Être publié à compte d’auteur après 1870

Enga­gé dans la garde natio­nale mobile, mais taqui­né par la muse1, le jeune Jacques Nor­mand (1848-1931), « après les hor­reurs inou­bliables […] de la Com­mune », sou­haite faire publier un pre­mier recueil de poésie… 

« […] ma déci­sion était prise. Je reco­piai mes vers de ma plus claire écri­ture, j’en fis un joli manus­crit tout frais et pim­pant, puis, un matin, je me ren­dis chez “mon” éditeur.

« Mon édi­teur ! Abso­lu­ment incon­nu, sans nulle attache lit­té­raire, je n’aurais jamais osé m’adresser à un grand édi­teur pari­sien. Modes­te­ment, j’avais été trou­ver un petit édi­teur2, à peu près aus­si incon­nu que moi. Quand il avait su que “c’était des vers”, il avait eu un haut-le-corps ; mais quand, un moment après, il me voyait, sur son refus for­mel de faire les frais de l’édition, dis­po­sé à les faire moi-même, le haut-le-corps s’était chan­gé en un salut bienveillant.

« Le manus­crit livré à l’imprimeur, les pre­mières épreuves m’arrivèrent. Mal­gré la net­te­té de ma copie ou peut-être même à cause de cette net­te­té (les gens du métier me com­pren­dront) elles étaient pleines de fautes. Abso­lu­ment igno­rant alors des signes de cor­rec­tion typo­gra­phique, je me mis à cou­vrir les mal­heu­reuses épreuves d’une série de notes à la fois détaillées et obs­cures qui ont bien dû faire rire les ouvriers de l’imprimerie… à moins, ce qui est plus pro­bable, que l’habitude ne les y eût ren­dus com­plè­te­ment indifférents.

Jacques Normand, "Tablettes d'un mobile", Paris, E. Lachaud, 1871, page de titre.

« Enfin, les der­nières épreuves cor­ri­gées, le “bon à tirer” don­né, la cou­ver­ture choi­sie, le livre parut sous ce titre sim­plet : Tablettes d’un Mobile (1870-71). Inutile de dire qu’il se ven­dit fort peu. J’en avais offert à tous mes parents, amis et connais­sances, même loin­taines, — les seules per­sonnes qui eussent pu avoir l’idée de l’acheter, et encore !

« Mais j’eus la joie, en pas­sant devant les libraires, de voir mon petit volume en éta­lage. Avec sa cou­ver­ture jaune paille et son titre rouge, il me sem­blait char­mant, plus joli que tous les autres. Et quand un pas­sant s’arrêtait une minute devant la bou­tique, très naï­ve­ment, je m’étonnais qu’il n’y entrât pas pour l’acheter… »

Jacques Nor­mand sera poète, roman­cier, jour­na­liste et dramaturge.

Extrait de : Jacques Nor­mand, Les Jours vécus (sou­ve­nirs d’un Pari­sien de Paris), Paris, Cal­mann-Lévy, 1910, p. 40-42.


  1. « Mal­gré les fatigues, les écœu­re­ments phy­siques et moraux de cette vie à laquelle nous étions si peu faits, — gamins de vingt ans brus­que­ment arra­chés aux dou­ceurs du foyer, — j’a­vais trou­vé le temps, entre deux marches, le soir, sous la tente et dans les bara­que­ments, à la lueur d’une chan­delle, de prendre quelques notes, de rimer quelques vers » (p. 38). ↩︎
  2. E. Lachaud, 4, place du Théâtre-Fran­çais (aujourd’­hui, place André-Mal­raux), Paris Ier. ↩︎