Dans son livre de souvenirs, Écrire l’espace, Pierre Faucheux (1924-1999), maquettiste et graphiste français, créateur de milliers de couvertures de livres, raconte son apprentissage à l’école Estienne (École supérieure des arts et industries graphiques, Paris 13e). J’en retiens les pages concernant la composition typographique.

« J’avais un peu plus de quatorze ans quand je me retrouvai, en octobre 1938, face à ma première CASSE.
« Apprendre la casse, apprendre à tenir le composteur, apprendre à lever la lettre, apprendre à justifier, apprendre à placer les lignes dans la galée, apprendre à faire un paquet de la page composée après l’avoir ligotée, apprentissage.
J’y fus vite le plus rapide. La composition à la main demande l’exacte coordination de gestes très divers et je trouvais un extrême plaisir à vaincre les difficultés de cette coordination visuelle, tactile, musculaire.
« Le père Valette était notre chef d’atelier. Haut en couleur, le visage écarlate, le corps massif, fort en gueule, d’une majestueuse vulgarité, le père Valette était un brave homme, un très brave homme. Il était l’auteur du traité de typographie qui nous servait de bible et qu’il nous fallait apprendre à pratiquer. […]
« À cet “endroit” positif, correspondait un « envers » que je détestais : le pâté. On était “de pâté” une semaine entière et à tour de rôle. Cela consistait à balayer tout l’atelier, et il était vaste, à ramasser dans un grand tamis toutes les saletés, déchets, caractères, puis ensuite à les trier avec soin. Ce tri me répugnait particulièrement car aux caractères, bouts d’interlignes, cadrats et cadratins, espaces divers qui se trouvaient mêlés à la poussière, s’ajoutaient les mégots des cigarettes mais du père Valette, sales mégots ! répugnants mégots !
Les semaines de “pâté”, je rentrais en larmes à la maison, désespéré de cet avilissement — je le ressentais ainsi — révolté à l’idée de lever toute ma vie des petits bouts de plomb.
« Cela dura un an, puis j’entrai en deuxième année. Alors là, pas de tamis, le tamis étant réservé aux culus (élèves de première année), et je fis mes PREMIÈRES MAQUETTES. […]
« Premières maquettes signifiait imaginer, projeter, montrer, disposer harmonieusement, se projeter. En fait, dès la fin du deuxième trimestre de la première année, Valette m’avait confié à composer un menu destiné à un client extérieur, après que j’eusse réussi deux “petites annonces typographiques”… Par la suite j’avais eu le privilège de laver les carreaux de la cage de verre de M. Valette, suprême distinction.
« Dans un coin de ce vaste bureau vitré, travaillait M. Champfleury, le correcteur, homme doux et silencieux (tout le contraire de Maître Valette). Il nous apprenait à corriger les épreuves typographiques.
« J’avais mis plusieurs mois à m’adapter à la vie d’atelier ; je goûtais fort, par contre, les cours théoriques qui avaient lieu chaque matin et j’entrai spontanément dans l’apprentissage du dessin. […] »
Pierre Faucheux, Écrire l’espace, Robert Laffont, 1978, p. 44-51. Ces pages sont disponibles sur Gallica. Elles sont illustrées de pages du manuel de Georges Valette, Typo-composition, INIAG, 1956.