1982-1986. Philippe Meyer (né en 1947) anime Télescopages sur France Inter, mais il est avant tout journaliste à L’Express, dont il fréquente volontiers les correcteurs, ces bons vivants.

« La presse de l’époque était encore florissante […]. Elle conservait ses traditions et ses corporations, dont une pour laquelle j’avais une affection particulière, celle des correcteurs de presse, chargés de la conformation, voire de la pureté de notre langue. C’était une tribu d’anarchistes, portés, hommes et femmes, sur la bonne chère, les bonnes bouteilles, les cigares — qu’ils arrivaient à faire venir de Cuba — et la chanson. Ces anarchistes ne connaissaient qu’une seule loi : la grammaire. Ils la faisaient respecter sans merci. Je revois encore entrer dans le grand bureau du rédacteur en chef que j’étais devenu l’un d’entre eux, Yves Gibeau, par ailleurs excellent romancier, tenant à la main ma copie avec un air de désolation pareil à celui de mes professeurs de mathématiques. Il me regarde et, posant mon papier sur mon bureau : “La voiture dont tu parles dans ton article, elle est de quelle couleur ?” “Elle est bleue, c’est écrit.” “Alors, elle ne peut pas être rutilante.” Et de repartir, désolé que l’on ait pu confier des responsabilités à un garçon qui ignore que “rutilant” ne saurait qualifier que ce qui est naturellement d’un rouge éclatant, d’un roux flamboyant ou teinté de reflets pourpres. J’allais volontiers traîner dans la grande salle où étaient regroupés ces correcteurs et où l’on était sûr de trouver des flacons et des terrines. Je ne devais pas le privilège d’y être admis sans raison de service à mes galons, mais à mon goût pour la chanson et à ma connaissance du répertoire des refrains anarchistes. »
Philippe Meyer, La prochaine fois, je vous l’écrirai…, Paris, Les Arènes, 2024, p. 37-38.
Dans cet exercice d’admiration, il évoque Bertrand Tavernier, Cyril Collard, Annie Kriegel, Pierre Desproges, Michel Rocard, Frédéric Rossif, René de Obaldia, Charles Aznavour, Jean-Marie Domenach, Jean-François Revel, Claude Sautet, Jean d’Ormesson…