La correction du Littré

Émile Lit­tré vers 1865.

« La copie (sans le Sup­plé­ment) comp­tait 415 636 feuillets. » Ce nombre lais­se­rait son­geur – ou effraie­rait – plus d’un cor­rec­teur. Le décou­vrir m’a don­né envie de publier les longs pas­sages ayant trait à la cor­rec­tion figu­rant dans le récit, par Émile Lit­tré (1801–1881) lui-même, de l’a­ven­ture de son gigan­tesque Dic­tion­naire de la langue fran­çaise (plus de dix mille pages, 37 km de texte !).

« Une copie non suffisamment préparée »

Mon dés­illu­sion­ne­ment s’opéra quand il fal­lut enfin don­ner de la copie (c’est le mot tech­nique) à l’imprimerie. Tous les auteurs ne se com­portent pas de la même manière à l’égard de la copie. Quelques-uns la livrent telle qu’elle doit demeu­rer ; elle est du pre­mier coup ache­vée et aus­si par­faite que le veut le talent de cha­cun ; l’épreuve ne reçoit d’eux que des cor­rec­tions typo­gra­phiques ; ils sont la joie du met­teur en pages, n’occasionnent ni rema­nie­ments ni retards. Auguste Comte et Armand Car­rel, par­mi ceux que j’ai vus tra­vailler, ont été des modèles en cette manière de faire : tout était si net­te­ment arrê­té en leur esprit, qu’ils ne chan­geaient plus rien ni à la pen­sée, ni au tour, ni à l’expression. D’autres ne voient dans l’épreuve qu’un brouillon taillable et ratu­rable à mer­ci, et ils le taillent et le raturent ; une nou­velle épreuve arrive, nou­velle occa­sion de recom­men­cer le tra­vail de la cor­rec­tion, et ils ne par­viennent à se satis­faire qu’au prix de plu­sieurs épreuves et des malé­dic­tions du typo­graphe. D’autres enfin tiennent le milieu : ils ne sont ni aus­si arrê­tés que les pre­miers, ni aus­si flot­tants que les seconds. J’étais de cette der­nière caté­go­rie, avec ten­dance pour­tant à lais­ser sor­tir de mes mains une copie non suf­fi­sam­ment pré­pa­rée. Mais, un jour que sur une épreuve j’avais beau­coup effa­cé et rema­nié, M. J.-B. Baillière, qui fut pour mon Hip­po­crate ce que M. Hachette fut pour mon Dic­tion­naire, me fit obser­ver que ces ratures et ces rema­nie­ments étaient un tra­vail per­du, ennuyeux à l’imprimeur, coû­teux à l’éditeur, et qu’il serait pré­fé­rable pour tout le monde d’achever davan­tage la copie, et de réser­ver les rema­nie­ments aux cas indis­pen­sables. Le rai­son­ne­ment me parut sans réplique et, comme je suis cor­ri­gible, ayant de bonne heure com­pris qu’il était peu sage de répondre aux sug­ges­tions d’amendement « Je suis comme cela, » j’ai depuis tou­jours eu à cœur, selon la capa­ci­té de mon esprit, de conduire au plus près du défi­ni­tif ma copie, avant de m’en des­sai­sir. C’était ce que je croyais avoir fait en ce que j’appellerai la pre­mière édi­tion manus­crite de mon dic­tion­naire mais, au faire et au prendre, elle ne fut qu’un cane­vas.

Les ouvriers demandent une augmentation

[…] Voi­ci com­ment l’ordre de la besogne était réglé entre moi, mes col­la­bo­ra­teurs et mon organe indis­pen­sable, le typo­graphe. Je remet­tais un lot de copie à M. Beau­jean. Il le para­phait et l’envoyait à l’imprimerie. Mais je n’ai pas encore dit que cette impri­me­rie était celle de M. Lahure. M. Hachette l’avait dési­gnée comme grand éta­blis­se­ment pour un grand ouvrage. En même temps il s’y était assu­ré d’un bon met­teur en pages et de bons ouvriers. Quand ils eurent sous les yeux un pre­mier échan­tillon de mon manus­crit, ils refu­sèrent de s’en char­ger aux condi­tions ordi­naires de la com­po­si­tion, et ils deman­dèrent une aug­men­ta­tion de prix, qui leur fut accor­dée par M. Hachette. Ils n’arguèrent, pour fon­der leur récla­ma­tion, ni de la mau­vaise écri­ture, ni des ratures, ni des dif­fi­cul­tés de lec­ture mais ils décla­rèrent que ce qui accrois­sait leur besogne et jus­ti­fiait leur exi­gence était le vieux fran­çais de l’historique, qui ne pou­vait être com­po­sé cou­ram­ment comme le reste. Avant de for­mu­ler leur demande, ils avaient sou­mis l’affaire à une sorte de conseil arbi­tral for­mé d’ouvriers, qu’ils nomment le Comi­té, et qui pro­non­ça en leur faveur. 

« Scrupuleuse attention de mes réviseurs »

En retour du lot de copie, M. Beau­jean rece­vait un pre­mier pla­card dont il cor­ri­geait les fautes. Avec celui-là l’imprimerie fai­sait un second pla­card. M. Beau­jean le lisait, le cor­ri­geait dere­chef, et ins­cri­vait en marge ses obser­va­tions. C’est ce second pla­card ain­si annote qui m’était adres­sé. Il était for­mé de quatre colonnes de texte, équi­va­lant à quatre colonnes de ce qui est aujourd’hui le dic­tion­naire.

Ce même second pla­card était, en même temps qu’à M. Beau­jean, envoyé à mes autres col­la­bo­ra­teurs et sou­mis à leur exa­men. Leurs obser­va­tions ne négli­geaient rien, depuis l’humble faute typo­gra­phique jusqu’aux points les plus éle­vés de la langue, de la gram­maire, de l’étymologie. Plus d’une fois j’ai fré­mi en voyant de quelles erreurs, qui m’avaient échap­pé, j’étais pré­ser­vé par la scru­pu­leuse atten­tion de mes révi­seurs.

« Refonte de telle ou telle portion de l’article »

Quand j’avais sous la main tous ces maté­riaux de cor­rec­tion, y com­pris par­fois des notes per­son­nelles que je pou­vais avoir recueillies depuis l’envoi de la copie jusqu’à la venue du second pla­card, je me met­tais à la besogne. Je lisais d’abord le pla­card pour moi et sans consul­ter le tra­vail de mes col­la­bo­ra­teurs, et je le cor­ri­geais à mon point de vue. Puis je pre­nais M. Beau­jean, puis M. Jul­lien, puis M. Som­mer, et après lui M. Des­pois, puis M. Bau­dry, puis le capi­taine André. Tout allait bien tant que les obser­va­tions n’exigeaient ni un exa­men pro­lon­gé, ni une rédac­tion secon­daire, ni des addi­tions, ni des retran­che­ments. Mais quand venaient celles qui sou­le­vaient des ques­tions épi­neuses, ou que je ne pou­vais rece­voir sans refaire mon texte, alors il me fal­lait réflé­chir lon­gue­ment pour prendre un par­ti et mettre réso­lu­ment la main à la refonte de telle ou telle por­tion de l’article incri­mi­né. Rien n’était plus labo­rieux que la cor­rec­tion de cer­tains de ces pla­cards pré­des­ti­nés. On en juge­ra quand on sau­ra que maintes fois ils ne quit­taient mon bureau qu’accrus d’un cin­quième ou d’un quart. Sans doute le plus long était le tra­vail intel­lec­tuel qu’ils me deman­daient ; mais, ajou­te­rai-je, cette minu­tie qui, en fin de compte, n’en était pas une ? le tra­vail maté­riel était long aus­si, obli­gé que j’étais d’ajuster sur le pla­card notes et bouts de papier, de manière que l’imprimerie pût se recon­naître dans le dédale. Com­bien de fois, quand j’étais au plus fort de mes embar­ras, n’ai-je pas dit, moi­tié plai­san­tant, moi­tié sérieux « O mes amis, ne faites jamais de dic­tion­naire ! » Mais dépit vain et pas­sa­ger ! C’est le cas d’appliquer le dic­ton picard rap­por­té par La Fon­taine dans sa fable du Loup, la Mère et l’Enfant :

Biaux chires leups, n’écoutez mie
Mère tenchent chen fieux qui crie.

Un tel pla­card si sur­char­gé en exi­geait un nou­veau. Je le deman­dais donc, véri­fiais les cor­rec­tions, et l’adressais ain­si véri­fié à M. Beau­jean, qui don­nait la mise en pages. C’était un grand pas ; il avait coû­té beau­coup de labeur, et un labeur tan­tôt très minu­tieux, tan­tôt très rele­vé. 

L’imprimerie ne se fai­sait pas attendre, et une pre­mière épreuve de mise en page arri­vait à M. Beau­jean, qui là, lisait, y ins­cri­vait ses obser­va­tions et me l’envoyait. Autant en fai­saient mes autres col­la­bo­ra­teurs, qui rece­vaient aus­si cette mise en pages. Ceux qui ont beau­coup impri­mé (et je suis du nombre ; hon­ni soit qui mal y pense ; un jour M. Wit­ter­sheim, impri­meur et direc­teur du Jour­nal offi­ciel, que je remer­ciais de je ne sais quoi, remar­qua, qu’un impri­meur devait être gra­cieux à qui avait tant occu­pé la presse), ceux, dis-je, qui impriment beau­coup ont éprou­vé que bien des choses qui échappent en pla­card appa­raissent visibles dans la mise en pages. Chaque nou­vel arran­ge­ment a sa lumière. J’étais cer­tai­ne­ment satis­fait, quand cette lumière m’invitait à quelque rec­ti­fi­ca­tion ou addi­tion de bon aloi mais je l’étais encore plus si aucune modi­fi­ca­tion du texte impri­mé ne s’imposait ; car en pré­sence d’un chan­ge­ment néces­saire, mes transes com­men­çaient, tenu que j’étais à me res­treindre dans les limites de la com­po­si­tion, et à ne pas occa­sion­ner des rema­nie­ments tou­jours dif­fi­ciles et coû­teux, quand ils forcent le cadre d’une mise en pages. La plu­part du temps, j’y réus­sis­sais à grand ren­fort de com­bi­nai­sons et d’artifices de rédac­tion, comp­tant les lettres que je sup­pri­mais et les lettres par les­quelles je les rem­pla­çais, et heu­reux quand le total était ce qu’il fal­lait. Des heures entières s’y employaient ; mais en fin de compte, à force de dex­té­ri­té, je ren­dis très rares les cas extrêmes où les rema­nie­ments ne purent être évi­tés. Ce que j’ai ain­si consu­mé d’efforts, de patience, d’ingéniosité et de moments, il y a long­temps que je l’ai par­don­né à ces labo­rieuses minu­ties ; car, à un point de vue plus géné­ral, elles n’ont pas été sans me ser­vir, dis­ci­pli­nant mon esprit enclin aux géné­ra­li­tés et l’obligeant à se faire sa pro­vi­sion régu­lière de faits grands et petits.

« Laborieuses minuties »

Quelque soi­gneuse que fût l’imprimerie, ces pages étaient, d’ordinaire, trop sur­char­gées pour que je ne tinsse pas à véri­fier moi-même si tout était bien comme je l’avais indi­qué. Cette véri­fi­ca­tion faite, j’adressais l’épreuve à M. Beau­jean, qui enfin don­nait le bon à tirer. Régu­liè­re­ment il s’écoulait deux mois entre la remise de la copie et ce bon à tirer défi­ni­tif. L’intervalle était long mais, à voir équi­ta­ble­ment les choses, à consi­dé­rer par com­bien de mains l’épreuve pas­sait, et à tenir compte des vues et des sug­ges­tions de cha­cun, on juge­ra qu’il n’était guère pos­sible de deman­der plus de célé­ri­té ni à l’imprimerie, tou­jours pour­vue de besogne, ni à M. Beau­jean, che­ville ouvrière, ni à moi, révi­seur géné­ral. Quand il fut bien consta­té que telle était la vitesse moyenne, je pus, en fai­sant l’estimation de l’accroissement de ma copie, cal­cu­ler approxi­ma­ti­ve­ment de com­bien d’années j’aurais besoin (car c’était par années qu’il fal­lait comp­ter) pour atteindre l’achèvement, à sup­po­ser qu’il ne sur­vînt aucune de ces males chances1 sans les­quelles les choses humaines ne vont guère. Je crai­gnais la mala­die pour moi ou pour les miens, la perte de papiers éga­rés, l’incendie ; ce fut la guerre, à laquelle je ne son­geais pas, qui m’interrompit. […]

Note sup­plé­men­taire. — Le com­men­ce­ment de la copie fut remis à l’imprimerie le 27 sep­tembre 1859, la fin, le 4 juillet 1872. Les pre­miers mois de 1859 furent employés à des essais de carac­tères, avec un paquet de copie livré pour ces essais. 

La copie (sans le Sup­plé­ment) comp­tait 415,636 feuillets. 
Il y a eu 2,242 pla­cards de com­po­si­tion. 
Les addi­tions faites sur les pla­cards ont pro­duit 292 pages à trois colonnes. 
Si le Dic­tion­naire (tou­jours sans le Sup­plé­ment) était com­po­sé sur une seule colonne, cette colonne aurait 37,525 m. 28 cent. 
La com­po­si­tion a com­men­cé régu­liè­re­ment en sep­tembre 1859 ; le bon à cli­cher du der­nier pla­card (sans le Sup­plé­ment) a été don­né le 14 novembre 1872 ; ce qui fait une durée de treize ans et deux mois envi­ron.

Extraits de Com­ment j’ai fait mon dic­tion­naire de la langue fran­çaise (1880), Études et gla­nures, Didier, 1880 (p. 390–442). Le texte inté­gral est aus­si dis­po­nible aux Édi­tions du Son­neur.

Je rap­pelle qu’A­lain Rey a écrit une bio­gra­phie du grand lexi­co­graphe, Lit­tré. L’hu­ma­niste et les mots, parue pour la pre­mière fois chez Gal­li­mard en 1970, réédi­tée dans une ver­sion aug­men­tée en 2008.


Chansons du correcteur

Sur Gal­li­ca, je suis tom­bé sur une chan­son du cor­rec­teur signée « Chol­let ». S’a­git-il d’un aïeul de Louis Chol­let, auteur du Petit manuel de com­po­si­tion à l’u­sage des typo­graphes et des cor­rec­teurs (Lyon, Armand Mame et fils, 1912) ? Il n’é­tait pas rare que le métier se trans­mette de père en fils.

Ce texte sort des presses de l’impri­me­rie de Fain, 4, rue Racine (place de l’O­déon), à Paris, active de 1803 à 1848 (?).

Il est à chan­ter sur l’air de la Treille de sin­cé­ri­té, écrite par Désau­giers (à l’é­poque aus­si célèbre que Béran­ger), dont on trouve la par­ti­tion au Musée vir­tuel de la chan­son maçon­nique

La treille de sin­cé­ri­té est, selon Lit­tré, une « vigne ima­gi­naire dont le vin fai­sait invo­lon­tai­re­ment par­ler avec sin­cé­ri­té ceux qui en buvaient ».

Le Correcteur d’imprimerie

L'homme sage,
Dit un adage,
De son métier se fait honneur: 
Le mien est d'être Correcteur.

Une réforme inopinée
Me fit prendre un jour ce parti; 
De ma nouvelle destinée
L'avantage sera senti: (bis.)
J'affirmerie sans gasconnade
Que c'est l'état le plus charmant, 
Pourvu qu'on ne soit pas malade
Et que l'on vive sobrement.
Je confesse
Que ma paresse
De l'entreprise eut d'abord peur; 
Enfin je devins Correcteur.

En raccourci je vois le monde
Dans notre modeste atelier; 
Tout ce qu'on invente à la ronde, 
Chez nous on vient le publier: (bis.)
Billets de morts ou de naissance,
Roman, mémoire, et cætera,
De nouvelles et de science
C'est un petit panorama.
Par ma tâche,
J'ai sans relâche,
Matin et soir, même bonheur: 
Quel plaisir d'être correcteur!

Je corrige avec même zêle
Un écrit sur l'égalité,
Et maint discours qui nous rappelle
Les dangers de la liberté; (bis.)
De tel ouvrage académique
Le style m'est recommandé,
Et d'une phrase romantique
Le sens est par moi décidé.
Sans médire
Je pourrais dire,
Quand l'ouvrage n'est pas meilleur,
N'accusez pas le Correcteur.

Je puis vanter en assurance
L'exactitude des auteurs,
Et du public la confiance
Aux promesses des éditeurs. (bis.)
J'aurais de quoi sur cette glose
Faire un chapitre tout entier;
Mais je dois me taire, et pour cause:
C'est le secret de mon métier.
Mon silence
N'est que prudence,
Chaque abus a son protecteur,
Je n'en suis pas le Correcteur.

Des substituts à la censure
Quoiqu'on se plaigne de nos jours,
Sans prononcer, je me rassure,
Puisque l'on imprime toujours. (bis.)
Mon goût n'est rien en cette affaire,
Le reste me touche fort peu:
Nonotte aussi-bien que Voltaire
Fera bouillir mon pot-au-feu.
Quand sans crime
Cette maxime
Se pratique et s'apprend par cœur,
Que peut y faire un Correcteur?

Mes confrères de cette esquisse
Reconnaîtront la vérité;
Je suis sans fiel et sans malice,
Et n'ai peint que le beau côté. (bis.)
Chaque chose a le sien de même
Qu'il faut choisir pour être heureux;
Dans mon état j'ai pour système,
Le bien est l'ennemi du mieux.
Mon histoire,
Veuillez le croire,
Sera la vôtre, ami lecteur,
Si vous vous faites Correcteur.
Chollet

Le même Chol­let signe une autre chan­son, « cou­plets chan­tés le 7 juillet 1822, dans une réunion com­po­sée de MM. Casi­mir, prote de l’im­pri­me­rie de M. FAIN ; Pro­vost, Chol­let, Laurent, Bou­vet, Broin, Mayeux, Gui­bert, cor­rec­teurs ». Celle-ci colle à l’air du vau­de­ville en un acte Lan­ta­ra, ou le Peintre au caba­ret (créé en 1809) : « A jeun je suis trop phi­lo­sophe ». (J’en cherche encore la par­ti­tion.)

Les Correcteurs en goguette à Charenton

Certain dimanche, en pique-nique,
De Fain l'état-major piéton,
Octovirat typographique,
S'achemina vers Charenton. (bis.)
Un correcteur peut se mettre en goguette;
Le cas n'est pas commun, je crois;
Il peut quitter le régime et la diète,
Et risque la barbe une fois. (bis.) [des deux dernières lignes]

Pour charmer le cours du voyage,
On fait le menu du repas,
Et chacun, plein de cette image,
Se livre à de joyeux ébats.
Car du plaisir c'est une loi secrète :
Désir passe réalité;
Tout amoureux, tout buveur en goguette
Éprouva cette vérité.

On arrive, on se met à table,
Et l'on débouche le vin vieux.
« Messieurs, quel moment délectable! »
Dit G******, le front radieux.
« Vive une bonne et large côtelette!
» Et vive encor plus le bon vin!
» Puisque, ma foi, nous sommes en goguette,
» Au diable ici grec et latin! »
A cette harangue éloquente
La troupe applaudit de grand cœur;
L'appétit, une soif ardente,
Ont redoublé la bonne humeur.
On te bannit, triste et froide étiquette,
Dont l'aspect fait fuir la gaîté;
Mais qu'à ta place arrive la goguette,
Elle aime à rire en liberté.

La soif avec la faim s'apaise,
Des bons mots vient enfin le tour;
On jase, on discourt à son aise
Sur mainte anecdote du jour.
J'avoûrai bien qu'une langue discrète
Eût parlé sur un autre ton;
Mais le moyen de se taire en goguette,
Et d'être sage à Charenton!

Alors B*****, l'âme attendrie,
(On est si tendre en buvant sec!)
S'écrie: « O France! honneur! patrie!
» Ceci, messieurs, n'est pas du grec....
» La volonté du ciel en tout soit faite.
» J'étais né pour un beau destin!....
» Un jour, hélas! pour suivre la goguette,
» Je laissai la gloire en chemin.»

— « Et moi, répondit un confrère,
» Ai-je eu, mon cher, plus de bonheur,
» Quand, de sous-chef au ministère,
» Je suis retombé correcteur?
» C'est un métier à se rompre la tête,
» Encor n'y boit-on que de l'eau;
» Aussi jamais je ne rêve goguette
» Que je ne rêve à mon bureau.»

— « Messieurs, trêve à cette matière,»
Dit le doyen, homme prudent;
« Pourquoi regarder en arrière,
» Lorsqu'il faut regarder devant?
» Un sage a dit, et je vous le répète:
» Portons notre fardeau gaîment;
» Passons plutôt notre vie en goguette,
» Si notre bonheur en dépend.»

Du bon doyen cette sentence
Est entonnée à l'unisson,
Et de plus belle on recommence
A faire sauter le bouchon.
Noyons, amis, noyons dans la buvette
Du temps passé le souvenir;
Et, vrais enfans de la franche goguette,
Espérons tout de l'avenir.
A.-F. Chollet.

Voir éga­le­ment la Chan­son du cor­rec­teur, de H. Val­lée (1912), repu­bliée par la revue His­to­Livre dans son numé­ro 20, d’oc­tobre 2018.

Au pas­sage, j’in­dique où trou­ver le texte de l’hymne des typo­graphes, À la san­té du confrère (dit aus­si « le À la… »).

La vérité sur le “démon des coquilles”

Le sty­lo rouge des cor­rec­teurs est-il un chasse-démons ? Titi­vil­lus est-il leur démon patron ? Il figure sur des tee-shirts, des déco­ra­tions murales ; les enseignes de mai­sons d’édition, de cor­rec­teurs, d’un web­mas­ter… Il a même sa pièce de chambre, com­po­sée par Bet­sy Jolas en l’an 2000 « pour conju­rer le bogue ». Saint-Léger, édi­teur de textes reli­gieux, a publié sa légende, le qua­li­fiant de « démon de tous les amou­reux du livre : auteur, édi­teur, cor­rec­teur, typo­graphe, impri­meur… ». Pour­tant, est-il bien cou­pable de tout ce qu’on lui attri­bue ? Rou­vrons le dos­sier. 

« Titi­vil­lus est selon la tra­di­tion un démon tra­vaillant pour Bel­phé­gor, Luci­fer ou Satan pour par­se­mer d’er­reurs le tra­vail des copistes », affirme d’emblée Wiki­pé­dia dans la fiche qu’elle lui consacre. « […] La pre­mière réfé­rence sous ce nom se trouve dans le Trac­ta­tus de Peni­ten­tia, vers 1285, de Jean de Galles, voire avant chez Cae­sa­rius [Césaire de Hes­ter­bach].»

Cepen­dant, le por­trait du démon que brosse l’his­to­rien André Ver­net en 1958 est tout autre :

Césaire de Heis­ter­bach, Jacques de Vitry, Étienne de Bour­bon, etc., dans la pre­mière moi­tié du xiiie siècle, ont racon­té, pour l’é­di­fi­ca­tion de leurs audi­teurs, l’his­toire de ce diable (dia­bo­lus, demon) qui recueillait dans un sac les ver­sets oubliés, les mots sau­tés, les syl­labes syn­co­pées, les voyelles omises dans leur psal­mo­die par des chantres pares­seux, dis­traits ou som­no­lents, pour les en acca­bler au jour du Juge­ment der­nier. Un siècle plus tard, John Bro­myard, dans sa Sum­ma pre­di­can­tium (v. 1360–1368), connaît le nom de ce dia­blo­tin : Titi­vil­lus1.

Celui-ci fait aus­si son miel des paroles inutiles lâchées par les fidèles durant l’of­fice, qu’il note sur un par­che­min. Il serait éga­le­ment, selon Pierre Mar­ti­ni, savant du xvie siècle, le démon qui note, dans un énorme codex, « les péchés com­mis par les hommes dans toutes les régions de la terre ».

À par­tir de là, la légende s’am­pli­fie. « Titi­vil­lus, démon des copistes » (Sama­ran, 19462), « des copistes et des moines étour­dis » (Viel­liard, 19573), « de la cal­li­gra­phie » (Dro­gin, 19804), « de la typo­gra­phie » (Fra­ti­co­la, 20015).

« Pour allé­ger ce far­deau per­ma­nent de la faute, l’i­ma­gi­naire monas­tique a créé, pro­ba­ble­ment par jeu, au début, un démon par­ti­cu­lier, du nom de Titi­vil­lus […], auquel les moines fai­saient por­ter la res­pon­sa­bi­li­té de leurs erreurs, disant par­fois au dos de leur copie : “Titi­vil­lus m’a fait faire cette faute”», affirme l’Ency­clo­pé­die uni­ver­selle en ligne. Selon les sites, cette nou­velle « fonc­tion » remon­te­rait soit au xiiie, soit au xve siècle ! Il est même dit que cet agent de Satan ajou­te­rait lui-même des erreurs dans les textes.

Démon des chantres, et non des copistes

Pure calom­nie, nous dit en sub­stance Julio Igna­cio Gonzá­lez Mon­tañés, cher­cheur en his­toire de l’art (dans un texte espa­gnol en 20156, puis ita­lien en 20187). S’il ne met pas de point d’in­ter­ro­ga­tion au titre de son livre, « le démon des coquilles », sa réponse est nette : les infor­ma­tions sur l’ac­ti­vi­té de Titi­vil­lus comme « pousse-au-crime » des copistes et des typo­graphes sont tar­dives et peu fiables.


Aucun texte médié­val n’y fait réfé­rence, pas plus qu’elle ne figure dans l’art du Moyen Âge. C’est, dit-il, une créa­tion fran­çaise de la seconde moi­tié du xixe siècle, à par­tir d’une asso­cia­tion d’idées de Vic­tor Le Clerc8, dif­fu­sée dans les dic­tion­naires de l’époque9 et popu­la­ri­sée par Ana­tole France. Pour Mon­tañés, la « pre­mière réfé­rence concrète à la ques­tion dans la biblio­gra­phie fran­çaise est datée de 1877 » :

[…] la super­sti­tion s’en mêla : on inven­ta un démon : Titi­vi­ti­la­rius, ou Titi­vil­lus, qui empor­tait les sacs de syl­labes oubliées par les moines dans les psal­mo­dies noc­turnes ou dans les copies des livres10.

En résu­mé, le démon sachant écrire au Moyen Âge serait deve­nu, bien plus près de notre époque, le démon des écri­vains et autres manieurs de plume et de plomb.

Minia­ture du Livre des Heures, biblio­thèque muni­ci­pale de Lyon, vers 1510.

Quant à la minia­ture, lar­ge­ment repro­duite, cen­sée repré­sen­ter Titi­vil­lus en action, elle méri­te­rait, tou­jours d’a­près Mon­tañés, une autre inter­pré­ta­tion. La créa­ture ailée fai­sant face à saint Ber­nard de Men­thon ne serait pas notre démon, mais celui qui, selon la légende, aurait révé­lé à l’ar­chi­diacre les sept vers des psaumes dont la réci­ta­tion quo­ti­dienne assure le salut (sep­tem ver­sus san­ti Ber­nar­di, titre latin de l’i­mage, en rouge – je n’entre pas les détails plus éru­dits).

Alors, quel est donc le texte où Ana­tole France aurait assu­ré la noto­rié­té de Titi­vil­lus ? Notre écri­vain le cite à la fin de la longue pré­face de sa Vie de Jeanne d’Arc11 :

Au siècle que j’ai essayé de faire revivre en cet ouvrage, un démon nom­mé Titi­vil­lus met­tait chaque soir dans son sac toutes les lettres omises ou chan­gées par les copistes durant la jour­née et les por­tait en enfer, pour que Saint-Michel [sic], alors qu’il pèse­rait les âmes de ces scribes négli­gents, mît la part de cha­cun dans le pla­teau des ini­qui­tés. Je crois que ce diable jus­te­ment vétilleux, s’il a sur­vé­cu à la décou­verte de l’im­pri­me­rie, assume aujourd’­hui la lourde tâche de rele­ver les coquilles semées dans les livres qui pré­tendent à l’exac­ti­tude ; car il serait bien naïf de s’oc­cu­per des autres. Je pense qu’il met ces coquilles, selon le cas, à la charge du prote ou de l’au­teur. J’ai une infi­nie recon­nais­sance à mes édi­teurs et amis MM. Cal­mann-Lévy et à leurs excel­lents col­la­bo­ra­teurs d’a­voir, par leurs soins et leur expé­rience, allé­gé de beau­coup le sac dont Titi­vil­lus me char­ge­ra au jour du juge­ment.

Nous autres, cor­rec­teurs, ne pou­vons donc blâ­mer Titi­vil­lus lorsque nous lais­sons mal­en­con­treu­se­ment pas­ser une erreur – la fatigue et le stress du bou­clage sont nos vrais enne­mis. Le pauvre dia­blo­tin, lui, a bien d’autres chats à fouet­ter : les dis­cus­sions oiseuses et les com­mé­rages sur Inter­net ont lar­ge­ment de quoi rem­plir ses sacs. 


Covid-19 et gestes barrières

Le 7 mai 2020, l’A­ca­dé­mie fran­çaise publiait sur son site, dans la rubrique « Dire, ne pas dire », un avis sur le genre de Covid-19. En voi­ci les der­nières lignes :

On devrait donc dire la covid 19, puisque le noyau est un équi­valent du nom fran­çais fémi­nin mala­die. Pour­quoi alors l’emploi si fré­quent du mas­cu­lin le covid 19 ? Parce que, avant que cet acro­nyme ne se répande, on a sur­tout par­lé du coro­na virus, groupe qui doit son genre, en rai­son des prin­cipes expo­sés plus haut, au nom mas­cu­lin virus. Ensuite, par méto­ny­mie, on a don­né à la mala­die le genre de l’agent patho­gène qui la pro­voque. Il n’en reste pas moins que l’emploi du fémi­nin serait pré­fé­rable et qu’il n’est peut-être pas trop tard pour redon­ner à cet acro­nyme le genre qui devrait être le sien.

Cette recom­man­da­tion a sus­ci­té des débats dans les médias, et cer­tains jour­na­listes l’ont aus­si­tôt sui­vie. J’é­tais plu­tôt de ceux1 qui pen­saient qu’elle venait trop tard et for­çait l’u­sage déjà bien éta­bli.

Un inté­res­sant article de France Culture, créé pré­cé­dem­ment mais modi­fié le 18 mai, revient sur cette ques­tion. On y apprend, entre autres, que le pré­ten­du « avis de l’A­ca­dé­mie fran­çaise » serait dû à la seule plume de sa secré­taire per­pé­tuelle, aus­si res­pec­table soit-elle. Tiens donc ! Les avis des lin­guistes inter­ro­gés sont plus nuan­cés et penchent pour le mas­cu­lin, du moins en France

La ques­tion de la bonne gra­phie des gestes barrière(s) cir­cule aus­si sur Inter­net :

L’Aca­dé­mie fran­çaise (ou sa secré­taire per­pé­tuelle ?) écrit :

S’agissant de geste bar­rière, on peut consi­dé­rer que ces gestes forment une bar­rière et pré­fé­rer le sin­gu­lier, mais dans la mesure où l’on peut aus­si dire que ces gestes sont des bar­rières, l’accord au plu­riel semble le meilleur choix, et le plus simple. On écri­ra donc des gestes bar­rières.

Dans sa der­nière édi­tion, Le Petit Robert fait le même choix :

Geste, mesure bar­rière : pré­cau­tion prise dans la vie quo­ti­dienne pour limi­ter la pro­pa­ga­tion d’un virus, d’une mala­die. Res­pec­ter les gestes bar­rières.


La majuscule comme choix politique

Devant la rédac­tion du New York Times le 30 juin 2020. Pho­to Johannes Eisele. AFP

Le 30 juin 2020, à la suite de la mort de George Floyd et des mani­fes­ta­tions qui ont secoué les États-Unis, le New York Times annonce qu’il met­tra désor­mais une majus­cule à l’ad­jec­tif Black, mais pas à white. L’agence de presse Asso­cia­ted Press l’a pré­cé­dé dans ce choix.

C’est donc un choix poli­tique, un exemple de dis­cri­mi­na­tion posi­tive par la typo­gra­phie.

Sur ce sujet, Libé­ra­tion répond à la ques­tion d’un lec­teur :

Concer­nant une éven­tuelle capi­ta­li­sa­tion du mot « blanc », l’agence de presse AP se pose encore la ques­tion. Le New York Times, de son côté, a tran­ché : « Nous conser­ve­rons le trai­te­ment en minus­cule pour le mot “blanc”. Bien qu’il y ait une ques­tion évi­dente de paral­lé­lisme, il n’y a pas eu de mou­ve­ment com­pa­rable vers l’adoption géné­ra­li­sée d’un nou­veau style de “blanc”, et il y a moins le sen­ti­ment que “blanc” décrit une culture et une his­toire par­ta­gées. De plus, les groupes hai­neux et les supré­ma­cistes blancs ont long­temps pri­vi­lé­gié le style majus­cule, ce qui en soi est une rai­son pour l’éviter. »

En France, la grande majo­ri­té des médias met une majus­cule à « Blanc » et à « Noir », prin­ci­pa­le­ment pour des rai­sons gram­ma­ti­cales. C’est la règle du sub­stan­tif qui s’applique en effet. « Par ana­lo­gie avec les eth­niques [gen­ti­lés1] déri­vés de noms propres, on met la majus­cule à des noms qui dési­gnent des groupes humains, par exemple d’après la cou­leur de leur peau ou d’après l’endroit où ils résident (lequel n’est pas dési­gné par un vrai nom propre)», détaille le Gre­visse de la langue fran­çaise.

C’est cette même règle qui est sui­vie depuis plu­sieurs années à Libé. « À par­tir du moment où on l’utilise comme une eth­nie, la règle des natio­na­li­tés s’applique », explique Michel Bec­quem­bois, chef du ser­vice édi­tion.

J’en pro­fite pour don­ner les exemples du Gre­visse :

Des Noirs en file indienne (Mal­raux, Anti­mé­moires, p. 163). — Les femmes ne sont pas comme les Noirs d’Amérique, comme les Juifs, une mino­ri­té (Beau­voir, Deux. sexe, t. I, p. 17). — L’Asie ras­semble la plus grande par­tie des Jaunes de la pla­nète (Grand dict. enc. Lar., art. Asie). — Ce bras­sage inces­sant de Pro­vin­ciaux et de Pari­siens (H. Wal­ter, Pho­no­lo­gie du fr., p. 16). — Un d’entre eux, qui se déclare sim­ple­ment Auver­gnat, a été ran­gé […] par­mi les Méri­dio­naux (A. Mar­ti­net, Pro­nonc. du fr. contemp., p. 29). — Les Peaux-Rouges du Nou­veau Monde (Ac. 2007).

Comment trouver le mot juste

Il existe deux types de dic­tion­naires recen­sant les mots d’une langue dans toute leur éten­due : les dic­tion­naires de syno­nymes et les thé­sau­rus. Les pre­miers sont clas­sés par mots, les seconds par thèmes – Le Thé­sau­rus. Dic­tion­naire des ana­lo­gies, de Larousse, est excellent.

Les dic­tion­naires de syno­nymes actuels, aus­si bons soient-ils, se « contentent », à chaque entrée, de pro­po­ser d’autres mots, sans expli­ca­tion des nuances entre eux. Or :

« Les dic­tion­naires de syno­nymes qui donnent des listes de mots ne sont pas inutiles […], ils per­mettent à la per­sonne qui écrit de choi­sir celui qui lui semble le meilleur dans une liste qu’elle n’a pas for­cé­ment en tête, mais en réa­li­té ils ne rendent ser­vice qu’à ceux qui connaissent déjà bien le sens des mots », écrit très jus­te­ment Jean Pru­vost, dans Le Dico des dic­tion­naires, p. 436.

Trou­ver le mot juste néces­site donc un dic­tion­naire de syno­ny­mie dis­tinc­tive.

Les dic­tion­naires de syno­ny­mie dis­tinc­tive voient le jour en France en 1718 sous la plume de Girard. Cette caté­go­rie de dic­tion­naire de syno­nymes est par­ti­cu­lière puisqu’elle se base sur le fait que la syno­ny­mie par­faite n’existe pas, et qu’il est du devoir du syno­ny­miste d’avertir le lec­teur sur les fautes à ne pas com­mettre lorsque l’on prend deux mots pour syno­nymes. En effet, d’après les syno­ny­mistes, l’emploi inadé­quat d’un terme amène à un manque de clar­té et de jus­tesse dans la langue. C’est pour­quoi Girard inti­tu­le­ra le pre­mier recueil de syno­nymes fran­çais La Jus­tesse de la langue fran­çaise. Après cet ouvrage, au moins 24 dic­tion­naires du même genre ver­ront le jour en France jusqu’en 1981 dont 21 aux xviiie et xixe siècles. Cette longue tra­di­tion lexi­co­gra­phique a lais­sé place à la syno­ny­mie cumu­la­tive, syno­ny­mie ne pre­nant pas en compte la dif­fé­rence de sens exis­tante entre les termes dits syno­nymes.

Source (PDF) : Alice Fer­ra­ra-Létur­gie, Étude contras­tive de la lexi­co­gra­phie syno­ny­mique dis­tinc­tive en France et en Europe aux xviiie et xixe siècles, Eur­alax, 2012, p. 502.

Le der­nier dic­tion­naire de syno­ny­mie dis­tinc­tive du xixe siècle, le Dic­tion­naire des syno­nymes de la langue fran­çaise, de Ben­ja­min Lafaye (1884), est dis­po­nible sur Gal­li­ca.

L’ou­vrage de 1981 auquel il est fait allu­sion ci-des­sus, le Dic­tion­naire Mara­bout des syno­nymes, de Georges Younes, que Jean Pru­vost juge « de grande qua­li­té1 », est bien sûr épui­sé. « […] tan­tôt [il] pré­sente des syno­nymes clai­re­ment dis­tin­gués, tan­tôt [il] offre une simple liste de syno­nymes, mais avec d’excellents ren­vois », pré­cise Pru­vost.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le Dic­tion­naire de syno­nymes, nuances et contraires, aux édi­tions Le Robert, contient des enca­drés détaillant les nuances de cer­tains mots :

Une édi­tion de poche enri­chie vient de paraître (juin 2020).

Mais ces enca­drés res­tent par­se­més dans les pages.

Dans les dix mille pages du célèbre Dic­tion­naire de la langue fran­çaise (1873–1874) de Lit­tré, on trouve de fré­quentes notices où le lexi­co­graphe situe le mot par rap­port à des cou­sins aux signi­fi­ca­tions proches. À l’en­trée suf­fi­sant, par exemple, on trouve la dis­tinc­tion entre suf­fi­sant, pré­somp­tueux et vain :

Le Lit­tré est numé­ri­sé et dis­po­nible gra­tui­te­ment en ligne.

En 1994, Duchesne et Leguay, pas­sion­nés par Lit­tré, ont réuni envi­ron deux cents de son mil­lier de notices2 et les ont enri­chies. La pre­mière édi­tion de leur livre s’ap­pe­lait La Nuance. Dic­tion­naire des sub­ti­li­tés du fran­çais (Larousse, 351 p.).

La der­nière, qui s’in­ti­tule Sur­pris ou éton­né ? Nuances et sub­ti­li­tés des mots de la langue fran­çaise, date de 2005, mais elle est aus­si épui­sée. On peut la trou­ver d’oc­ca­sion.

Der­nière solu­tion, et non des moindres : le logi­ciel Anti­dote – qui annonce « 1 000 000 de syno­nymes, hypo­nymes et hyper­onymes ». Exemple ci-des­sous : les syno­nymes du verbe nuan­cer. Quand on clique sur l’un des syno­nymes, sa défi­ni­tion appa­raît dans la colonne de droite. En pas­sant d’une défi­ni­tion à l’autre, on peut se faire une idée pré­cise des dif­fé­rents syno­nymes et trou­ver celui qui convient.

Enfin, on peut suivre les conseils de MM. Decote et Rou­ge­rie dans Trou­ver le mot juste (Hatier, 1993). Ce n’est pas un dic­tion­naire, mais les auteurs indiquent, dans mon sou­ve­nir – je n’ai pas le livre sous la main –, les prin­ci­paux mots à ne pas confondre.

☞ Voir aus­si Syno­nymes impar­faits