Ambiance d’un petit cassetin de presse, 1947

Dans un essai phi­lo­so­phique des années 1940, de l’auteur mar­xiste Pierre Naville (1904-1993), la pre­mière par­tie prend la forme d’un dia­logue entre deux cor­rec­teurs de presse, l’auteur et son col­lègue M. Les quelques phrases d’introduction font per­ce­voir l’ambiance de leur petit bureau, à proxi­mi­té des machines à composer. 

Couverture du livre "Les Conditions de la liberté" de Pierre Naville, 1947

« Nous finis­sions de cor­ri­ger des épreuves dans un de ces petits locaux insa­lubres mis à la dis­po­si­tion des sphinx qui, silen­cieu­se­ment, épouillent des textes tout chauds sor­tis de la lino­type. Le crayon s’abattait de temps en temps sur la grande feuille humide, et nous cor­ri­gions tous deux des jour­naux dif­fé­rents. Nos pen­sées et nos langues sui­vaient aus­si des cours dif­fé­rents. À côté le cli­que­tis des lino­types se mêlait au ron­fle­ment des machines, dans un vacarme satur­nien. Les lèvres de mon voi­sin remuaient dou­ce­ment, bal­bu­tiaient par­fois, sui­vaient le texte, l’œil sau­tillant d’un bout à l’autre de la ligne, cas­sant par le menu un fil insai­sis­sable qu’il ne per­dait jamais de vue. J’avais ter­mi­né ma propre tâche, ma morasse était par­tie rejoindre le com­po­si­teur, et je sui­vais avec assez d’attention le mur­mure indis­tinct qui tra­his­sait devant moi le tra­vail du cor­rec­teur d’imprimerie. Je fumais.

« Il était un col­lègue de longue date, curieux des écrits qu’il lisait pro­fes­sion­nel­le­ment. Je le savais bana­le­ment joueur de cartes, phi­lo­sophe par mora­li­té, mal marié, quoi encore ? Actif, remuant, ni démo­crate ni ouvrier, un peu l’un et l’autre, inquiet de bien des choses. Il reje­tait les livres et les jour­naux avec autant de viva­ci­té qu’il avait d’appétit à les lire… Il avait été sol­dat, étu­diant auto­di­dacte, et la cor­rec­tion d’imprimerie lui avait ensei­gné la modes­tie : tant de bêtise scru­tée à la loupe !

Pierre Naville
Pierre Naville.

« Ses lèvres conti­nuaient imper­cep­ti­ble­ment de s’agiter. Notre demi-silence était plein de pen­sées, comme une éclair­cie dans l’orage défer­lant des machines. […]

« Il posa bien­tôt son crayon. La feuille humide s’envola. […]

« M… fai­sait pro­fes­sion de soli­tude, et ne s’en cachait pas. Cela ne l’empêchait pas de vivre aus­si hon­nê­te­ment qu’un autre, c’est-à-dire d’attacher autant d’importance qu’il faut aux dif­fé­rences… Mais il n’avait jamais pu prendre com­plè­te­ment son par­ti de sa sin­gu­la­ri­té (ou de ce qu’il pen­sait tel) et je crois bien que ce trait était sou­li­gné par son état de cor­rec­teur d’imprimerie, qui dis­pose à l’amitié avec l’écriture plu­tôt qu’avec les hommes. Il n’y a pas de femmes par­mi nous. Il avait pris goût à cette fami­lia­ri­té des carac­tères fraî­che­ment impri­més, cette pen­sée en com­bus­tion qui refroi­dit len­te­ment au sor­tir des matrices. […]

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« C’est à ce moment qu’on nous appor­ta de nou­velles morasses. Nous reprîmes nos crayons, et nos yeux cou­rurent de gauche à droite, par petits sauts, poin­tant sou­dain la faute. Les lino­types conti­nuaient […], dans le cli­que­tis confus des matrices de cuivre et des lames de plomb brûlant. »

Pierre Naville, Les Condi­tions de la liber­té, éd. du Sagit­taire, 1947, p. 13-15 et 53.