1608 — voir mon article), cette croix à doubles traits marquait une espace à baisser : « Spacium deprimendum ſignificat3. »

Dans une traduction allemande de 1740, cela est devenu : « Läßt ſich ein Spatium ſehen, weil es zu hoch ſtehet ; So muß es angemerckt werden. » (Si une espace est visible parce qu’elle dépasse [est trop haute], alors cela doit être signalé.)
Cette édition semble avoir été adaptée aux usages de son temps, puisque pour insérer une lettre, on emploie une barre verticale (|), pour insérer un mot, un signe en forme de F, alors que chez Hornschuch, il s’agissait d’une encoche (^) dans les deux cas.


Cependant, dans une précédente traduction allemande, de 1634, c’était une croix en X qui marquait l’espace à baisser : « Diß Zeichen bedeutet/ wenn ein ſpacium hochſtehet/ daß es ſol niedergemacht werden » (ce signe signifie, lorsqu’une espace dépasse [est trop haute], qu’elle doit être abaissée).


Il serait intéressant d’étudier dans quelle mesure les anciennes traductions allemandes d’Orthotypographia se sont éloignées de l’original. Mon niveau d’allemand est, hélas, trop rudimentaire pour cela.
En France, le plus ancien protocole de correction connu a été imprimé en 1773 par Pierre-François Didot (on peut le voir dans un de mes articles). L’espace à baisser y est marquée d’une croix en X, comme dans Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey, et l’espace à insérer d’un croisillon (#).
C’est encore le cas dans le Lexique des règles en usage à l’Imprimerie nationale (2002, p. 58) ou dans le Code typographique (1986, ch. premier, n.p.)

Dans le Nouveau Code typographique (1997, dernière édition parue), la croix en X sert à « nettoyer les pétouilles et les défauts ». On ne rencontre, en effet, plus d’espace noire (ni d’interligne visible) depuis la PAO.
L’essentiel reste que correcteurs et compositeurs (aujourd’hui, toute personne chargée de la saisie des corrections) partagent le même protocole.
Sources :
- Johann Heinrich Gottfried Ernesti, Die Wol-eingerichtete Buchdruckerey, Nuremberg, Endter, 1721. Diffusion numérique : Bayerische Staatsbibliothek, Digitale Bibliothek / Münchener Digitalisierungszentrum, München. Permalien : https://www.digitale-sammlungen.de/en/details/bsb11710475
- D. Hieronymi Hornschuchs Wohl unterwiesener Corrector, Oder : Kurtzer Unterricht Vor diejenigen, welche Wercke, so gedruckt werden, corrigiren wollen (Le Correcteur bien instruit du Dr Hieronymus Hornschuch, ou : Brève instruction pour ceux qui veulent corriger des ouvrages destinés à l’impression), Leipzig, Geßner, v. 1740. Diffusion numérique : Staatsbibliothek zu Berlin, Preußischer Kulturbesitz, Stabi Digitalisierte Sammlungen, 2024. Permalien : https://digital.staatsbibliothek-berlin.de/werkansicht/?PPN=PPN721128572
- Hieronymus Hornschuch, Orthotypographia, Das ist : Ein kurtzer Vnterricht, für diejenigen, die gedruckte Werck corrigiren wollen, Leipzig, Ritzsch, 1634. Diffusion numérique : Dresden : SLUB, 2007. Permalien : https://digital.slub-dresden.de/werkansicht/dlf/12656/1
- Les signes de préparation sont moins nombreux et diffèrent quelque peu. ↩︎
- Une espace est une lamelle de plomb, moins haute que les autres signes. Si elle est insuffisamment enfoncée, elle peut marquer le papier. ↩︎
- Je note, d’ailleurs, une erreur dans la traduction française publiée par les Éditions des Cendres en 1997, p. 72 : « Ce signe indique qu’il faut insérer une espace. » ↩︎