Petit éloge de la typographie au plomb

En 1958, sur fond de guerre d’Algérie, Manuel Bixio, jeune libraire pari­sien, décide de deve­nir édi­teur. Ne connais­sant rien à l’imprimerie, il se rend chez Felipe Gral, dit « F G », qui tient un petit ate­lier de typo­gra­phie dans un pas­sage du Marais…

« Il accepte volon­tiers de don­ner à Manuel, non des conseils, mais des indi­ca­tions élé­men­taires sur la manière dont il faut s’y prendre pour impri­mer des livres. La leçon ne dure pas plus d’un quart d’heure. Il débite très vite quelques géné­ra­li­tés sur le plomb et l’offset, qua­li­fiant le pre­mier de noble et de tyran­nique, le second de cochon­ne­rie de l’avenir. Il montre ses casses, plonge les mains dans les tiroirs et joue avec les carac­tères : il parle de l’œil et de la graisse. Manuel ne sait pas encore, mais il va apprendre, ce qu’est le plai­sir, par­fois même le trouble char­nel que pro­cure le contact du plomb, son poids, sa dou­ceur, quand il se réchauffe comme un corps vivant et pour­tant résis­tant sous la paume : quand son tou­cher, insen­si­ble­ment, devient caresse. F G lui montre des formes, prêtes au tirage, des lignes de lino­ty­pie, qu’il a fait com­po­ser à façon pour des livres trop impor­tants dont il ne pou­vait assu­rer seul la com­po­si­tion. Manuel ne sait pas encore, mais il va apprendre, ce qu’est une lino­type, cette énorme machine à écrire aux touches innom­brables larges comme des domi­nos, cet orgue de l’écriture où le plomb en fusion cir­cule comme l’air dans les tuyaux de l’instrument de musique pour tom­ber en lignes brû­lantes dans un bruit bref et déchi­rant d’arc élec­trique. Il ne sait pas encore que le bon lino­ty­piste, comme l’organiste, connaît des moments de maî­trise et de plé­ni­tude, une jouis­sance incom­mu­ni­cable, qui l’élèvent au-des­sus du com­mun et le rendent, pour le reste du temps, fer­mé, indul­gent et souverain. »

Fran­çois Mas­pe­ro, Le Figuier, éd. du Seuil, 1988, p. 55.

PS — Sous le per­son­nage de Felipe Gral se cache Guy Lévis Mano (1904-1980), poète, tra­duc­teur, typo­graphe, qui fut édi­teur de poé­sie sous le sigle GLM, dans son ate­lier de la rue Huy­ghens, à Paris.