
Ma consœur Catherine Magnin, présidente de l’Association romande des correctrices et correcteurs d’imprimerie (ARCI), m’a gentiment transmis un extrait de la biographie de Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), historien spécialiste de la Grèce ancienne et intellectuel engagé. Y est mentionné un épisode peu connu : il fut « correcteur à titre bénévole du Monde ». François Dosse raconte :
Lorsque le spécialiste de l’histoire antique Maurice Sartre fait son entrée en juin 1996 au Monde des livres, il s’entend dire : « On a un correcteur bénévole qui nous téléphone dès qu’il repère une coquille. » Ce correcteur n’est autre que Pierre Vidal-Naquet, qui téléphone en effet régulièrement au journal pour signaler la moindre erreur. Très réceptif et réactif sur les questions d’actualité, Vidal-Naquet est un dévoreur de presse. Il lit chaque jour Le Monde dans ses deux éditions, mais aussi Le Figaro et France-Soir […].
Devenus amis en mai 1960 à l’occasion d’un procès en diffamation intenté par le comité Audin (acteur de la lutte anticoloniale en métropole, auquel appartient l’historien) contre La Voix du Nord, Pierre Vidal-Naquet et Robert Gauthier, rédacteur en chef adjoint du journal, partagent « une même exigence tatillonne, un même souci de la perfection ».
Robert Gauthier trouve en effet avec Vidal-Naquet son alter ego qui, malgré son enseignement universitaire, ses recherches érudites et sa militance pendant la guerre d’Algérie, trouve encore le temps de dévorer dès parution la première édition du Monde en kiosque en début d’après-midi, vers 14 heures. Dès qu’il pointe une erreur, il appelle la rédaction pour qu’elle la corrige dans la seconde édition de la fin d’après-midi, prenant soin de vérifier si cela a été fait en achetant cette édition : « Robert Gauthier m’en fut reconnaissant jusqu’à sa mort1. » […] Robert Gauthier est submergé de lettres de Vidal-Naquet, sans compter les coups de téléphone, pour signaler telle ou telle scorie dans le quotidien du soir : « Quel lecteur lucide et vigilant vous êtes ! Heureusement que tous ne nous portent pas une amitié si attentive ! Ou malheureusement peut-être, car cela nous inciterait à une plus grande rigueur2. » […]
En guise de remerciement, Robert Gauthier considère Vidal-Naquet comme un collaborateur régulier du journal et lui ouvre ses colonnes. C’est dans ce climat de confiance qu’il publie son premier article dans Le Monde du 6 mai 1961.
François Dosse, Pierre Vidal-Naquet. Une vie, La Découverte, 2020, p. 433-435.