Apprenti typographe à l’école Estienne (1938-1942)

Dans son livre de sou­ve­nirs, Écrire l’espace, Pierre Fau­cheux (1924-1999), maquet­tiste et gra­phiste fran­çais, créa­teur de mil­liers de cou­ver­tures de livres, raconte son appren­tis­sage à l’école Estienne (École supé­rieure des arts et indus­tries gra­phiques, Paris 13e). J’en retiens les pages concer­nant la com­po­si­tion typographique.

couverture du livre "Écrire l'espace" de Pierre Faucheux, éditions Robert Laffont, 1978

« J’avais un peu plus de qua­torze ans quand je me retrou­vai, en octobre 1938, face à ma pre­mière CASSE.

« Apprendre la casse, apprendre à tenir le com­pos­teur, apprendre à lever la lettre, apprendre à jus­ti­fier, apprendre à pla­cer les lignes dans la galée, apprendre à faire un paquet de la page com­po­sée après l’avoir ligo­tée, appren­tis­sage. 
J’y fus vite le plus rapide. La com­po­si­tion à la main demande l’exacte coor­di­na­tion de gestes très divers et je trou­vais un extrême plai­sir à vaincre les dif­fi­cul­tés de cette coor­di­na­tion visuelle, tac­tile, musculaire.

« Le père Valette était notre chef d’atelier. Haut en cou­leur, le visage écar­late, le corps mas­sif, fort en gueule, d’une majes­tueuse vul­ga­ri­té, le père Valette était un brave homme, un très brave homme. Il était l’auteur du trai­té de typo­gra­phie qui nous ser­vait de bible et qu’il nous fal­lait apprendre à pratiquer. […]

« À cet “endroit” posi­tif, cor­res­pon­dait un « envers » que je détes­tais : le pâté. On était “de pâté” une semaine entière et à tour de rôle. Cela consis­tait à balayer tout l’atelier, et il était vaste, à ramas­ser dans un grand tamis toutes les sale­tés, déchets, carac­tères, puis ensuite à les trier avec soin. Ce tri me répu­gnait par­ti­cu­liè­re­ment car aux carac­tères, bouts d’interlignes, cadrats et cadra­tins, espaces divers qui se trou­vaient mêlés à la pous­sière, s’ajoutaient les mégots des ciga­rettes mais du père Valette, sales mégots ! répu­gnants mégots ! 
Les semaines de “pâté”, je ren­trais en larmes à la mai­son, déses­pé­ré de cet avi­lis­se­ment — je le res­sen­tais ain­si — révol­té à l’idée de lever toute ma vie des petits bouts de plomb.

« Cela dura un an, puis j’entrai en deuxième année. Alors là, pas de tamis, le tamis étant réser­vé aux culus (élèves de pre­mière année), et je fis mes PREMIÈRES MAQUETTES. […]

« Pre­mières maquettes signi­fiait ima­gi­ner, pro­je­ter, mon­trer, dis­po­ser har­mo­nieu­se­ment, se pro­je­ter. En fait, dès la fin du deuxième tri­mestre de la pre­mière année, Valette m’avait confié à com­po­ser un menu des­ti­né à un client exté­rieur, après que j’eusse réus­si deux “petites annonces typo­gra­phiques”… Par la suite j’avais eu le pri­vi­lège de laver les car­reaux de la cage de verre de M. Valette, suprême distinction.

« Dans un coin de ce vaste bureau vitré, tra­vaillait M. Champ­fleu­ry, le cor­rec­teur, homme doux et silen­cieux (tout le contraire de Maître Valette). Il nous appre­nait à cor­ri­ger les épreuves typographiques.

« J’avais mis plu­sieurs mois à m’adapter à la vie d’atelier ; je goû­tais fort, par contre, les cours théo­riques qui avaient lieu chaque matin et j’entrai spon­ta­né­ment dans l’apprentissage du dessin. […] »

Pierre Fau­cheux, Écrire l’espace, Robert Laf­font, 1978, p. 44-51. Ces pages sont dis­po­nibles sur Gal­li­ca. Elles sont illus­trées de pages du manuel de Georges Valette, Typo-com­po­si­tion, INIAG, 1956.